Posséder l’énergie, c’est avoir le pouvoir de réduire les inégalités ou au contraire de les renforcer, explique l’économiste Lucas Chancel. L’auteur de l’essai « Énergie et inégalités. Une histoire politique » (Seuil, octobre 2025) estime que seule la propriété publique des systèmes énergétiques peut permettre à l’Europe de mener une transition écologique socialement juste.
Bio express
Lucas Chancel est professeur à Sciences Po Paris. Il est l’auteur de l’essai « Énergie et inégalités. Une histoire politique » (Seuil, octobre 2025), lauréat du prix Marcel-Boiteux 2025 du meilleur ouvrage d’économie de l’énergie.
Pourquoi avoir choisi d’analyser les liens historiques entre énergie et inégalités ?
Parce que, depuis toujours, l’énergie structure les rapports de pouvoir et les inégalités sociales. Il y a toujours eu des luttes très fortes pour le contrôle de l’énergie. Ceux qui la contrôlent, contrôlent aussi le monde et la société.
En quoi la propriété de l’énergie constitue-t-elle un enjeu majeur ?
Il y a une grande diversité des modes de propriété dans le monde. La propriété des centrales électriques, câbles ou gisements pétroliers et gaziers peut être publique (État ou collectivité), coopérative (usagers) ou privée (actionnaires). Cette question de la propriété est fondamentale, pour trois raisons principales.
Premièrement, ceux qui possèdent les actifs énergétiques peuvent décider des tarifs appliqués aux usagers et en tirer une rente. Deuxièmement, ils peuvent orienter l’économie d’un pays. Ainsi, en 1946 avec la nationalisation des mines de charbon, de l’électricité et du gaz, puis en 1970 avec le programme électronucléaire, l’État français a radicalement transformé le système énergétique. Troisièmement, s’approprier l’énergie permet d’asseoir sa souveraineté. On l’a vu dernièrement avec l’intervention des États-Unis au Venezuela.
Qu’est-ce que cela change de confier la production et la distribution d’énergie à des acteurs publics plutôt que privés ?
Prenons le cas des États-Unis : il est intéressant de voir qu’aujourd’hui une partie significative de leur production (30%) est entre les mains du secteur public. C’est un héritage du « New Deal » de Franklin Roosevelt : en 1933, face aux conglomérats privés qui pratiquent des tarifs abusifs, le président américain crée une grande entreprise publique, la Tennessee Valley Authority, qui va construire plusieurs barrages.
Roosevelt incite aussi les États (des États-Unis) et les communes à prendre le contrôle de l’énergie. Alors que des magnats du pétrole comme Rockefeller font fortune, il veut réduire les inégalités qui menacent la démocratie. Hélas, près d’un siècle plus tard, la concentration des richesses dans le domaine de l’énergie est devenue énorme. Et pas uniquement outre-Atlantique.
La nationalisation de l’électricité et du gaz en France, dont nous fêtons cette année les 80 ans, a-t-elle permis de réduire les inégalités ?
La France a une histoire – très riche et singulière – de reprise de contrôle public de l’énergie. En socialisant l’électricité, le gaz et les mines de charbon, en 1946, elle a montré la voie à d’autres pays en Europe. La France a réussi à maintenir une forte dose de propriété publique quand d’autres pays voisins, comme le Royaume-Uni, ont privatisé le secteur de l’électricité.
Nos ancêtres ont socialisé l’énergie parce qu’il fallait reconstruire le pays après la guerre. Et parce que les gaullistes, les socialistes et les communistes se sont mis d’accord sur la nécessité de contrôler ce secteur stratégique pour le pilotage de l’économie. C’était aussi un projet républicain : chaque Français devait pouvoir accéder à l’énergie à un prix raisonnable grâce à la péréquation tarifaire. À l’époque, les territoires ruraux et de montagne n’étaient pas raccordés au réseau national. La nationalisation a permis de mettre fin en grande partie à ces inégalités.
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En 1946, quelle tarification pour l’électricité ?
Vous affirmez qu’il faut transformer de fond en comble les systèmes énergétiques face au dérèglement climatique. Comment y parvenir sans renforcer les inégalités sociales ?
Le transfert de l’énergie sous contrôle public a empêché la concentration du patrimoine et des rentes énergétiques. Mais il n’a pas permis d’éviter le dérèglement climatique causé par l’utilisation des énergies fossiles. Dans les sociétés démocratiques, seule une gestion publique soumise à de strictes conditions peut accélérer la transition.
Même s’il y a des tensions entre transition et justice sociale, on peut tout à fait concilier ces deux exigences. Les moyens financiers, nous les avons : le niveau de richesse privée est extrêmement élevé en France et continue d’augmenter, même si le déficit public est élevé.
Pour décarboner nos économies, il existe plusieurs voies possibles. Le scénario que veut imposer Elon Musk est injuste car il prétend régler tous les problèmes par la technologie sans se soucier de la justice sociale. Celui que poursuit la Chine, lui, n’est pas démocratique. Les Européens pourraient inventer d’autres scénarios mais, pour le moment, ils ne se sont pas donné les moyens de leurs ambitions.
Vous pensez au pacte vert européen, censé accélérer la transition énergétique mais désormais revu à la baisse ?
En effet. Pourtant, les électeurs ne sont pas opposés à l’écologie. Ils refusent simplement les politiques publiques qui tapent dans le portefeuille des plus modestes. Nous pouvons tout à fait mener une transformation profonde de nos systèmes énergétiques tout en soutenant les classes populaires et moyennes, à travers la prise de contrôle public de l’énergie au niveau communal, régional, national. Ou en créant un « Airbus de l’énergie » entre plusieurs pays européens.
La prise de contrôle public de l’énergie peut nous aider à réconcilier justice sociale et écologie. La bonne nouvelle, c’est que les Européens ont une riche histoire de pilotage stratégique de l’économie par la puissance publique : ils l’ont fait dans les années 1960, 1970 et 1980. Nous pouvons renouer avec cette histoire.
Un système énergétique sous contrôle public est-il possible dans une Europe dominée par la loi du marché et menacée par la montée de l’extrême droite ?
Les Européens ont connu des situations plus difficiles que celle que nous traversons aujourd’hui et ils ont réussi à s’en sortir. L’histoire de l’énergie est faite de nombreux conflits, de surprises, de retournements parfois radicaux, d’utopies devenues réalité. Elle nous permet de relativiser certaines tensions qui marquent le débat actuel.
Pour aller plus loin
« Énergie et inégalités. Une histoire politique », de Lucas Chancel
Seuil, 2025, 448 p., 25 euros.
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