“Les circuits courts alimentaires offrent de vraies solutions face aux crises”

L’avenir de notre alimentation fera l’objet de rencontres et de débats, cet été, dans vos villages vacances. ©Getty Images

Face aux crises sanitaires qui s’enchaînent, de plus en plus de Français se tournent vers le local. Entretien avec Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), qui étudie ce phénomène depuis 2005.

Qu’est-ce qu’un circuit court alimentaire ?

Une définition officielle a été donnée en 2009 par le ministre de l’Agriculture : on parle de circuit court quand il n’y a pas plus d’un intermédiaire entre le producteur et le consommateur, indépendamment de la distance géographique. Pour autant, ce qui suscite l’intérêt des consommateurs ou des collectivités territoriales, c’est la proximité géographique, c’est-à-dire le faire de rapprocher producteurs et consommateurs d’un même territoire. Mais tout dépend de l’endroit où l’on est : quand on est à Paris, le circuit court de proximité peut aller jusqu’à la Normandie ou la Picardie ; quand on est dans la Drôme, on reste à 10, 20, 30 km maximum de chez soi.



Peut-on dire qu’il y a en France une prise de conscience de la nécessité de raccourcir les circuits alimentaires ?

Oui, depuis au moins deux décennies. Rappelons d’abord que les circuits courts ont toujours existé en France et qu’ils ont résisté, alors que dans d’autres pays ils avaient décliné plus vite face à la grande distribution. Contrairement aux pays anglo-saxons par exemple, nous avons toujours gardé de la vente directe à la ferme, le marché de plein vent dans les villes et les villages.

Le point de bascule, c’est la crise de la vache folle en 1996 : le début d’une prise de conscience des effets négatifs de la mondialisation, de l’opacité des circuits longs. Les gens ont commencé à se dire qu’en se rapprochant du producteur, on maitrisait mieux son alimentation. Les circuits courts offrent de vraies solutions face aux crises sévères auxquelles sont confrontés les producteurs agricoles.

Pourtant, la grande majorité des gens qui achètent en circuits courts font aussi leurs courses en grande surface…

En effet. Mais les Français sont de plus en plus nombreux à utiliser des circuits diversifiés pour s’approvisionner. Pour les produits frais et de consommation courante (fruits et légumes, viande, fromage, laitages, pain), ils se tournent davantage vers les commerces de proximité et les circuits courts.

En 2014, la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt a mis en place des projets alimentaires territoriaux (PAT). À quoi servent-ils ?

L’objectif était de re-territorialiser l’alimentation, de développer les filières locales… Ce concept d’alimentation territoriale est venu légitimer un mouvement porté depuis des années par de nombreuses associations et des collectivités. Pourtant, il y a toujours cette pensée tenace que le circuit court est une idée archaïque, qu’il ne permettra pas de nourrir tout le monde.

L’alimentation locale rassure dans les temps de crise où on se sent fragile, où on prend conscience de notre dépendance vis-à-vis de filières longue que l’on connaît mal

Qu’est-ce qui incite pouvoirs publics et consommateurs à relocaliser l’alimentation ?

D’une part, il y a la dimension environnementale, le dérèglement climatique. D’autre part, l’alimentation locale rassure dans les temps de crise où on se sent fragile, où on prend conscience de notre dépendance vis-à-vis de filières longue que l’on connaît mal. Pendant le premier confinement, les circuits courts sont apparus comme une moyen d’augmenter notre résilience, notre capacité à résister aux chocs, à pouvoir s’approvisionner quoi qu’il arrive. Les collectivité sont trop dépendantes de flux qu’elles ne maîtrisent pas. Elles ont bien compris qu’il faut rééquilibrer les choses, reprendre la main, en partie au moins.

Quels territoires sont à l’avant-garde de cette démarche ?

La ville de Rennes est engagée depuis très longtemps dans la reterritorialisation de l’alimentation. Et Grenoble est l’une des premières à avoir créé de la coopération territoriale autour de l’alimentation.

En France, y a-t-il un secteur alimentaire particulièrement prometteur ?

Oui, les filières locales de céréales et légumineuses. Elles connaissent actuellement un énorme développement. Il y a énormément d’agriculteurs et de boulangers qui veulent s’affranchir des grandes marques et des produits standard (farines toutes prêtes, additifs…), cultiver des blés et d’autres céréales en valorisant la biodiversité (variétés locales, variétés plus anciennes). C’est un mouvement très, très important en France : toutes les régions s’y mettent.

Pendant la crise, il y a eu de nouveaux clients dans les circuits courts. Pour des raisons diverses : pour se rassurer, parce qu’ils avaient plus de temps pour faire la cuisine, et par solidarité envers les producteurs.

Comment la crise sanitaire a-t-elle accéléré le développement des circuits courts ?

Pendant la crise, il y a eu de nouveaux clients dans les circuits courts. Pour des raisons diverses : pour se rassurer, parce qu’ils avaient plus de temps pour faire la cuisine, et par solidarité envers les producteurs. Beaucoup d’agriculteurs ont compensé la fermeture des marchés par de la livraison à domicile ou dans les quartiers : ce mouvement a dépassé toutes les prévisions. Des groupement d’achats entre voisins se sont constitués. Des gens qui n’étaient pas du tout dans cette démarche s’y sont mis. Ce qui reste compliqué pour eux, c’est de trouver le circuit court et d’y aller. Il est plus facile de tout acheter au même endroit.

Ce regain peut-il être durable ?

Tout va dépendre de la façon dont les collectivités vont prendre les choses en mains. Mais même si tout le monde ne peut pas continuer d’acheter en circuits court, l’expérience du confinement a permis à certaines personnes de dépasser un certain nombre d’idées reçues : ils se sont rendu compte que ces produits de proximité pouvaient être abordables, surtout au vu de la qualité des produits.

En tout cas, il y a aujourd’hui une demande potentielle très forte, une prise de conscience, une envie de continuer. En fait, chaque crise (vache folle, fraude à la viande de cheval, Lactalis, Covid-19) ramène les consommateurs vers des circuits plus courts. Et chaque crise économique entraine aussi les producteurs vers ces circuits.


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