
Marie-Louise Birgy (©Archives du Komintern), René Renaut (SHD Caen), Louis Demarest (Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau), Louis Séché (Archives personnelles d’Anne Toucanne) et René Sirot (SHD Caen), électriciens-gaziers déportés pour faits de résistance.
Ils et elles étaient électriciens ou gaziers et ont été déportés, souvent pour faits de résistance. Le journaliste Julien Le Gros, biographe de Jean Villeret, tente de retracer leur parcours, en plongeant dans les archives du Service historique de la Défense de Caen. Extraits.
« Notre volonté est de sensibiliser les électriciens et gaziers au fait que nombre de leurs collègues ont laissé leur vie pour que l’on puisse vivre librement aujourd’hui », explique Christian Borne, président du Comité d’histoire de la CCAS. Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le travail de mémoire autour des victimes du nazisme se poursuit à la CCAS dans le cadre du partenariat avec la Fondation pour la mémoire de la déportation (FMD).
À l’heure où les derniers témoins de la déportation disparaissent, ce travail est mené, pour l’essentiel dans les dépôts d’archives du Service historique de la Défense de Caen, par le journaliste Julien Le Gros. Celui-ci a déjà rédigé la biographie de Jean Villeret, cet ancien déporté résistant devenu après-guerre agent des IEG, et décédé l’an dernier à l’âge de 100 ans.
Les dizaines de milliers de dossiers conservés dans les archives de Caen sont classés en deux catégories : ceux qui portent sur les « morts en déportation, fusillés et décédés en Allemagne » (11 858 dossiers), et ceux qui portent sur les demandes formulées après-guerre de reconnaissance du titre de « déporté résistant » ou d’ »interné résistant », ces titres ouvrant à certains droits (55 788 dossiers).
La Fondation pour la mémoire de la déportation connaît bien ces documents : elle les avait notamment utilisés pour rédiger son monumental Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression, publié en 2004.
Un travail colossal, et quelques inconnues
La FMD a cette fois extrait de ses bases de données une liste de 1 679 noms de déportés associés à la mention « électricien » ou « gazier ». Dans la catégorie des gaziers, pas de difficulté : tous les gaziers étaient agents des IEG. Mais dans celle des électriciens, la chose est plus complexe : comment distinguer un agent des IEG d’un artisan électricien ou d’un électricien travaillant pour la SNCF ou la marine ? Il n’est d’autre solution que de s’armer de patience et de se plonger dans chaque dossier.
À l’issue de plusieurs mois de travail, Julien Le Gros a identifié 162 dossiers de déportés (dont deux femmes, Lucie Spiz, d’Électricité de Strasbourg, et Marie-Louise Birgy, de la Compagnie générale d’électricité de Nancy) relevant sans conteste des IEG.
La grande majorité de ces personnes ont été déportées pour faits de résistance, notamment au sein des Francs-Tireurs et partisans, mais aussi dans des réseaux de renseignement reliés à Londres. Un tiers ne sont pas revenues de déportation. À l’occasion de la Journée du souvenir des victimes et héros de la déportation, qui se tient le dernier dimanche d’avril, découvrez le portrait de cinq résistants déportés issus des IEG.
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Gaziers et électriciens dans la Résistance
Marie-Louise Birgy (1909-1944)
-Sténodactylo à la Compagnie générale d’électricité de Nancy
-Membre d’un réseau de résistance
-Condamnée à mort en 1942, guillotinée à Cologne, en Allemagne
Elle est née Marie-Louise Perret à Vevey, en Suisse, le 21 août 1909. Sa famille s’installe à Saint-Dié, dans les Vosges. En 1931, elle épouse Ernest Birgy, comptable. Elle est sténodactylo dans la même usine que lui. Participant à la grève de juin 1936, tous les deux sont renvoyés. Elle adhère au Parti communiste de Longwy et se syndique à la CGT.
Fin 1940, avec Marie Durivaux et Marcelle Désirat, elle organise la distribution de la propagande communiste clandestine. Avec son mari, Marie-Louise constitue un réseau de résistance qui distribue des tracts en allemand aux soldats de la Wehrmacht.
La police retrouve sa trace à la Compagnie générale d’électricité à Nancy, où elle travaille.
Arrêtée, elle est condamnée à mort par le tribunal allemand de Nancy en 1942. Elle est guillotinée dans la prison de Cologne, en Allemagne, le 11 mai 1944.
Sa notice figure dans le Maitron.
René Renaut (1921-1944)
-Manoeuvre plombier au Centre de distribution de gaz et d’électricité de Caen
-Réfractaire au STO
-Déporté en 1944 Buchenwald-Dora, mort en déportation à Bergen-Belsen
Né le 25 mars 1921 à Saon (Calvados), René Renaut est le fils d’un employé des chemins de fer. Son père meurt en 1943. René a alors à sa charge sa mère et ses frères et sœurs.
Il est embauché comme manœuvre plombier au Centre de distribution de gaz et d’électricité de Caen. Il était membre du Parti communiste, selon une enquête de la préfecture du Calvados menée a posteriori, en 1952.
Requis pour travailler dans une usine d’armement en Silésie (région située entre la Pologne, la Tchéquie et l’Allemagne) pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient réfractaire et se réfugie à Nicey (Côte-d’Or)
Arrêté par la Gestapo, René Renaut est interné à Dijon puis à Compiègne avant d’être déporté le 22 janvier 1944 à Buchenwald-Dora. Il meurt le 6 avril 1944 à Bergen-Belsen.
Le nom de René Renaut figure sur une plaque apposée à Caen en hommage aux électriciens-gaziers du Calvados.
La recherche sur René Renaut est issue d’un travail commun mené par Dominique Barraud de la CMCAS de Caen. Sa biographie est dans le « Livre des 9 000 déportés français de Mittelbau-Dora » (dir. Laurent Thiery, Le Cherche Midi, 2020).
Louis Demarest (1898-1944)
-Gazier à Grand-Quevilly
-Militant syndical et communiste
-Déporté en 1942 à Auschwitz-Birkenau, mort en déportation
Il naît le 1er mai 1898 à Grand-Quevilly (actuelle Seine-Maritime) et vit avant-guerre à Sotteville-lès-Rouen. Il doit ensuite déménager car la gare de triage est ciblée par les Alliés en 1940.
Militant communiste, Louis Demarest est aussi secrétaire du syndicat CGT des Gaziers de l’Île Lacroix à Rouen. Son dossier au Service historique de la Défense de Caen mentionne qu’il travaille au gaz de Grand-Quevilly.
Arrêté en 1941, il est interné à Compiègne-Royallieu. Louis Desmaret est déporté dans le convoi dit des « 45 000 » (déportés politiques), qui part pour Auschwitz-Birkenau le 6 juillet 1942. Il a le matricule 45451 tatoué sur l’avant-bras.
Il décède au camp d’Auschwitz le 2 août 1942. Il n’a que 44 ans.
Sa biographie figure dans le Maitron.
Louis Séché (1922-1945)
-Monteur électricien à Port-Louis
-Résistant
-Déporté à Oranienbourg-Sachsenhausen, déclaré mort pour la France.
Louis Séché est né le 19 avril 1922 à Nantes (Loire-Atlantique). Monteur électricien, Louis Séché travaille à l’usine à gaz de Port-Louis (Morbihan). Il fréquente Marie-Louise Moru dite « Lisette ». Celle-ci relève les noms des personnes qui travaillent pour les troupes d’occupation.
Le 8 décembre 1942, le couple est convoqué à la Kommandantur de Lorient, puis écroué à la prison de Vannes. Lisette est déportée dans le convoi des 31 000 à destination d’Auschwitz-Birkenau le 24 janvier 1943.
Louis est envoyé au camp de concentration d’Oranienbourg-Sachsenhausen. Il est déclaré mort pour la France le 26 avril 1945.
La journaliste de France 24 Stéphanie Trouillard a consacré au couple un webdocumentaire, « Le sourire d’Auschwitz » (2021), et une bande dessinée, illustrée par Ronan Coquin (Des Ronds dans l’O, 2024)
René Sirot (1896-1971)
-Gazier-électricien à la Compagnie parisienne de distribution d’électricité
-Militant communiste et membre du réseau Armée volontaire
-Déporté en 1943 à Mauthausen. Revenu de déportation.
Né le 28 novembre 1896 à Joigny (Yonne), René Sirot est père de quatre enfants. Il travaille à la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CPDE). Il a été candidat malheureux aux élections municipales de mai 1925 à Bagnolet. Il est déchu de son mandat de conseiller municipal le 15 février 1940.
Résistant au sein du réseau Armée volontaire, René Sirot est arrêté sur dénonciation le 11 novembre 1942. Il est déporté de Compiègne vers Mauthausen le 20 avril 1943. Il est libéré le 23 mai 1945.
À la Libération, il fait partie du conseil municipal provisoire de Bagnolet. Il meurt dans cette même ville le 23 mai 1971.
Sa notice figure dans le Maitron.
Plusieurs centaines de dossiers restent à consulter
« Le contenu des dossiers est extrêmement variable, raconte Julien Le Gros. Certains, comme celui de Marcel Paul, contiennent des centaines de documents, portant par exemple sur l’implication du déporté dans la Résistance, tandis que d’autres ne comptent que deux ou trois feuilles, et ne permettent que de connaître les camps par lesquels le déporté est passé. »
Même lorsque les 1 679 dossiers repérés par la FMD auront été analysés, il restera à partir à la recherche de tous les déportés ayant travaillé pour les IEG mais qui sont enregistrés sous des professions autres qu’électricien ou gazier (employé, comptable, chauffeur…).
Les archives de Jean Villeret portant sur l’activité après-guerre des associations d’anciens des IEG résistants, internés ou déportés vont aussi être exploitées.
Le travail de mémoire se poursuit.
À lire
« Un jour, nos voix se tairont », de Jean Villeret, entretiens avec Julien Le Gros, éditions Alisio, 2023.
► 13,50 euros (au lieu de 18 euros) avec la Librairie des Activités Sociales.
Rédigé sous forme d’entretiens avec le journaliste Julien Le Gros, « Un jour, nos voix se tairont » est organisé en trois parties, intitulées « Une jeunesse en Résistance », « L’enfer de Dante » puis « Transmettre ». Le livre comprend aussi des témoignages d’élèves des classes où Jean Villeret est intervenu ainsi que des évocations de sa forte personnalité par celles et ceux qui l’ont côtoyé.
Sur chaque livre vendu, 1 euro est reversé à l’Amicale des déportés de Natzweiler-Struthof.
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