De la mine à EDF-GDF, histoires de reconversion

Début octobre, la CMCAS Aude-Pyrénées Orientales conviait les anciens mineurs des Industries électriques et gazières à Matemale pour des retrouvailles historiques et festives. ©Éric Raz/CCAS

Du 4 au 6 octobre, d’anciens mineurs, intégrés dans les années 1980 dans les Industries électriques et gazières avant la fermeture des Charbonnages de France, étaient invités à se réunir à l’appel de la CMCAS Aude-Pyrénées Orientales. Une rencontre historique, au sein du centre de vacances CCAS de Matemale, emplie d’émotions.

La dernière rencontre date de dix-huit ans. C’était à Gruissan, dans l’Aude. Depuis, la plupart des anciens mineurs de Carmaux (Tarn) et d’ailleurs reconvertis dans les Industries électriques et gazières ne s’étaient pas revus. “Sauf peut-être lors de manifs !”

Une cinquantaine d’entre eux – mais aussi un couple de bénéficiaires cadurciens “curieux” – s’est retrouvée pour un week-end à Matemale, dans les Pyrénées-Orientales, à l’appel de la CMCAS Aude-Pyrénées Orientales et de son président, Cédric Sarda. À la manœuvre, Éric Truel, lui-même ancien mineur – tout comme ses deux frères ; leur maman, fringante nonagénaire, a d’ailleurs tenu à participer aux retrouvailles ! Un moment fort, riche de souvenirs, de rires et d’émotions.

À gauche : Eric Truel et Didier Frayssinet, ex-mineurs de Carmaux, discutent devant des images d’archives. À droite : soirée dansante.

Car être mineur signifie souvent être issu d’une lignée de mineurs, avoir vécu dans une cité minière, en avoir fréquenté l’école, l’hôpital, l’épicerie… Avoir partagé bien plus qu’un statut ou un métier : une histoire, celle des “gueules noires”. “Au fond”, dans la poussière, la chaleur suffocante et le labeur physique, risqué, ou “au jour”, dans les ateliers et cokeries, une même solidarité, une même unité et la même humilité. Jusqu’à la fermeture des Houillères du Centre et du Midi dans les années 1990, et la reconversion de 3 500 d’entre eux dans les IEG – sur les 5 000 prévus en cinq ans par la convention signée entre Charbonnages de France (CDF) et EDF-GDF le 2 mars 1984.

Mémoires vives

Cette initiative, Cédric Sarda en a facilité l’organisation afin de permettre ces “échanges, créer du lien, en allant plus loin qu’autour d’un simple repas. Un devoir de mémoire pour transmettre cette histoire”. Et de constater “l’intensité touchante de l’aventure humaine vécue par les ouvriers et leurs familles, qui les ont accompagnés dans les périodes de crise mais aussi avec la peur chaque jour vissée au ventre de ne pas voir revenir un père, un mari, un fils. Ils sont partie prenante de l’histoire, de la culture des entreprises de l’énergie. Ils ont contribué au développement économique et social du pays”.

Une exposition retrace le parcours des forçats du charbon, casques, lampes à acétylène, gamelles, médaillons portant matricule, archives de l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergie rappelant les vigoureuses actions de grève, photos des grandes figures ayant marqué les mouvements sociaux, fanfares, cages et tire-fesses plongeant les mineurs dans les galeries… Christiane Maset, qui accompagne son mari, se trouble lorsqu’elle reconnaît son père sur l’un des clichés.

À gauche : Cédric Sarda, président de la CMCAS Aude-Pyrénées Orientales, ouvre le débat animé par Éric Truel sur l’histoire des mines. Un échange instructif et émouvant.
À droite : Éric Truel montre la centrale thermique d’Albi avant sa destruction en 2016.

Les activités proposées à l’extérieur sont un peu délaissées, les échanges sont par trop intenses, il y a tant à dire, à rattraper ! L’après-midi du samedi est consacrée à un rappel de l’histoire des mines et mineurs, “qui présente des similitudes avec celle d’EDF-GDF et de ses agents”, explique Éric Truel, qui égrène : mainmise de riches propriétaires sur les concessions minières, travail des enfants, création des cités minières afin de maintenir les ouvriers en vase clos sous couvert de paternalisme, rôle du Front populaire, résistance durant la Seconde Guerre mondiale, avènement des premières chambres syndicales, mouvements de grève mémorables et avancées sociales, dotation d’une caisse de secours gérée par les ouvriers, obtention du statut de mineur, présence de travailleurs immigrés – Italiens, Espagnols, Polonais, Algériens, Marocains…

Il évoque les catastrophes aussi. Celle de Courrières, dans le Nord-Pas-de-Calais, en 1906, “plus de 1 000 morts”. Et le coup de poussier à Carmaux, dans le Tarn, en 1965, 12 morts. Jusqu’à la “trahison” de Mitterrand, tout juste élu président, promettant un plan de relance pour mieux sonner quelques années plus tard la fin de l’exploitation du charbon.

Des reclassements parfois difficiles

Le transfert progressif de plusieurs milliers de ces anciens mineurs vers les IEG, dès le milieu des années 1980, s’accompagne parfois de changements radicaux, voire “dramatiques” : compétences et savoirs incomplètement transférables, formations nécessaires dans les écoles de métiers et centres de formation de Saint-Affrique, Gurcy-le-Châtel… Déménagements, épouses qui quittent leur travail, séparations géographiques, perte conséquente de salaire…

À voir : La reconversion des mineurs de Chinon, document de l’INA (1985)

Des inégalités de traitement entre anciens mineurs reconvertis EDF-GDF et une insuffisance de recrutement des anciens mineurs entraînent des mouvements de revendication et permettent la mise en place de mesures de rattrapage par le biais de la signature d’un accord en 2003. “Nous avons aussi transféré nos luttes !” plaisante Mario Maset, agent en inactivité.

Nombre de mineurs sont intégrés à la distribution, à la production dans les centrales thermiques, hydro-électriques, nucléaires. Entre 1987 et 1992, 1 109 mineurs du Nord-Pas-de-Calais, dont 93 % d’ouvriers, entrent à EDF. Ils sont 1 700 issus des bassins houillers de Lorraine et du Centre-Midi (“les Échos”, 6 août 1991). 16 % d’entre eux accéderont à des fonctions de maîtrise.

À gauche : Serge Truel et Joël Stroïwas se remémorent les souvenirs de la mine, devant le lac de Matemale.
À droite : souvenirs, émotions et partage au point rencontre…

Il y aurait tant à dire encore… qu’il est convenu de se donner rendez-vous bientôt : “On ne va pas encore attendre dix-huit ans !” Déjà les bonnes volontés proposent de prendre le relais d’Éric Truel, en vue d’organiser la prochaine rencontre de ces hommes (et femmes), marqués du sceau du charbon.


“C’est un peuple très solidaire, avec une véritable cohésion”
Serge Truel, chimiste en inactivité

©Eric Raz/CCAS

“En 1973, je viens d’avoir 18 ans et souhaite faire une fac d’anglais et de la musique. La mine est une opportunité. J’y travaille d’abord pendant les vacances puis, j’entre au statut de mineur à Carmaux, dans une cokerie, à l’été 1974.

“Travaillant en relation avec le labo, je m’intéresse à la chimie, domaine où je suis finalement embauché. Fin de carrière en 1987, transit à la “découverte” de Carmaux durant six mois, puis vœux de reclassement à EDF. J’atterris à la centrale du Bugey, dans l’Ain, comme chimiste. C’est compliqué, très différent de tout ce que j’ai fait jusqu’alors. Après une formation en interne, j’y reste sept ans ! Il y avait une super-ambiance. Entre-temps, je rencontre ma femme à Carmaux ; on m’envoie à la centrale fioul d’Ambès, près de Bordeaux, puis à Albi. En 2007, je peux bénéficier d’un congé de fin de carrière.

“J’ai participé à la rencontre de Gruissan en 2001 : on se connaît pour la plupart depuis tout jeunes ! C’est génial de se revoir, on se remémore plein d’images. Les conditions de travail étaient très dures. Certains ont contracté des maladies liées à la mine, notamment la silicose. Mais les gens, allez savoir pourquoi, étaient heureux de descendre. Lorsque la direction “punissait” un mineur, lui interdisant d’aller “au fond” durant un mois, il en pleurait parfois. C’est un peuple très solidaire, avec une véritable cohésion.”


“Sept ans de mine m’ont davantage marqué que trente ans à EDF”
Alain Comandini, agent EDF en retraite

©Eric Raz/CCAS

À l’origine de la première réunion des anciens de la mine, en 2001 à Gruissan, Alain, fils, frère et neveu de mineurs, intègre la houillère de Carmaux, “au jour”, en 1978. D’abord intérimaire, une grève de trois semaines emmenée par la CGT lui permet avec d’autres de bénéficier du statut de mineur. En parallèle de son travail dans l’électromécanique, il poursuit ses études et grimpe les échelons.

En 1984, avant même la signature de la convention entre CDF et EDF-GDF, il effectue une demande préalable. L’année suivante, arrivé à EDF Carcassonne comme magasinier, il doit se départir de l’image “du mineur muni de son pique et sans cerveau”. Il fait rapidement ses preuves, intègre l’équipe Télécom, et poursuit une carrière de cadre technicien dans le Jura, puis à Axat, et enfin à Narbonne, qu’il rejoint après avoir été permanent syndical. En 2017, c’est la quille, non sans avoir pris le temps de former ses remplaçants. Aujourd’hui, c’est avec grand plaisir qu’il retrouve ses collègues d’antan.


“La mine, on l’a dans le cœur, dans le sang”
Jean-Marc Laruelle, retraité exploitation

©Eric Raz/CCAS

“J’ai 14 ans et demi quand j’entre à la fosse Barrois, dans le Nord, comme galibot [nom donné dans le nord de la France aux enfants travaillant au fond, ndlr]. Mon père est mineur, je suis l’aîné de la fratrie, il faut sacrifier ses études pour soutenir la famille. On travaille six jours sur sept, de nuit dès 18 ans, “au fond”, de nuit, avec un jour de repos supplémentaire toutes les trois semaines.

“En suivant des cours du soir, je passe le CAP électromécanicien puis obtiens un brevet d’électricien des équipements industriels. Après avoir été piqueur, je m’occupe désormais des engins mécaniques. En 1975, je vois le dernier cheval remonter de la mine. Je me forme, passe un concours et deviens technicien, puis agent de maîtrise. En 1982, une pierre prise dans la chaîne d’un scrapeur sectionne ma jambe en deux. Secouriste, je me soigne seul. S’en suivent deux ans d’arrêt. Malgré une convalescence imparfaite, je reprends le chemin de la mine ; on l’a dans le cœur, dans le sang.

Au moment de la fermeture des houillères, j’accompagne mes collègues dans leurs projets de reclassement. À mon tour, à la fin des années 1980, après une formation à La Pérollière puis au mont Pilat à Saint-Chamond (Loire), je suis envoyé à la subdivision de Narbonne, puis rejoins trois ans plus tard les les travaux sous tension (TST) de Carcassonne.

Durant cinq ans, pour ne pas perturber l’équilibre familial et les études de mes fils, tous deux ingénieurs aujourd’hui, j’ai subi cet éloignement, faisant tous les week-ends des allers-retours. Cette période a été très dure à vivre pour nous tous, sans compter la perte de salaire, de moitié, lorsque j’ai été embauché à EDF. J’ai néanmoins pu, grâce à la signature d’une nouvelle convention et une action aux prud’hommes, obtenir un rattrapage de salaire et gagner deux échelons quelques années plus tard.”


“Je suis l’un des 100 derniers embauchés de la mine”
Joël Stroïwas, mécanicien en retraite

©Eric Raz/CCAS

Orphelin à 19 ans, son oncle mineur fait entrer Joël à Carmaux, afin qu’il puisse “subvenir seul à [ses] besoins”. Il passe “six à sept heures par jour dans le noir, à la seule lueur de la lampe. Il fait chaud, on est en slip, en sueur, les bottes remplies de charbon, à transporter bois, métal, minerais. C’est physique, le marteau-piqueur pèse trois ou quatre fois plus lourd à la fin de la journée qu’au début. J’avale quatre litres d’eau quotidiennement. Et puis la peur de mourir enseveli, lorsqu’une galerie creusée en croise une autre”.

Sans masque ni réel équipement de protection, “même si les luttes antérieures ont permis de meilleures conditions de travail” : “La silicose en a touché plus d’un, surtout ceux qui étaient “à la pierre” [qui travaillaient le charbon à la main, ndlr]. Beaucoup sont tombés malades.”

Quand il entre à EDF en 1987, il “crache du charbon durant six mois encore”. “On m’a proposé un poste en… Savoie, à Albertville, alors que j’avais demandé à rester dans le Sud. Quand j’ai quitté Carmaux, je gagnais 15 000 francs. Là, comme jeune embauché, j’en touchais 5 000.” Il quitte la région pour un poste de mécanicien à Moûtiers, puis postule en 1991 à Axat, dans l’Aude. Il y reste neuf ans, avant d’évoluer à Albi notamment. “En avril 2016, je prends ma retraite.”


“Avec cette reconversion, on repartait de zéro”
Mario Maset, ancien agent distribution

©Eric Raz/CCAS

“Chez moi, on ne voulait pas que j’entre à la mine. Mon oncle y est mort.” Mais le charbon “ne m’a jamais quitté”, confie Mario, qui commence “au jour” fin 1976 pour rejoindre le “fond” en 1980 comme piqueur électromécanicien. Sept ans plus tard, c’est la fin de l’extraction, il bascule sur la “découverte” qui annoncera en réalité la fin de l’exploration, en 1991. “Le charbon n’était déjà plus considéré comme l’énergie de l’avenir.”

“Carmaux était un site très revendicatif, nous étions connus pour la dureté de nos grèves, comme un point rouge de CDF. Si les ateliers, la cokerie ou le fond faisait grève, tout le monde suivait. Il y avait une force, une culture commune.”

La mine ? “Un monde à part fait de poussières et de fumées, avec son jargon, où les anecdotes se racontent entre mineurs.” Il ne veut pas “quitter le charbon” et intègre la production d’une centrale thermique, puis rejoint la distribution à Albi.

6 Commentaires
  1. VALLON 4 semaines Il y a

    J’espère qu’il y aura une prochaine rencontre car je ne pouvais être présent ce week-end là et j’aurai bien aimer partager ces moments de rencontre car je connait beaucoup de personnes sur les photos que vous avez publié

  2. CARRIE Pierre 3 mois Il y a

    Dommage que l’information sur cette rencontre ne nous soit pas parvenue.
    Peut être une prochaine foi.
    Bien à vous
    CARRIE Pierre

  3. LANIESSE 3 mois Il y a

    Bonjour.
    Super ce reportage j’aurais aimé y participer car ancien des HBNPC ( houillères du bassin du Nord Pas de Calais )
    J’éspère etre convié lors des prochaines rencontres car je suis désormais résident au BOULOU 66.
    Merci pour ce bel homage….@ + G L

  4. Bergamlno hubert 3 mois Il y a

    Bonjour
    ancien mineur reconverti, j’aurais aimé
    participer à cette cette réunion ainsi que d’autres camarades.
    Dommage

  5. Schweickert Denis 3 mois Il y a

    Une pensée pour Gilles Crespi, ancien mineur en Lorraine, qui a intégré EdfGdfDistribution au Centre de Thionville puis à migré vers le CNPE de Cattenom.Militant CGT très actif, même en retraite, s’occupait toujours des anciens. Il nous a quitté fin octobre après une longue maladie.

  6. Carles jean louis 3 mois Il y a

    Super cette rencontre entre ancien de Charbonnage

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