
Leila Shahid durant le festival de cinéma Visions Sociales à Mandelieu-la-Napoule en 2022 © Eric Raz / CCAS
Le 18 février 2026 disparaissait Leïla Shahid, militante et diplomate qui, pendant des décennies, aura porté dans l’espace public la parole palestinienne. Invitée à plusieurs reprises par les Activités sociales des IEG, elle laisse à celles et ceux qui l’ont rencontrée le souvenir d’une femme libre, attentive aux autres et convaincue que la culture peut ouvrir des chemins là où la politique échoue parfois.
Pendant longtemps, pour beaucoup de Français, la voix de Leïla Shahid a été celle de la Palestine.
À partir de 1993, lorsqu’elle devient déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France – l’équivalent d’une ambassadrice – elle s’impose rapidement dans les débats publics. Sa voix, légèrement rocailleuse, ses prises de parole précises et pédagogiques, sa manière de rappeler inlassablement les principes du droit international marquent les esprits. À cette époque, les accords d’Oslo viennent d’être signés et nourrissent de nombreux espoirs. Deux ans plus tard, l’assassinat du premier ministre israélien Yitzhak Rabin mettra brutalement fin à cette séquence.
Devenue diplomate en 1989
Leïla Shahid naît en 1949 au Liban, dans une famille palestinienne marquée par l’exil. Son père enseigne la médecine à Beyrouth. Sa mère, originaire de Jérusalem, s’engage très tôt auprès des réfugiés palestiniens. La jeune Leïla vient étudier la sociologie en France, où elle acquiert une parfaite maîtrise de la langue. C’est aussi l’époque de ses premiers engagements politiques : elle rejoint le Fatah, mouvement nationaliste palestinien cofondé par Yasser Arafat, et prend rapidement la tête de l’Union générale des étudiants palestiniens.
Après plusieurs années passées au Maroc aux côtés de son époux, l’écrivain Mohamed Berrada, elle reprend la voie diplomatique à la fin des années 1980. Elle représente successivement la Palestine en Irlande, puis aux Pays-Bas, avant d’être nommée en France. Plus tard, de 2006 à 2015, elle devient ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles.
Mais réduire Leïla Shahid à ses fonctions diplomatiques serait passer à côté d’une autre dimension de son parcours. Elle entretient des liens étroits avec le monde intellectuel et artistique. Elle compte parmi ses proches le poète Mahmoud Darwich ou encore l’écrivain Jean Genet. Elle aime rappeler que, pour un peuple dispersé comme le peuple palestinien, la culture est une manière de continuer à exister ensemble.
Invitée régulière des Activités Sociales
C’est aussi ce qui la rapproche des Activités sociales des industries électriques et gazières. Au début des années 2000, la CCAS l’invite au festival Contre Courant, organisé à Avignon. Sur place, on se souvient encore de cette première rencontre. Malgré la présence de gardes du corps, elle cherche volontiers à s’en échapper pour aller discuter avec les participants. Elle circule parmi eux, échange, plaisante parfois, avec ce petit air malicieux qui désarme immédiatement la solennité du moment.
Vingt ans plus tard, en mai 2022, Leïla Shahid passe quelques jours avec les équipes et les participants du festival Visions sociales, à Mandelieu-la-Napoule, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement. Elle accompagne la projection du film Entre ciel et terre de la réalisatrice palestinienne Najwa Najjar. Beaucoup connaissent déjà sa voix pour l’avoir entendue dans les médias défendre avec énergie et clarté les droits des Palestiniens. La rencontrer ici, dans un autre cadre, change la perspective.
« Continuez à vous intéresser à la culture palestinienne ! »
En mai 2022, alors qu’elle participait au festival de cinéma Visions Sociales, Leïla Shahid affirmait :
« La population palestinienne est une population dispersée dans le monde : sur 12 millions de Palestiniens, 6 millions sont des réfugiés. Aujourd’hui, à 73 ans, et après vingt-cinq ans d’activité diplomatique, je considère que cet éclatement est la force des Palestiniens. Comme vous le savez, les exilés ont une grande motivation et, d’ailleurs, ils enrichissent nos sociétés, ils ne les appauvrissent pas. Dans les pays qui ont bien voulu les accueillir, les Palestiniens exilés se sont aussi enrichis eux-mêmes culturellement. Et parmi eux, il y a une créativité artistique très importante, surtout pour un petit peuple comme le nôtre. Alors, s’il vous plaît, continuez à vous intéresser à la culture palestinienne et au cinéma palestinien ! »

Leila Shahid avec la réalisatrice Najwa Najjar au festival Visions Sociales en 2022 © Eric Raz / CCAS
Après la projection, bien sûr, elle prend la parole dans la salle de cinéma. Mais la conversation ne s’arrête pas là. On la retrouve aussi le lendemain matin au petit déjeuner, entre deux cafés, ou sur la terrasse face à la mer. Elle parle longuement de la situation au Proche-Orient, des stratégies des États, des rapports de force. Elle le fait sans emphase, avec le souci de rendre les choses compréhensibles. Les discussions se prolongent, parfois tard, toujours nourries.
Ces moments comptent pour elle. Elle dit se retrouver dans ce que produisent les Activités sociales : des espaces où des personnes venues d’horizons différents peuvent se rencontrer, discuter, confronter leurs points de vue. Elle s’étonne même que l’action culturelle de la CCAS soit encore si peu connue. Elle ira jusqu’à proposer d’écrire une lettre ouverte aux électriciens et gaziers pour dire ce qu’elle pense de ce festival et de ce qu’il permet.
Leïla Shahid accorde plusieurs entretiens au Journal de la CCAS, notamment en 2018 et en 2022. Dans ces échanges, elle insiste sur la vitalité de la création palestinienne et encourage les lecteurs et lectrices à découvrir ce cinéma, cette littérature, ces œuvres qui circulent à travers le monde et témoignent d’une histoire collective.
Figure émérite de la cause Palestinienne
Son engagement trouve également un prolongement dans le travail mené par l’Association pour les jumelages entre les camps de réfugiés palestiniens et les villes françaises (AJPF), dont la CCAS est partenaire. Membre d’honneur de son conseil d’administration, Leïla Shahid soutient cette initiative depuis longtemps. L’association développe des liens entre collectivités françaises et camps de réfugiés palestiniens, soutient des projets éducatifs et culturels et organise notamment des cours de français pour les enfants. Une manière, dit-elle souvent, de faire vivre une forme de « diplomatie de proximité », faite de rencontres et de solidarités concrètes.
Installée dans le sud de la France depuis la fin de sa carrière diplomatique, Leïla Shahid meurt le 18 février 2026, à l’âge de 76 ans.
Pour celles et ceux qui l’ont rencontrée au fil des festivals, des débats ou des conversations improvisées autour d’un café, il reste le souvenir d’une femme qui parlait beaucoup, qui expliquait, qui questionnait aussi. Et qui voyait dans la culture, dans la curiosité pour l’autre et dans la circulation des idées des outils capables d’ouvrir, parfois, ce que la politique referme.
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