Cyril Tarquinio, psychologue : « Les parents peuvent repérer les signes de détresse psychologique chez leurs ados »

Cyril Tarquinio, auteur de "Génération à vif" (Dunod, 2025). @Toni Oliva

Cyril Tarquinio, auteur de « Génération à vif » (Dunod, 2025). @Toni Oliva

Quand un adolescent ne va pas bien, il ne faut jamais renoncer à communiquer avec lui, insiste Cyril Tarquinio, professeur de psychologie clinique à l’université de Lorraine et auteur de « Génération à vif ». Face à l’augmentation de l’anxiété, voire de la dépression chez les jeunes, il plaide pour une meilleure éducation des parents à la santé mentale.



Selon Santé publique France, 24 % des lycéens déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. De quoi ce mal-être est-il le symptôme ? 

Chez les adolescents et les jeunes adultes, on constate une recrudescence de syndromes dépressifs et de syndromes anxieux. Cette situation n’est que le révélateur de ce qui se passe dans la société. Aujourd’hui, celle-ci ne crée plus les conditions pour que les jeunes puissent se réaliser, s’épanouir. Sans nous en rendre compte, nous avons créé un environnement qui tend à briser leurs espoirs et ne leur permet plus d’aller au bout de leurs projets.

Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le numéro national de prévention du suicide, le 3114 (24/24 et 7/7, gratuit et confidentiel).

Les jeunes sont-ils trop sous pression ?

En effet. Nous sommes au summum du capitalisme, qui prend, du point de vue sociétal, deux dimensions : premièrement, le culte du bien-être individuel ; deuxièmement, la compétition permanente.

Dès l’entrée au collège, il faut se projeter. Mais, à 12 ans, qui sait ce qu’il veut devenir plus tard ? Les jeunes baignent dans une culture de compétition, de performance et d’adaptation permanentes. Pour eux, c’est éprouvant à la fois physiquement et psychiquement. On les sort prématurément de l’enfance, de l’insouciance.

Parmi les autres facteurs de mal-être, vous soulignez aussi la fragilisation de la cellule familiale.

Oui, les jeunes souffrent de ce que le philosophe polonais Zygmunt Bauman appelait « la modernité liquide » (1), c’est-à-dire une déliquescence des piliers de la société que sont notamment la famille et le travail.

Les familles ne constituent plus le pôle de stabilité qu’elles pouvaient être autrefois. Sans ce repère, où trouver les points d’appui pour s’identifier et se construire quand on est adolescent ? De même, pour ceux qui s’apprêtent à entrer dans le monde du travail, les entreprises ne sont plus des structures stables ni fiables : elles peuvent vous licencier du jour au lendemain.

En tant que parent, comment savoir si notre ado a besoin de consulter un psychologue ou un psychiatre ? Comment repérer les signaux faibles ?

Ce n’est pas facile d’être parent. Mais il y a un principe auquel il ne faut jamais renoncer : garder le lien. Il faut absolument éviter les ruptures et les espaces de non-communication. Je vois de nombreuses familles dans lesquelles on ne se parle plus, où le lien est perdu, à cause des divorces et des tensions, du fait du manque de disponibilité des parents. La rupture de communication est le plus grand facteur de risque pour les ados, parce qu’ils n’ont plus de repères.

Ensuite, tout ce qui est inhabituel dans leur comportement doit nous alerter : troubles du comportement alimentaire, consommation d’alcool ou de tabac, changements d’humeur, irritabilité, problèmes de sommeil, résultats scolaires en baisse, repli sur soi, impression que notre enfant n’est plus lui-même ou elle-même…

« Les parents ont besoin d’être mieux informés afin d’être capables de connaître et d’identifier les problématiques de santé mentale qui touchent l’enfant et l’adolescent, afin aussi d’être capables de savoir si une situation est grave ou bénigne. »

Les troubles mentaux sont souvent détectés tardivement. Comment les diagnostiquer plus tôt ?

L’idée, ce n’est pas de multiplier les séances chez le psy. Les parents ont besoin d’être mieux informés afin d’être capables de connaître et d’identifier les problématiques de santé mentale qui touchent l’enfant et l’adolescent, afin aussi d’être capables de savoir si une situation est grave ou bénigne.

Dans ce domaine, se fier seulement à son intuition n’est pas recommandé. Il faut non seulement apprendre à être à l’écoute des jeunes, mais aussi savoir quoi faire de ce qu’ils nous expriment. Depuis quelques années, il existe justement en France des formations aux premiers secours en santé mentale proposées par l’association PSSM France.



À quoi servent ces formations de premiers secours en santé mentale (PSSM) ?

Leur objectif est de lutter contre la stigmatisation de la maladie mentale et de permettre à tous les citoyens d’apprendre à mieux repérer les signes de détresse psychologique. D’apprendre aussi à agir de façon la plus adaptée possible auprès des personnes en souffrance. Comme pour les formations de secourisme, il s’agit de savoir quelle attitude adopter si un ami, un collègue ou un proche présente des signes de souffrance psychique.

La démarche PSSM est une belle démarche citoyenne, qui essaie de remettre l’empathie et l’écoute au centre des relations humaines. Elle pourrait également se déployer au collège, au lycée et dans des lieux d’accueil comme les colonies de vacances : les adolescents développeraient des compétences psycho-émotionnelles et relationnelles qui leur permettraient de venir en aide à un copain ou une copine qui ne va pas bien.

Miel Abitbol, créatrice de Lyynk, porte-parole des jeunes en détresse psychologique, France Inter, 8 avril 2025.

Dans votre enfance, vous avez vous-même subi de graves violences. Comment surmonte-t-on ses traumas ?

Ce qui nous sauve lorsqu’on est confronté à l’épreuve du trauma, c’est d’avoir dans notre entourage des personnes, des entraîneurs, des profs, des amis, qui, par leur regard, leur posture, leur comportement, nous renvoient quelque chose de positif, nous tendent la main, nous redonnent de l’espoir. Comme un rayon de lumière dans la nuit.

La résilience, dont on parle beaucoup, c’est une force intérieure qui ne peut se déployer qu’à condition de prendre appui sur ce que j’appelle un « tuteur de résilience ». Il faut que les parents puissent être ces tuteurs. Et quand ils ne sont pas en mesure de l’être, il faut que la société puisse offrir aux ados en souffrance des espaces (associatifs, sportifs, ludiques, scolaires) qui leur donnent la force de continuer leur chemin.

Il faut permettre aux jeunes de se sociabiliser le plus possible pour qu’ils ne restent pas enfermés avec leur smartphone. Il faut leur permettre de créer du lien pour qu’ils puissent continuer à grandir.

(1) Le concept de « modernité liquide » se penche sur le flux incessant de la mobilité et de la vitesse, caractéristique de notre modernité. Zygmunt Bauman décrit une société « en voie de liquéfaction avancée », où les relations humaines deviennent flexibles plutôt que durables, tant au plan personnel qu’au plan collectif.


Pour aller plus loin 

Cyril Tarquinio, auteur de "Génération à vif" (Dunod, 2025). @Toni Oliva

« Génération à vif. Comprendre les défis de la santé mentale des jeunes » 

De Cyril Tarquinio, Dunod, 2025, 250 p., 18,90 €.

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Anxiété, dépression, burn-out scolaire, éco-anxiété, dépendance numérique… Destiné aux jeunes adultes et à leurs parents, ce guide accessible et documenté s’attache à explorer en profondeur les mécanismes à l’origine des troubles psy des jeunes, offrant une vision unique qui lie santé mentale et santé physique, considérées comme deux versants d’une même réalité. En s’appuyant sur les dernières recherches, cet ouvrage propose une lecture nouvelle de la santé mentale des jeunes, ancrée dans les défis écologiques et les transformations sociales de notre époque.

 

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