Bruno Cathala : « Les jeux de société comblent le manque de lien social »

Les jeux de société, anodins en apparence, traduisent et transmettent aussi des valeurs sociales. (Illustration : soirée jeux de cartes à la colo 15-17 ans transfrontalière France/Suisse, automne 2017). ©Joseph Marando/CCAS

Comment sont-ils conçus ? À quoi est dû leur succès ? Quel est leur rôle social ? Dans cet entretien, Bruno Cathala, auteur de jeux de société, nous livre ses réflexions sur un univers qu’il côtoie depuis plus de vingt ans en tant que créateur, et bien plus encore en tant que joueur.

Bio express

À ce jour, Bruno Cathala a publié environ 150 jeux. Parmi ses titres phares : Five Tribes, Cyclades, Kingdomino (vendu à plus d’un million d’exemplaires), ou plus récemment Trek12.

Site internet : brunocathala.com


Sur la bannière de votre site web, il est écrit : « Jouer, c’est communiquer différemment ». Pouvez-vous nous détailler ce point de vue ?

Bruno Cathala : Il est évident que le jeu de société est un vecteur de lien social. Mais, au-delà, il a cette faculté de faire tomber les masques. Dans notre vie scolaire, professionnelle, familiale… nous sommes tous un peu formatés, et nous essayons de maîtriser notre image. Tandis qu’au cours d’une partie, peu à peu, on se débride, on se laisse aller. Bref, on s’autorise à être. Dès lors, outre le fait d’entrer en communication avec les autres, jouer permet de communiquer sur soi-même.

Quels sont vos meilleurs souvenirs en tant que joueur et créateur de jeux ?

J’ai une anecdote qui relie les deux. Je travaillais sur le prototype des Chevaliers de la Table ronde, un jeu coopératif où l’un des joueurs peut se retrouver dans le rôle du félon et trahir ses compagnons. Après lui avoir expliqué les règles – complexes pour un enfant –, je commence une partie avec ma fille, qui avait alors 7 ans. Et elle joue parfaitement. J’étais surpris, content.

Le lendemain, nous rejouons et là elle fait n’importe quoi… Je m’agace un peu. Elle se met à pleurer, en disant : « Papa, tu ne m’as pas expliqué toutes les règles ! » Je lui réexplique le jeu. Mais, à la fin de la partie, elle refait un mauvais coup, qui nous fait perdre. Je lui dis : « Mais Fanny, pourquoi tu as fait ça ? » D’un coup, elle retourne sa carte : c’était le traître ! Avec brio, elle nous a manipulés pendant une heure.

Vous n’avez pas dû vous ennuyer avec une fille aussi rusée… D’ailleurs, à propos de la sensation d’ennui, vous affirmez qu’elle a été chez vous « un formidable vecteur de création d’histoires ».

Oui, et je pense même que l’ennui est nécessaire pour créer. Je crois qu’il est utile de le cultiver, à une juste mesure. Par exemple, on a tendance aujourd’hui à trop remplir les agendas de nos enfants, à vouloir les occuper tout le temps, notamment grâce aux écrans. Mais cela ne stimule pas suffisamment leur créativité : en réduisant leur aptitude à s’ennuyer, on réduit leur capacité à inventer. Apprendre à tuer de moi-même l’ennui, cela m’a permis de développer plusieurs sens, que je mets en scène aujourd’hui à travers la création de jeux

En tant qu’auteur, quel est votre point de départ pour créer une expérience ludique ?

On part d’un thème, d’une mécanique de jeu ou d’un matériel (composants, visuels…). Après, ce ne sont que des outils à notre service pour créer une expérience de jeu. La phase de création consiste à trouver la meilleure adéquation entre ces différents éléments au service de l’expérience de jeu souhaitée, et cette phase est particulièrement galvanisante.

Le plus difficile est de confronter son idée à la réalité, c’est-à-dire aux comportements des futurs joueurs. Une fois le prototype du jeu fabriqué, tout un processus de tests s’engage. Il peut durer une dizaine de minutes comme quelques années. Tout dépend du projet : l’ambition du jeu, son contenu narratif, la durée des parties, etc.

La règle qui définit le jeu est-elle du domaine de l’auteur ou du joueur ?

Elle est du domaine de l’auteur – notamment par rapport à l’éditeur – mais elle ne reste qu’une proposition : un jeu peut être joué autrement ! Moi je n’ai pas de soucis à ce que les joueurs se créent leur propre variante. C’est même plutôt flatteur, car cela veut dire que le jeu leur plaît tellement qu’il galvanise leur imaginaire, et qu’ils ont envie d’y mettre un peu d’eux-mêmes.

Quels sont les ingrédients pour qu’un jeu remporte du succès ?

À mon sens, le jeu est un support qui doit générer des émotions. Plus ce qu’on va vivre dans la partie est fort, plus on aura envie d’y retourner. À ce titre, la frustration est le moteur universel du jeu : elle doit être présente mais pas trop grande, pour que les gens aient envie de rejouer. Après, il y a la satisfaction : il faut que les joueurs vivent une expérience gratifiante et non dévalorisante. Aussi, des procédés qui mettent en avant la tentation et la disparition – lorsqu’ils sont bien huilés dans le jeu – peuvent fortement contribuer à son succès.

Selon vous, où en est globalement l’intérêt de la population pour les jeux de société ?

Les jeux de société ne sont plus réservés aux experts, comme c’était un peu le cas il y a une vingtaine d’années. Ils reviennent à la mode et les publics se démocratisent, notamment grâce à des personnalités connues – comme Bernard Werber ou Vincent Dedienne –, qui font part de leur attrait pour le jeu. Les chiffres montrent clairement que le marché a explosé avec la pandémie, mais cet effet a profité d’abord aux jeux déjà auréolés d’un succès commercial, aux dépens du marché de la nouveauté.

Les jeux d’ambiance (« Party Games ») ont davantage subi l’interruption des chaînes de communication classiques. Mais, de manière générale, on peut dire que le jeu de société contemporain a comblé le manque de lien social généré par nos modes de vie actuels. Et il est certain qu’il a de beaux jours devant lui.


Vos témoignages

« Les jeux de plateau permettent d’inclure tous les membres de la famille »

Nicolas Sprauel, gestionnaire de projets informatiques chez GrDF

« Je joue exclusivement avec mes trois enfants, au Monopoly, à Pyramides, Puissance 4, Mastermind… Mais celui que je préfère est le Risk, parce que c’est un jeu de stratégie, avec des alliances, des négociations.

On ne modifie une règle que si elle est trop compliquée pour un enfant jeune. Le meilleur souvenir que j’aie est celui du premier jeu de plateau qui nous a vraiment permis d’inclure tous les membres de la famille. Il n’est pas évident de trouver des jeux auxquels on puisse jouer avec des enfants de 3, 5 et 8 ans au vu de la différence d’âge. Et là, même le plus petit y trouvait sa place, il avait son propre jeton et il en était très fier ! »

« J’aime rechercher la meilleure méthode pour gagner »

Bernard Armandou, retraité, CMCAS Languedoc

« J’ai toujours été amateur de jeux de société et, en 2015, j’ai créé, avec mon épouse, une ludothèque dans notre CMCAS. Nous apprécions surtout les jeux modernes comme Les Aventuriers du rail, Puerto Rico, Caylus, Great Western Trail, Les Ruines perdues de Narak… Ces jeux demandent de la réflexion et ne relèvent pas du pur hasard.

Dans ma vie professionnelle, j’avais quotidiennement des problèmes à résoudre. Aujourd’hui, à la retraite, j’aime continuer à faire “marcher ma tête”, en recherchant la meilleure méthode pour gagner, même si perdre n’est pas grave. Et c’est bien, aussi, de se retrouver avec des gens qui, parfois, deviendront des amis. »

« Les jeux de société associent forcément amitié et compétition » 

Lucas Sabellico, fils d’agent, animateur en centre de loisirs

« Je joue beaucoup aux jeux de société et aux jeux vidéo, d’autant que je suis souvent au contact des jeunes en tant qu’animateur. Uno, Cluedo, Monopoly, jeux de rôle…. Dès que je peux découvrir un jeu, je saute sur l’occasion. Mon préféré est le Uno : la compétition qu’il induit permet de se faire des petits coups farfelus entre amis.

Pour moi, les jeux de société associent forcément amitié et compétition. En revanche, je n’aime pas les tricheurs qui contournent les règles ni les mauvais perdants. On n’est pas là pour se prendre la tête mais pour passer du bon temps ensemble. »

« L’essentiel est de partager des émotions positives avec les enfants »

Laura Noiret, représentante du personnel chez Enedis et correspondante de SLVie à Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor)

« Pour mes trois garçons, qui ont 5, 8 et 12 ans, j’essaie de dénicher des jeux de société joignant l’utile à l’agréable. Comme Dobble, qui aide le plus petit à maîtriser les chiffres et les lettres. Ou Trivial Pursuit, qui permet aux deux grands de se cultiver. Ce sont des outils formidables d’apprentissage car les enfants se sentent moins sous le joug de la contrainte. En jouant, l’aîné fait d’énormes progrès sur sa dyslexie et sa dysorthographie, et il comprend que ses difficultés n’entachent en rien son intelligence.

Je tiens toujours à conserver l’aspect amusant. Qu’on joue au Uno pour se détendre ou à d’autres jeux pour apprendre, l’essentiel est de partager des émotions positives »

« On se distrait à travers tous les types de jeux de société »

Sandrine Garnier, technicienne promotion conseil (TCP) à la CMCAS Poitiers (Vienne)

« Ma fille, qui a 12 ans, et moi, on joue régulièrement et, pendant les vacances, presque tous les soirs ! On se distrait à travers tous les types de jeux de société : plateau, cartes, dés, etc. Ses préférés ? Les Unlock !, des jeux de cartes coopératifs, qui combinent aventure et déduction. À son âge, pour ma part, c’était La Bonne Paye.

De manière générale, on apprécie les jeux d’ambiance tels que Wazabi ou Celestia. Ce sont des jeux amusants mais qui comportent de nombreuses règles. Et, comme dans la vie, j’apprends à ma fille que les règles… il faut les respecter. Bon, il m’arrive quand même parfois de les modifier si elles sont trop complexes [rires]. »

 

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