Consultation poétique : l’intime au bout du fil

Initiées en 2007, les consultations poétiques proposées par le Théâtre de la ville de Paris se poursuivent au téléphone en cette période de crise sanitaire, et sont proposées par la CCAS dans le cadre de l’initiative Curiosités à partager. ©DR

En partenariat avec le Théâtre de la Ville, la CCAS propose jusqu’au 8 mai, une nouvelle expérience humaine et artistique. Vous pouvez prendre rendez-vous, en ligne, pour une consultation poétique par téléphone : à la clé, des mots murmurés au creux de l’oreille au terme d’un fascinant voyage au cœur de l’intime.

L’heure approche. Ce mercredi 5 mai, je m’apprête à recevoir un coup de fil d’un genre bien particulier : j’ai pris rendez-vous pour une consultation poétique, rencontre culturelle proposée par la CCAS dans le cadre du projet Curiosités à partager, en partenariat avec le Théâtre de la Ville de Paris. “Consultation poétique”… une association de mots pour le moins inattendue. À quelle étrange expérience allais-je être soumise ? Un psychiatre allait-il me déclamer du Freud en alexandrins ? Un médecin un peu fou m’énoncerait-il un terrible diagnostic par métaphores, hyperboles et autres figures de style ?

N’ayant gardé de mon bac de français qu’un cuisant souvenir, je suis un peu inquiète. En un mot, qu’allais-je donc faire dans cette galère ? Et pourtant, à quelques minutes du rendez-vous, le cœur bat un peu plus fort. Entre excitation, curiosité et appréhension, j’ai l’impression d’attendre l’appel d’un ou une amant·e inconnu·e.

La sonnerie du portable me fait sursauter. Un léger frisson me parcourt l’échine lorsque je décroche. “Bonjour, je m’appelle Ariane Eolac, je vous appelle pour votre consultation poétique”. La voix est à la fois douce et enjouée. Je me présente à mon tour. “C’est votre première fois ?” interroge-t-elle. Je bredouille un “oui, oui, tout à fait”. Elle ne peut pas le voir, mais je sens le feu me monter aux joues…


L’artiste médecin de l’âme : les consultations poétiques

Consultation poétique ©Jean-Louis Fernandez

Créées en 2007, les consultations poétiques se déroulaient d’abord dans des parcs, des universités, des hôpitaux ou des centres sociaux. Des artistes en blouse blanche proposaient aux passants un échange poétique d’une vingtaine de minutes, puis leur lisaient des poèmes, choisis spécialement en fonction de ce qu’ils avaient perçu de la personnalité de leurs interlocuteurs durant la conversation. À la fin de ce moment particulier, l’artiste prescrivait au visiteur une ordonnance personnalisée, l’invitant à découvrir d’autres œuvres, musicales, ou littéraires.

Puis survint la pandémie de Covid-19, limitant, voire abolissant totalement les contacts sociaux. Il fallait “se réinventer”. Pourquoi ces consultations ne pourraient-elles pas se dérouler par téléphone ? Sitôt dit, sitôt fait : Emmanuel Demarcy Mota, directeur du Théâtre de la Ville, crée en avril 2020 la Troupe de l’Imaginaire : composée de 120 artistes, comédiens et musiciens, et 10 médecins et scientifiques de 19 nationalités différentes, elle s’engage depuis le début de la pandémie, dans des actions solidaires portées par l’établissement culturel dans le monde entier.

Ainsi les consultations poétiques démarrent toujours par quelques questions simples telles que : “Où habitez-vous ? Qu’aimez-vous lire ? Lisez-vous de la poésie ?” À travers cet échange, il s’agit de cerner le “patient” afin de lui administrer le meilleur remède…

En savoir plus sur les consultations poétiques


Communion poétique

…Mise en confiance par le ton chaleureux d’Ariane, je lui déclare préférer aux lamentations d’un Lamartine, la poésie étrange, torturée et parfois “trash” de Baudelaire, ou celle plus décalée et absurde de Rimbaud. “Je suis bien d’accord avec vous, répond-elle, un sourire dans la voix. En général, les fictions romantiques du XIXe siècle qui parlent d’amour sont interminables, et le seul suspense réside dans le fait de savoir si l’amoureux transi va mourir à la fin ou non !”.

Puis la conversation dérive sur la peinture et sur l’art en général, sur nos goûts et notre ressenti face aux œuvres. L’anonymat de part et d’autre de la ligne téléphonique instaure une étrange et délicieuse intimité. Et quelques fous rires aussi, notamment lorsque je déclare à la comédienne “qu’il faut être un peu taré pour être artiste”.

“Je crois que j’ai trouvé les trois poèmes qui pourraient vous correspondre”, finit-elle par annoncer. Elle commence par un texte de Namfio Dieudonné, poète centrafricain, intitulé “Je n’ai rien à t’offrir”.

Je n’ai rien à t’offrir
Puisque sur mon chemin rocailleux
J’ai gratté avec des dents dures
Pour arracher quelques lambeaux de bonheur
Mais chaque fois que je butais
Tombaient les misérables miettes
Et maintenant j’ai les mains vides.

Les mots sont abrupts, puissants, rugueux. Mais, susurrés à mon oreille, ils prennent une autre dimension. Enveloppée dans une bulle soyeuse, hors du temps et du monde, je sens mon corps tressaillir à chaque phrase. Le poème s’achève en apothéose :

Moi, je n’ai rien à t’offrir
Sinon ce que je ne pouvais perdre
Lors de mon dur pèlerinage
Ce qui, actuellement
En toi, en moi,
Parle.

Moi qui n’avais plus ouvert un recueil de poèmes depuis mon adolescence, laissant cela aux rêveurs et aux naïfs, jamais je ne me serais attendue à éprouver une émotion d’une telle intensité face à un texte. J’en perds les mots. Après un silence, Ariane me propose la lecture de “Grasse matinée”, de Jacques Prévert et de “L’horloge” de Baudelaire. Mêmes causes, mêmes effets… Tempête intérieure garantie.

Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible, (…)
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

En l’espace d’une vingtaine de minutes, je viens de vivre l’une des expériences les plus insolites de ma vie. À l’heure des écrans et du tout-image, l’échange par téléphone demeure d’une richesse sans pareille, laissant libre cours à la folie de l’imaginaire. Un moment privilégié, une sorte de spectacle privé.

Et l’artiste, habitué à monopoliser la parole sur scène, initie ici un autre rapport avec son public : celui qui exige écoute, partage, avec empathie. Et en ces temps où le lien social nous manque si cruellement, quoi de plus nécessaire que de se voir offrir un moment de communion, par un·e inconnu·e qui n’a rien à nous vendre, ni même à attendre de nous ?


Consultations poétiques mode d’emploi

©DR

Jusqu’à demain, rendez-vous sur le site ccas.fr > rubrique Culture > Curiosités à partager pour réserver votre créneau horaire. Au-delà de cette date, vous pourrez vous inscrire sur le site web du Théâtre de la Ville de Paris.

L’horaire est indicatif. Il faut être disponible pendant toute l’heure de réservation car l’appel peut arriver n’importe quand dans le créneau horaire.

Les consultations poétiques se poursuivront par téléphone jusqu’au 31 décembre, et reprendront en face à face dès que la situation sanitaire le permettra.

Sur le même principe, les Curiosités à partager vous proposent jusqu’au 31 mai des rendez-vous musicaux par téléphone avec des artistes des Francofolies de La Rochelle. Inscription par mail : curiositesapartager@asmeg.org

 

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