Christian Chabert, agent EDF et témoin des essais nucléaires en Polynésie française

En première ligne lors des essais nucléaires français en Polynésie, Christian Chabert, bénéficiaire de la CMCAS Marseille, milite au sein de l’Association des vétérans des essais nucléaires. ©Eric Raz/CCAS

En 1969, tout juste sorti de l’école de métiers de Gurcy-le-Châtel, Christian Chabert filme le quotidien de son service militaire à Mururoa, en Polynésie française. Désormais retraité, il s’engage depuis 2004 au sein de l’Association des vétérans des essais nucléaires, qui œuvre à la reconnaissance des conséquences de la radioactivité sur la santé des militaires et des populations locales.

Il voulait “voir la Polynésie”. Il sera servi. Après des études en électromécanique, Christian Chabert intègre sur concours l’école de métiers EDF de Gurcy-le-Châtel, en Seine-et-Marne. On est en avril 1968, il a 18 ans ; “la révolution gronde”. Un an plus tard, il devient électro-thermicien. Mais le service militaire – d’une durée de douze mois, et encore obligatoire – l’attend : il sera appelé. Après avoir formulé le vœu de l’effectuer outremer, il obtient son affectation en Polynésie française.

Un mois de classes, un mois de permission. Le temps de dire au revoir à sa future femme dans le Nord, et à ses parents installés à Saint-Brieuc. Dans le train qui l’emmène de Brest à Paris pour prendre l’avion, des marins lui demandent sa destination. L’un d’eux l’interpelle : “J’espère que tu n’iras pas à Mururoa.”

Là-bas, la France procède à des essais thermonucléaires atmosphériques. Baptême de l’air à bord d’un DC8 direction Tahiti, qui décroche de 2 000 mètres au-dessus des Rocheuses. “J’en développerai une peur durable de l’avion”, confie Christian Chabert.

Des essais de 1 000 kilotonnes en guise de souvenirs

Christian et deux de ses publications pour EDF, bandes dessinées pédagogiques destinées à expliquer au jeune public la chimie appliquée à EDF.
À dr. : schéma montrant le niveau d’exposition et les effets de radiations nucléaires auxquels Christian Chabert a été exposé à Mururoa en 1970.

Après quelques jours en casernement à Papeete, Christian part pour… Mururoa. À bord du “Garonne”, bateau de soutien logistique, 250 personnes et très peu d’appelés. Il occupe la fonction de secrétaire d’un adjudant, puis d’électricien-bobineur à l’atelier. Le bâtiment à fond plat ne tient pas la houle, parfois impressionnante. “Résultat de ce baptême de mer : j’ai été malade durant 72 heures.”

Et puis viennent les tirs. “Avant chacun d’entre eux – j’assisterai à plusieurs essais, dont deux bombes H de 1 000 kt, contre 12 à 15 kt à Hiroshima – tous les bateaux devaient quitter l’atoll. Aucune information ne filtrait quant à la nocivité des retombées et des rayons que nous recevions potentiellement. On nous demandait seulement de ne pas regarder l’éclair et nous attendions parfois vainement que les pluies dispersent les retombées. En tee-shirt, sans combinaison de protection. De retour dans la rade, deux ou trois jours après, on avait parfois l’interdiction de se baigner ou de manger le fruit de notre pêche.” Aucun instrument de mesure individuel (dosimètre) à bord.

Muni de sa caméra super 8, le jeune homme filme son quotidien, dans l’insouciance de la jeunesse et l’inconscience de la valeur qu’auront, un jour, ces images. Les rires, la pêche… et les tirs. ” À l’époque, je ne pensais pas que cela servirait à quelque chose”. Bien des années plus tard, il en fera un court documentaire, qu’il décrit comme “neutre, pour éviter toute censure”. Christian lui donne un titre coup de poing : “1971, Mururoa : l’enfer au paradis, n° 2”.

Une carrière exemplaire

À son retour, Christian intègre la centrale de Saint-Ouen (fermée en 1990), puis travaille à celle de Cordemais, entre Nantes et Saint-Nazaire, comme rondier. Changement de métier, il postule en chimie, lui qui était “nul en sciences et maths !” Il participe alors au projet de désulfuration, suit un stage en anglais, avant de se rendre en Hollande pour y étudier ce procédé dans une centrale.

Puis il a l’idée de créer une bande dessinée avec deux autres collègues afin d’expliquer simplement les principes de la chimie, notamment aux scolaires. “Quatre volumes sortiront finalement. Et toutes les centrales thermiques ont réclamé des exemplaires !”

L’agent termine sa carrière comme technicien. Une réforme de structure lui permet un départ à la retraite à l’âge de 50 ans, qu’il passe “au soleil” à Manosque, puis, depuis quelques années, à Lattes, dans l’Hérault.

La maladie, l’engagement associatif

S’il participe à de nombreuses activités proposées par sa CMCAS et sa SLV, et si ses loisirs tournent autour du montage vidéo et la sophrologie, Christian consacre du temps à l’Association des vétérans des essais nucléaires au Sahara et en Polynésie et de leurs familles (Aven), à laquelle il adhère dès 2004. Une association “apolitique, ni pour ni contre le nucléaire, qui cherche juste à connaître la vérité”.

En 2005, les médecins lui annoncent qu’il a un cancer lymphatique. “Il n’a pas été reconnu comme étant un effet des radiations reçues plusieurs années avant.” D’autres formes de la maladie le sont, elles. Et “environ 80 % des 6 000 adhérents de l’association ont contracté, souvent vingt ou trente ans plus tard, des pathologies attribuées aux radiations : cancers, maladies de peau, divers organes touchés…”

Représentés par le cabinet d’avocats qui défend les victimes de l’amiante, Christian sait qu’un fonds d’indemnisation est prévu pour les cas reconnus. Entre les populations civiles et militaires des alentours de Mururoa, ce sont plus de 150 000 personnes qui ont été touchées. “Entre nous, on s’appelle les cobayes”. Il espère la création prochaine d’une association internationale.


Pour aller plus loin

Le site de l’Association des vétérans des essais nucléaires : aven.org

À lire, l’article du Parisien.fr sur le rapport alarmant du Dr Christian Sueur, qui détaille les conséquences génétiques sur les enfants et petits-enfants des personnels ayant œuvré sur les sites des explosions nucléaires atmosphériques.

À explorer, la base documentaire du Sénat sur les essais nucléaires français : dossiers législatifs, rapports, auditions…

1 Commentaire
  1. Joseph Marando 2 semaines Il y a

    Bonjour !

    À la lecture ce cet excellent article D’Anne-Aurélie … me vient à l’esprit le film d’Élisabeth Leuvrey “Atome” sur les essais nucléaires en Algérie … Film édifiant et remarquable.
    Les essais nucléaires – Pour perfectionner sa force de frappe nucléaire entre 1960 et 1996, la France a réalisé 210 explosions nucléaires : 17 dans le Sahara algérien et 193 dans le Pacifique, en Polynésie française. Certains tirs furent aériens et d’autres souterrains jusqu’à ce que la France, en 1996, accepte de signer le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) et s’engage à ne plus jamais réaliser d’autres tirs réels. Au Sahara, après 4 essais nucléaires dans l’atmosphère, la France réalise le 1er mai 1962 son 2ème essai en galerie souterraine. L’explosion de
    la bombe «Béryl», 4 x supérieure en puissance à celle d’Hiroshima, constitue alors le plus grave essai nucléaire manqué dans cette région du monde. C’est un retour en arrière sur les traces de cet évènement que nous propose At(h)ome.

    Donner à voir l’invisible – Donner à entendre l’inaudible – Il aura fallu attendre cinquante ans pour que l’État français reconnaisse qu’il y a bien eu des contaminations radioactives sur les personnels et les populations, bien au-delà des champs de tirs. Aujourd’hui, plus d’une centaine de personnes civiles ou militaires se battent pour faire reconnaitre la contamination dont elles ont été victimes. Un chiffre qui pourrait augmenter car, durant toute cette période, plus de 150 000 militaires ou civils ont participé ou assisté aux essais nucléaires, dont 127 000 en Polynésie. Durant la présence française, le Sahara sert aussi de terre de punition, d’exil ou d’enfermement. Par la suite, entre 1992 et 1995, le pouvoir algérien, qui vient de mettre un terme brutal au processus électoral démocratique, envoie plus de 24’000 citoyens algériens dans des camps au Sahara, notamment près du site contaminé d’Aïn M’guel, lieu de l’accident de «Béryl». Les prisonniers sont irradiés en masse.

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