Ukraine : l’énergie comme champ de bataille

©Anton Petrus/Getty Images

Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la guerre s’est répandue sur tous les fronts, dont un n’avait guère été anticipé par les stratèges militaires : celui des infrastructures énergétiques. Comment comprendre ce tournant dans la manière de mener la guerre ?

Depuis l’invasion russe du 24 février 2022, l’Ukraine a connu quatre hivers terribles, marqués par les attaques contre ses infrastructures énergétiques, la Russie cherchant à saper le moral de la population. À l’heure où nous écrivons ces lignes, 600 000 habitants ont été évacués de Kiev, qui est plongée dans le froid et l’obscurité, et plus de 50 000 habitants d’Odessa sont privés d’électricité suite à des bombardements russes sur plusieurs régions. Le gouvernement a proclamé un « état d’urgence énergétique » : il prévoit en particulier une levée partielle du couvre-feu imposé depuis le début de la guerre pour permettre aux habitants de trouver un petit peu de répit dans des « points d’invulnérabilité », tentes chauffées et éclairées installées dans les villes.

Un ciblage des infrastructures touchant les civils

Les bombardements russes sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes ont commencé au début de l’hiver 2023. Ils ont d’abord ciblé les réseaux, que les techniciens ukrainiens ont vite appris à réparer. Ces derniers ont été appuyés en cela par la mise en service accélérée d’une interconnexion avec le système électrique européen dès mars 2022 et par des importations de gaz naturel liquéfié.

L’aide internationale, comme celle d’Électriciens sans frontières (qui a déployé une centaine de solutions solaires hybrides pour alimenter des écoles et des centres de santé), a également contribué à la résilience du système électrique ukrainien durant les trois premières années de la guerre, à tel point que le président Zelensky a proposé l’aide des spécialistes ukrainiens à l’Espagne, frappée en avril 2025 par un black-out inédit.



L’hiver qui s’achève a cependant été marqué par une intensification sans précédent des attaques russes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Les réseaux de transport gazier qui traversent l’Ukraine et reliaient avant-guerre la Russie à l’Europe, ont été pris pour cible pour la première fois au début de 2025. Surtout, les frappes s’abattent à présent sur l’ensemble du pays. Elles ciblent non plus les réseaux mais les sites de production, plus longs à réparer, à l’exception jusqu’à ce jour des trois centrales nucléaires de l’ouest du pays (celle de Zaporidjia, la plus puissante d’Europe, passée sous contrôle russe est toujours à l’arrêt). La situation devient critique. Comme l’a déclaré à l’occasion du Forum de Davos le PDG du principal fournisseur d’énergie ukrainien, « un tel niveau de destruction du système énergétique n’a jamais été observé en Ukraine, pas même dans toute l’histoire moderne. C’est pourquoi il est difficile à comprendre. Pas seulement pour le grand public, mais aussi pour les spécialistes de l’énergie ».

Une guerre d’usure contre la population

Il faut pourtant tenter d’y voir clair dans les stratégies militaires à l’œuvre. À l’évidence, la Russie, engagée dans une guerre d’usure, qui ne peut que tourner à son avantage au vu de l’immensité de ses ressources, cherche à épuiser la population civile ukrainienne. S’agit-il là d’une violation du droit international encadrant la guerre, en particulier des conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels, dont la Russie est signataire ?

Ces textes ne prohibent pas l’attaque des infrastructures énergétiques, alors qu’ils prohibent, par exemple, celle des hôpitaux ou des écoles. Certaines doctrines militaires, celle du Royaume-Uni en particulier, l’autorisent à condition que les conséquences de l’attaque ne soient pas disproportionnées pour les civils par rapport à l’objectif militaire poursuivi.

L’Ukraine s’efforce de suivre cette ligne de conduite dans ses bombardements de représailles contre les infrastructures énergétiques russes : elle cible les installations de raffinage, ce qui vise à enlever aux armées adverses leurs approvisionnements en carburant, mais sans priver les civils de moyens d’existence vitaux. La Russie, par ses attaques indiscriminées qui privent des millions de personnes d’électricité, a clairement violé cette obligation légale de proportionnalité. C’est d’ailleurs un des motifs de l’inculpation pour crime de guerre de deux dirigeants russes prononcée en juin 2024 par la Cour pénale internationale.

Ces considérations légales peuvent sembler dérisoires alors que des combats sans merci se poursuivent et que des millions d’Ukrainiens souffrent du froid. Elles rappellent cependant que seul le droit international, si malmené, peut offrir une protection minimale aux civils de pays plongés dans l’horreur de la guerre.

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