Aïssa Maïga : « Écologie, féminisme et antiracisme sont interconnectés »

Les deux documentaires réalisés par Aïssa Maïga, marraine de Visions Sociales, sont au programme du festival de cinéma des Activités Sociales : « Marcher sur l’eau », tourné au Niger, et « Regard noir », coréalisé avec Isabelle Simeoni et diffusé à la télévision (Canal+). ©Marine Poron/CCAS

Les combats de l’actrice et réalisatrice Aïssa Maïga s’inscrivent dans ses origines et son parcours atypique. Celui qu’elle mène contre le sexisme et le racisme présents dans le cinéma français est à la fois intime et politique. Entretien avec la marraine de Visions Sociales, dont les deux documentaires seront projetés durant le festival, du 21 au 28 mai, à La Napoule.



Votre père, Mohamed Maïga, était un célèbre journaliste, engagé et proche du président burkinabé Thomas Sankara, grand dirigeant anti-impérialiste, féministe et écologiste : quelle influence a-t-il eu sur votre parcours ?

Aïssa Maïga – L’influence de mon père s’est d’abord manifestée par son absence. Je n’avais que 8 ans lorsqu’il est mort, en 1984 [victime d’un assassinat lors d’un voyage au Burkina Faso, dans des conditions non élucidées à ce jour, ndlr]. À 16 ans, je me suis mise en quête de cette histoire, celle de la révolution burkinabé menée par Thomas Sankara, mon père et beaucoup d’autres. D’abord dans le cercle familial, puis au Burkina Faso, où j’ai pu rencontrer les acteurs de cette révolution. Là-bas, la Maison de la presse burkinabé porte le nom de mon père, et j’ai pu mettre la main – non sans difficulté – sur quelques articles de l’époque qui le mentionnaient.

Mon père m’a également laissé une forme d’héritage immatériel, fait de convictions humanistes. Il était très attaché à la préservation de la nature, aux droits des femmes et des enfants, au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’idée du peuple souverain était centrale. Tous ces thèmes de réflexion ont façonné ma vision du monde.

À la suite de votre nomination aux César pour votre rôle dans « Bamako », d’Abderrahmane Sissako, en 2006, vous avez déclaré : « J’ai décidé que je n’étais plus une comédienne noire. » Que vouliez-vous dire par là ?

Le milieu du cinéma charrie une stigmatisation des corps noirs. Je voulais donc m’extraire du regard que l’autre posait sur la couleur de ma peau. Je précise que je n’ai développé aucun complexe à ce sujet : je suis issue de l’ethnie malienne des Sonraïs, qui est très fière de sa culture, de sa langue, de son statut social. J’en ris parce qu’on peut presque parler de chauvinisme [rires].

Mon identité est donc composée de plusieurs éléments, dont ma couleur de peau, mais c’est bien mon origine malienne qui a pris le pas sur le reste : cette fierté m’a permis de surmonter les agressions dont, en tant qu’actrice noire en France, j’ai pu être victime. J’ai aussi compris que le problème était systémique et nous dépassait tous : nous subissons collectivement l’héritage de siècles de racisme, qui génère forcément de la discrimination.

Je ne fais pas d’alternance, je ne suis pas un jour une femme, un jour une Noire !

Vous êtes engagée pour la promotion de la diversité et de l’égalité femmes-hommes – à travers le Collectif 50/50 notamment – dans le cinéma français. En quoi ces deux combats sont-ils liés ?

Je suis doublement concernée par ces discriminations : par la manière de représenter les femmes au cinéma, en tant qu’actrice, et par la manière de représenter les populations non blanches, en tant que femme noire. D’ailleurs, je ne fais pas d’alternance, je ne suis pas un jour une femme, un jour une Noire ! [Rires.]

Mais il est clair que l’invisibilisation des personnes noires au cinéma fait de la question raciale un enjeu plus évident. En France, la question du racisme a donc pris beaucoup plus d’importance pour les femmes noires que celle du sexisme. D’ailleurs, selon moi, toutes les femmes, et notamment les actrices, y compris celles qui sont racisées, ont intériorisé une part de sexisme, certaines représentations étant profondément ancrées : l’homme crée et réalise, tandis que la femme est sa muse. Les actrices se sont ainsi contentées d’une forme de statu quo, qui n’a pas été interrogé comme il l’aurait dû, et les actrices racisées ont donc tendance à beaucoup plus accepter le sexisme que le racisme.

Dans « Regard noir », Aïssa Maïga poursuit le combat qu’elle a entamé en 2018 avec le livre « Noire n’est pas mon métier » : lutter contre le racisme du cinéma français. C’est l’un des deux films d’Aïssa Maïga projetés au festival Visions Sociales 2022

Extrait de « Regard noir », d’Aïssa Maïga. ©Zadig Productions/Canal +/TV5 Monde

Voir le film en ligne (jusqu’au 4 juin) sur la Médiathèque 

Votre film « Regard noir », projeté à Visions Sociales, aborde brièvement l’instauration de quotas dans le cinéma : sont-ils la solution pour davantage de diversité, à l’image de la parité imposée dans la sphère politique ?

Je ne suis ni sociologue, ni femme politique ; je peux juste témoigner de ce que j’observe depuis vingt-cinq ans dans le milieu du cinéma. Le film « Regard noir » m’a permis de découvrir des expériences menées à l’étranger dont nous pourrions nous inspirer. Au Danemark, par exemple, le Syndicat des directeurs de casting a financé un programme d’inclusion qui permet d’aller chercher des talents dans toutes les catégories de la population, dont certaines n’auraient jamais envisagé une carrière dans ce secteur.

Mais, avant de mettre en place des solutions, il faut pouvoir identifier les problèmes : comment peut-on aujourd’hui, sans faire de statistiques ethniques, mesurer les inégalités ? De fait, nous disposons déjà d’études qui mettent en lumière des dysfonctionnements en croisant statistiques sociales, de genre et territoriales. Mais chacun peut déjà réaliser un « test de trombinoscope » dans son entreprise ou sur un projet, en particulier dans les instances où se prennent les décisions. Si l’on constate que le personnel est essentiellement blanc, masculin, valide et âgé de plus de 50 ans, une démarche proactive peut être mise en place, dès qu’un poste se libère, pour choisir de préférence des femmes, des personnes jeunes ou racisées.

L’expérience montre que plus une entreprise recrute des profils diversifiés, plus elle est performante.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que ce recrutement « sur profil » se fait au détriment des compétences ?

Je réponds que l’incompétence de certaines personnes qui ne sont pas issues de la diversité ne les a pas empêchées de faire de très belles carrières ! [Rires.] Il est évident que la compétence demeure un critère de choix. Mais le recrutement ne représente que le début du chemin : il faut ensuite mettre en place en interne les conditions de l’inclusion de la personne et donc de sa réussite, pour qu’on ne puisse pas nous asséner en cas d’échec : « Vous voyez, nous avons essayé et cela ne marche pas ! »

Bref, il y a quantité de solutions à imaginer. Je trouve ce défi très excitant. Et l’expérience montre que plus une entreprise recrute des profils diversifiés, plus elle est performante. Parce que son projet, sa vision du monde s’en trouvent enrichis, augmentés.

Comment les Blancs peuvent-ils contribuer à la lutte antiraciste, sans paternalisme ni volonté de parler à la place des personnes concernées ?

La première chose à faire est simplement de se placer en capacité d’écoute, sans être sur la défensive (« oui mais… pas tous les Blancs ! »). Par exemple, en tant que personne hétérosexuelle, si une personne gay témoigne de son vécu, je me contente de l’écouter. Il faut aussi réagir face à des propos ou des agissements inacceptables.

« Marcher sur l’eau«  raconte l’histoire du combat d’un village du nord du Niger victime du réchauffement climatique. C’est l’un des deux films d’Aïssa Maïga projetés au festival Visions Sociales 2022, et en tournée culturelle cet été.

Voir le film en ligne (jusqu’au 4 juin) sur la Médiathèque

Dans une interview donnée au site Reporterre, vous liez écologie et antiracisme : pouvez-vous expliciter ce lien ?

Tout d’abord, c’est la surconsommation des pays occidentaux ou asiatiques qui provoque l’émission des gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique, réchauffement qui heurte d’abord les écosystèmes de pays pauvres qui ne sont pas des pays émetteurs.

On a donc le sentiment que certains corps valent moins que d’autres sur cette planète. Les réfugiés climatiques, par exemple, vont se heurter à la fois à la question du climat qui se dérègle, d’un environnement qui ne peut plus pourvoir à leurs besoins, et au racisme dans les pays qui les accueillent. Les femmes des pays en développement, qui ont la charge d’un foyer, voient leurs difficultés décuplées par la dégradation de l’environnement.

Face au défi environnemental, qui peut parfois sembler insurmontable, il faut avant tout développer de l’empathie, de la solidarité, et de la créativité pour envisager des solutions qui nous feront tous grandir. Qui permettront une meilleure répartition des richesses, et feront progresser l’égalité. C’est une utopie, mais j’y crois !


Visions Sociales : vingt ans de cinéma en lutte

Pour les 20 ans du festival de cinéma des Activités Sociales, qui a lieu chaque année sur les hauteurs de La Napoule, à quelques encablures de la Croisette, retrouvez du 21 au 28 mai une programmation internationale ambitieuse : des fictions et des documentaires récents, originaires de France, d’Uruguay, d’Espagne, du Brésil, d’Israël, de Bosnie, de Slovénie…

Une édition numérique sera également proposée du 21 mai au 4 juin en accès libre sur la Médiathèque des Activités Sociales, ainsi que des projections et des initiatives « hors les murs » avec le concours de certaines CMCAS.

 

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