Les danses tumultueuses de l’identité

Vincent Warin © Sébastien Le Clézio/ccas

Vincent Warin, danseur de la compagnie Yann Lheureux ©S.Le Clézio/ccas

Mardi 18 août, au centre de tourisme de Capbreton, les vacanciers ont pu assister à un spectacle de la compagnie Yann Lheureux. Le chorégraphe y explorait les notions d’identité et de territoire sous forme de deux portraits dansés. On y retourne ?

Les gradins de “la bulle”, la salle de spectacle du centre de Capbreton, sont pleins à craquer. Les bénéficiaires sont venus en nombre découvrir les danseurs de Yann Lheureux. L’obscurité se fait. Sur quelques notes de basse et une lumière rasante, Vincent Warin fait son entrée. Il avance sur son vélo de BMX(1), sans pédaler, se mouvant par les seules ondulations de son corps. Déplaçant sans cesse son centre de gravité, montant sur la selle, entremêlant ses jambes avec le cadre du vélo, le performeur enchaîne les arabesques, parfois tout en douceur et en grâce, parfois tout en force. Dans le public, on retient son souffle, sans cesse fusent des “oh la vache !”, ou des “non, il ne va pas faire ça quand même ?” Comme un fauve en cage, Vincent semble tourner en rond, se cogner aux murs. Il grogne, il rugit, tourbillonne, donne des coups de tête dans le micro suspendu au dessus de la scène. “J’ai 35 ans.” lance-t-il gravement. J’ai 44 ans. J’ai 6 ans. J’ai 81 ans. J’ai 65 millions d’années.”

Sur les notes délicates de “Nothing compares to you” de Sinead O’Connor, il enchaîne les figures aériennes, aussi gracieuses que des portés de danse ou de patinage artistique. Puis il porte le vélo à son tour, le faisant tournoyer autour de lui, couché, debout, explorant tous les possibles, comme un chercheur fou, amoureux de son outil, faisant presque corps avec lui. Dans les gradins, Hollwenn Kirchener est ébahie. Elle est venue avec son fils Malo et son mari Thierry, agent à la caisse de retraite EDF/GDF de Nantes. Ils sont des habitués du centre de Capbreton, c’est la cinquième année qu’ils viennent y passer leurs vacances : “Quelle émotion ! Souvent, on ne voyait plus le vélo, il devenait comme une plume. Je ne croyais pas possible de rendre si beau et sensuel cet objet si technique. Je m’attendais à quelque chose de beaucoup plus sportif, mais c’était magique. Comme une transe avec un vélo. Quel travail il doit y avoir derrière ! C’est impressionnant.”

Puis c’est au tour du deuxième solo. Micro plaqué au sol, Cristina Hall entame un numéro de claquettes impressionnant. Bruit. Puis silence. La danseuse enlève ses chaussures. Pieds nus, elle explore l’espace de la scène, gracieuse et mystérieuse. Elle enfile sa magnifique robe de flamenco, rouge et noire, et son boléro à plumes. Puis la danse, fougueuse, sculpturale, commence sur quelques notes de guitare classique. D’abord lentement. Comme l’apprentissage, comme le changement identitaire. Cristina se protège, se fait un cocon, une carapace avec sa robe. Le rythme s’accélère et la danseuse finit par jeter un seau de pop-corn entier vers le public, avant de lui faire achever sa course sur sa propre tête. Dans une vision presque surréaliste, elle démarre manuellement le moteur d’une souffleuse à feuilles pour faire place nette. Elle terminera par un numéro de claquettes hyper rapide, façon aéroglisseur, éventail fièrement brandi vers le ciel, suivi d’un chant fragile et subtil, tendu vers un micro inatteignable.

Cristina Hall, danseuse de la compagnie Yann Lheureux © S.Le Clézio/ccas

Cristina Hall, danseuse de la compagnie Yann Lheureux © S.Le Clézio/ccas

Rencontre et dialogue

Après le spectacle, un dialogue débute entre le public et le chorégraphe, autour d’un verre. C’est Hollwenn Kirchener qui pose la première question au chorégraphe : “Comment en êtes-vous
arrivés à choisir ces artistes, très différents, pour un spectacle ?” Le chorégraphe montpelliérain explique sa démarche : “Je travaille autour des notions d’identité et de territoire. Je suis surtout dans la danse contemporaine, mais j’aime travailler avec des danseurs d’autres horizons artistiques. Comme les pratiques urbaines par exemple. Le solo de Vincent est tiré d’un spectacle créé l’an dernier, avec un danseur hip-hop sud-coréen et un performeur de parcours. Le solo de Cristina lui, va faire partie d’un nouveau spectacle, en création, autour de trois danseuses. A chaque fois, ce qui m’intéresse chez ces artistes, c’est leur complexité, leur richesse identitaire, leur humanité, souvent à la croisée des territoires, échappant à toute étiquette.”

Vincent Warin arrive, douché et changé, tout sourire, pour échanger avec les bénéficiaires. Les questions ne tardent pas. C’est Yannick Tarrago-Torres qui se lance. Agent à la RATP dans la région parisienne, il est venu avec ses feux fils : Loïc, 5 ans, fan de vélo, et Tom, 9 ans, fan de théâtre. “Comment en es-tu arrivé à faire tout cela avec ton BMX ?” Vincent lui répond : “Dans les années 80, ce sport était naissant. J’ai été champion de France et vice-champion du monde. J’ai fait des démonstrations partout pour promouvoir la discipline. Et puis à un moment, je me suis lassé de copier le modèle américain. J’ai rencontré des artistes de cirque contemporain. Ils jonglaient avec des tas de trucs, ils inventaient leurs propres règles. Ça m’a plu, j’ai voulu trouver mon propre chemin, toujours avec le BMX, car j’étais bon. J’avais beaucoup de technique, mais je ne savais même pas ce que c’était que d’improviser. J’ai dû apprendre à lâcher prise, à m’affranchir du regard des autres. Ça a pris du temps.” “Et tu es déjà tombé ?” demande Loïc. « Oui, bien sûr. Mais on apprend à bien tomber. Tomber, en fait, ce n’est pas si grave. Ça veut dire qu’on tente quelque chose de nouveau. Qu’on a essayé de se surprendre.”

Un bénéficiaire prend le relai : “Sur scène, il y avait un micro suspendu, en hauteur, et vous donniez des coups de tête dedans. Pourquoi ?” Vincent répond : “Il est difficile de parler, de dire, de se dire, en tant qu’artiste, mais surtout en tant qu’individu, tout simplement. Je me bats avec le micro car se mettre à nu avec des mots est difficile. Il en coûte.” Yann, le chorégraphe, enchaîne : “[Jean-Luc] Godard disait : des images claires et des idées vagues. J’aime assez cela. Dans ma mise en scène, je veux que les gens puissent projeter leur propre imaginaire. Et puis le rapport aux mots, dans la danse, est très compliqué. Voilà pourquoi le micro est inatteignable.”

Pour le champion de BMX, jouer son spectacle dans les centres CCAS est un vrai défi : “Dans les centres de vacances CCAS, les gens sont là en vacances, ils viennent un peu au hasard. Et c’est super, car ils ne te caressent pas d’office dans le sens du poil. Avoir des questions à la fin du spectacle, expliquer sa démarche, ses choix artistiques, c’est très stimulant. Quand j’arrive à faire comprendre l’histoire que je raconte sur scène, après une discussion, j’ai l’impression de partager quelque chose de fort, de vrai.”

Le public et le chorégraphe © S.Le Clézio/ccas

Le public et le chorégraphe © S.Le Clézio/ccas

Un peu plus tard, une fois changée, Cristina arrive vers les bénéficiaires. La danseuse, née à San Francisco, a découvert le flamenco à 16 ans. Une révélation. Elle décide dès lors de partir pour Séville et d’y faire sa vie. Elle sera danseuse de flamenco. Les bénéficiaires sont nombreux à être impressionnés par son charisme, sa sensualité, sa grâce. C’est le cas de Yannick Tarrago-Torres : “J’ai vu beaucoup de spectacles de flamenco, mais elle est vraiment exceptionnelle. Si souple, si gracieuse, et en même temps, c’est une tempête, pleine de force et de fougue. On n’arrive pas à croire qu’elle soit américaine, elle paraît ibérique jusqu’au bout des ongles.”

Vincent Lansade est venu avec sa compagne Célia et sa fille Lyna, 4 ans. Il travaille dans la production hydraulique dans les Pyrénées. “On a été assez surpris par le spectacle. Le jeu de claquettes était impressionnant, la robe magnifique. Mais il y a des choses que l’on n’a pas bien compris. Pourquoi jeter du pop-corn, pourquoi le souffleur ? C’était assez déroutant.” Toujours souriante, Cristina livre quelques éléments de compréhension : “Dans ma danse, il y a tous les questionnements, tous les déchirements, tous les paradoxes qui m’ont habité. Doit-on être espagnole pour faire du flamenco, ou américaine pour faire du hip-hop ? Je lance du pop-corn sur le public car j’ai souvent eu l’impression de vivre dans un freak show [un cirque, un zoo humain, NDLR], d’être différente. Aujourd’hui, je l’exprime en dansant, c’est une force. Pourquoi l’humanité a tant besoin d’étiqueter, de catégoriser les gens et les choses ? C’est un mystère pour moi.”

Ce spectacle à Capbreton était le cinquième de la tournée CCAS. Il reste à Yann Lheureux et à ses danseurs encore trois dates à jouer cet été. Et à chaque fois, c’est un nouveau défi, comme l’explique le chorégraphe : “À chaque fois, c’est différent. Il faut s’adapter au lieu, créer les conditions de la rencontre. Parfois on joue sur un terrain de pelote basque, parfois sur un terrain de tennis. Face à nous, il y a des vacanciers à convaincre, à toucher. C’est plus stressant que dans un théâtre où les gens ont payé leur place, sont venus exclusivement pour le spectacle. A la CCAS, je me sens investi d’une mission. La mission originelle du spectacle vivant, d’aller au devant du public, de prendre des risques. J’ai présenté mes spectacles dans de grands centres chorégraphiques, des festivals internationaux, des festivals de rue, des centres de vacances. J’aime cette diversité. C’est stimulant !”

(1) Le vélo de BMX “Freestyle” est beaucoup plus petit qu’un vélo, avec des roues de 50 cm de diamètre. Ainsi il est plus maniable pour les figures des performeurs.

1 Commentaire
  1. seguy 4 ans Il y a

    c’etait un spectacle epoustouflant ..on y etait et tous les deux ont ete formidable autant dans l interpretation que dans leur explication .
    Merci a la ccas de nopus permettre de voir des spectacles aussi formidables

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