Comment le Portugal est devenu la cage dorée de Marie Kane

Agent EDF, Marie Kane s’est expatriée au Portugal, mais a vu ses rêves de sérénité s’écrouler suite à une invalidité. ©Marie Kane

L’itinéraire de Marie Kane, installée depuis trois ans au Portugal où elle élève seule ses deux fils après avoir parcouru l’Europe. Comptable à EDF, elle est en invalidité, suite à de nombreux problèmes de santé. C’est de sa vie, de son travail d’agent EDF, du Portugal et de son avenir que nous avons discuté à son domicile du quartier d’Alvalade, à Lisbonne.


Itinéraires d’expatriés

Brésil, Portugal, Australie : la rédaction part à la rencontre d’agents expatriés aux quatre coins du monde. Des Industries électriques et gazières à leur vie quotidienne à l’étranger, ils reviennent sur leur choix de quitter la France, sans taire les doutes ni les galères, et tracent des itinéraires singuliers qui méritent chaque fois le détour.

Voir tous les portraits


Marie Kane est comptable. Sa vie est faite de chiffres. Ses phrases, de dates précises. Elle calcule tout, prévoit tout, se souvient de tout. Le destin et la maladie l’ont pourtant rattrapée et forcée à changer le cours de sa vie. Le Portugal devait être une parenthèse enchantée, il s’est transformé en une cage dorée. Marie a traversé un long fleuve agité ces dernières années, a souffert dans sa chair et dans son âme. Elle a pourtant gardé son rire franc, ses yeux pétillants qui trahissent l’amour de la vie, et un optimiste à toute épreuve.

Assise sur un canapé de jardin, le dernier numéro du “Journal des Activités Sociales de l’énergie” en main, elle tourne la clé pour démarrer sa vie pied au plancher : “Je travaille pour EDF Pro, j’ai 44 ans, je suis au Portugal depuis septembre 2016, je suis en invalidité.”

Avant EDF, elle a travaillé pour diverses entreprises comme chargée de clientèle, a été “chasseuse de têtes” lance-t-elle en rigolant. “J’ai eu plusieurs casquettes, j’ai toujours su m’adapter”. Avant le sud de l’Europe, Marie avait surtout vécu en Grande-Bretagne, en Allemagne et au Benelux.

Pas un “produit” EDF

“Je suis rentrée à EDF parce que j’avais une jeune famille et que beaucoup de choses me convenaient dans cette entreprise. Il fallait surtout que je me pose. Avant, j’avais mon sac à dos et je pouvais travailler dans n’importe quel pays, ville ou entreprise. Je ne suis donc pas un “produit” d’EDF. Au contraire, je fais partie des profils extérieurs qu’elle recherchait suite à sa privatisation partielle en 2004.”

Parisienne du 19e arrondissement, Marie a une énième envie de changer d’air quand elle choisit Bordeaux pour offrir un autre cadre de vie à son premier enfant. “Je venais de quitter une grande maison d’assurances, je suis entrée en intérim dans les télécoms. Jusqu’à trouver EDF pour un CDD de deux mois. Je ne savais pas grand-chose sur l’entreprise, sauf que ça pouvait être sympa sur un CV. Un poste s’est libéré, ma cheffe d’équipe a proposé de me garder et j’ai signé un CDI en décembre 2007.”

“J’ai eu des problèmes de santé en 2010. Pendant cinq ans, ça n’a plus été qu’arrêt maladie, reprise, arrêt maladie… Avant que l’expert médical ne dise stop !”

Marie intègre la branche commerciale, en gestion clientèle, se plaît dans sa nouvelle vie professionnelle à un moment “où l’on sentait un grand vent de changement à EDF”. Mais… “j’ai eu des problèmes de santé en 2010. Pendant cinq ans, ça n’a plus été qu’arrêt maladie, reprise, arrêt maladie… Avant que l’expert médical ne dise stop ! J’ai été mise en invalidité catégorie 2. Je n’ai plus le droit de travailler, ni comme agent EDF, ni ailleurs. Je suis pourtant toujours à EDF.”

Après dix années en Gironde, et un second fils, Marie change d’air en 2016. “Bordeaux n’était pas ma ville, je ne voulais pas y rester inactive. L’invalidité me garantissait le même salaire, mais je n’avais plus de primes, ni de bonus. Ça devenait compliqué financièrement.” Elle fait le tour de France des villes où se poser avec sacs et enfants. Et puis décide de traverser les frontières. Elle dit non à l’Angleterre qui lui plaisait pourtant beaucoup, où elle a de nombreux réseaux, et met le cap au Sud.

Le Portugal pour la sécurité

“Je recherchais la sécurité” ©Stéphane Sisco/CCAS

“J’ai opté pour le Portugal car la vie y est moins chère, la qualité de vie meilleure et on y a surtout la sécurité. C’est ce que je recherchais. J’ai été touchée personnellement par les attentats de 2015, j’y ai perdu une amie, “Charlie Hebdo” était à deux pas de chez ma mère. Je ne voulais plus avoir peur dans les lieux publics, me sentir mal à l’aise. Le Portugal a ce côté “exotique” qui me plaisait, avec la sécurité en plus. Ce qui n’a pas de prix.”

“J’ai renoncé à certains avantages liés à ma situation à EDF. L’électricité par exemple est très chère au Portugal, bien plus qu’en France. Je ne mets donc pas le chauffage en hiver.”

Le climat et les 300 jours de soleil ont dû aussi jouer. “Absolument pas ! rétorque-t-elle pourtant. Même si j’ai des origines guinéenne et sénégalaise, je ne supporte pas la chaleur. Ici, l’été dure six mois et il fait plus de 30 degrés. Heureusement je suis au rez-de-chaussée et mon appartement est frais. Mon jardin est ma bulle. Et puis je vis dans un quartier tranquille. J’avais besoin de ça. Ça m’a fait du bien de me poser ici.”

Tout n’est pas bleu azur non plus : “J’ai renoncé à certains avantages liés à ma situation à EDF en venant ici. L’électricité par exemple est très chère au Portugal, bien plus qu’en France. Je ne mets donc pas le chauffage en hiver.”

Une cloche sonne au loin. Marie sourit. “Le Portugal est très religieux, très catholique. Il y a des églises partout. Pour autant, les Portugais vivent leur religion de façon très naturelle, personne ne l’expose.”

La maladie

Si ses jeunes garçons se fondent rapidement dans le système scolaire et maîtrisent rapidement la langue, Marie, elle, a plus de mal. Elle s’était pourtant inscrite au Centre national d’aide aux migrants qui dispense des cours pour les étrangers. Pendant un an, elle apprend les rudiments du portugais avec des Américains, des Népalais, des Anglais… Elle est heureuse et envisage enfin des vacances en famille à l’été 2017.

“J’avais fui la France pour mes problèmes de santé. Je voulais respirer, profiter de la vie en venant ici. Ça ne s’est pas fait…”

Quand elle tombe gravement malade. “J’ai été opérée début 2018. J’ai passé dix-huit mois de galère, à faire des aller-retours entre ici et la France pour mes soins. Je suis restée très longtemps allongée avec des douleurs. J’avais fui la France pour mes problèmes de santé. Je voulais respirer, profiter de la vie en venant ici. Ça ne s’est pas fait… J’ai dû arrêter les cours de portugais. Rester chez moi, sans bouger. J’avais tout calculé mais je ne m’attendais pas à ça…”

Son fils en couverture du catalogue

Tout en nous parlant, Marie feuillette machinalement “le Journal” qu’elle a pris en main il y a quelques minutes. “Tiens, je ne vous l’ai pas dit, mais Vincent a fait la une du catalogue il y a quelques années !” Comme tous les jeunes ayants droit, Vincent et Noé sont partis très souvent en colonies de vacances. Mais plus depuis qu’ils sont au Portugal. “Je pense les y renvoyer prochainement, assure leur maman. Vincent a eu 16 ans, il peut prendre seul un avion. J’ai vu aussi que la CCAS organisait des séjours au Portugal. Il faudrait que je regarde comment faire pour que mes enfants puissent y participer en habitant ici.”

Le fils de Marie, Vincent (2e gauche), en colo 9-11 ans à Nestier (Hautes-Pyrénées), en février 2014, photo choisie pour le catalogue jeunes hiver de la même année. ©Julien Millet/CCAS

Clouée pendant des mois et des mois chez elle, Marie a fait son intégration dans un petit périmètre. Le Portugal, c’est son quartier. Ses amis, les voisins alentour. “Tout le monde connaît Vincent et Noé. Les gens sont chaleureux, entrent facilement en contact avec les autres. Ça fait village. C’est quelque chose que l’on ne trouve malheureusement plus en France. On peut sortir à n’importe quelle heure, le centre commercial est ouvert jusqu’à 23 heures, 7 jours sur 7. Tout cela va me manquer quand je vais quitter le Portugal…”

Un départ est envisagé. Elle ne sait pas quand. Elle a arrêté de trop calculer. Les coups du sort et la nonchalance lusitanienne ont eu raison de sa rationalité. Entre des dates de vacances scolaires connues au dernier moment, près de deux ans pour obtenir un numéro de sécurité sociale, une bulle immobilière qui explose, Marie sent que les choses ne vont plus comme elle l’avait souhaité.

“Le Portugal devient de plus en plus cher. J’ai vu des restaurants doubler leurs tarifs en un an seulement. Le jour où je quitterai mon appartement, le loyer passera de 700 euros actuellement à 1 200. C’est légal ici, il n’y a pas de loi contre ces pratiques.”

Un nouveau départ

Un avion décolle à proximité, le bruit fait vibrer les objets sur la table. L’aéroport est à seulement cinq minutes. Comme pour relancer Marie sur le thème d’un nouveau départ. “Je m’étais donné cinq ans au Portugal. Je ne sais pas si je resterai ou pas. L’aîné est en première, il va bientôt passer son bac. Cela pourrait être le bon moment pour redémarrer autre chose.” Elle commence à réfléchir, retournerait bien dans le nord de l’Europe. Mais pas en France.

“Mon but est de faire découvrir à mes enfants de nombreux pays, de nombreuses cultures, des langues différentes. Cette richesse est le plus beau des CV.”

Elle répète avoir envie de se poser “dans un pays à dimension humaine, avec une chaleur qu’on n’a plus en France”. Elle pense aussi à ses enfants : “Mon but est de leur faire découvrir de nombreux pays, de nombreuses cultures, des langues différentes. Cette richesse est le plus beau des CV.”

La question n’est plus de savoir si Marie, Vincent et Noé vont rester au Portugal mais plutôt quand la mère de famille va décider de partir. “Je ne sais pas comment la suite va se passer. Je suis quand même bien ici. Il y a une telle qualité de vie. Mon seul regret est d’y être tombée malade. Je garderai forcément un goût amer du Portugal car j’ai l’impression de ne pas en avoir profité.”

0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

dix-neuf − trois =

Mentions Légales    I    Vie privée    I    Informations sur les cookies   I    Qui sommes-nous ?    I    Plan du site    I    CCAS ©2018

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?