Damien Seguin : “Participer au Vendée Globe est déjà une victoire !”

Damien Seguin est le premier skipper handisport à participer au Vendée Globe, parti le dimanche 8 novembre 2020 depuis Les Sables-d’Olonne (Vendée). ©Ronan Gladu

Né sans main gauche, Damien Seguin est le premier skipper handisport à prendre le départ du Vendée Globe. Le skipper nantais au palmarès impressionnant s’est élancé le 8 novembre pour un tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance. Rencontre avec un marin d’exception qui se bat depuis toujours pour l’inclusion, avant le grand départ.


Bio express

Né à Briançon, Damien Seguin a suivi ses parents en Guadeloupe à l’âge de 10 ans. Sur la mer des Caraïbes, le jeune garçon découvre les sports nautiques et la voile en particulier, qu’il pratique tout au long de sa scolarité. En 2004 à Athènes, il obtient sa première médaille d’or aux Jeux paralympiques. Une autre suivra en 2016 à Rio, après une médaille d’argent à Pékin en 2008 et une place de quatrième à Londres en 2012.

Damien Seguin a fondé l’association Des pieds et des mains, afin de développer l’accès des personnes handicapées aux sports nautiques.


Comment vous sentez-vous à quelques jours du départ du Vendée Globe ?

Damien Seguin – Excité, angoissé. Tous les choix ont été faits pour la préparation de la course et ils sont définitifs depuis cet été. On ne peut plus revenir en arrière ; j’espère ne pas m’être trompé !

Avec le confinement, j’ai dit au revoir à ma famille jeudi. Ils ne pourront pas être là pour le départ qui se fera dimanche (à 13h02, ndlr) à huis clos. Comme tous les skippers, je suis confiné jusqu’au départ avec la possibilité de faire du sport dans un rayon de 1 km.

Quel a été le programme dans la dernière ligne droite ?

Damien Seguin – Tous les bateaux sont aux Sables d’Olonne depuis trois semaines et, nous, depuis le 17 octobre. J’ai fait plusieurs sorties, dont la toute dernière jeudi 29. On a pu aussi échanger avec les nombreux spectateurs venus nous rencontrer sur le port et il y a eu plusieurs points presse avant la fermeture anticipée du village, jeudi soir.

Contrairement à une transatlantique, qui est davantage un “sprint”, on est ici sur un marathon. Allez-vous pouvoir prendre le temps de profiter des éléments et d’admirer la nature ?

Damien Seguin – C’est impossible d’être en mode course pendant quatre-vingt-dix jours. Sur un Vendée Globe, il faut maîtriser les hauts et les bas. Le maître-mot sera l’adaptation. Je vais devoir gérer au jour le jour le bateau, mes émotions, ma fatigue, etc. Je me sens prêt en tout cas à relever ce défi. Il n’y a aucune autre course qui permette de connaître de tels moments.

Le Vendée Globe ou “l’Everest des mers”

C’est à ce jour la seule course à la voile autour du monde, en solitaire, sans escale et sans assistance. Le 26 novembre 1989, treize marins prennent le départ de la première édition qui durera plus de trois mois. Ils ne seront que sept à rentrer aux Sables-d’Olonne.

Les huit éditions de ce que le grand public nomme aujourd’hui “l’Everest des mers”, ont permis à 167 concurrents de prendre le départ de cette course hors du commun. Seuls 89 d’entre eux ont réussi à couper la ligne d’arrivée. Ce chiffre exprime à lui seul l’extrême difficulté de cet événement planétaire où les solitaires sont confrontés au froid glacial, aux vagues démesurées et aux ciels pesants qui balayent le grand Sud ! Le Vendée Globe est avant tout un voyage au bout de la mer et aux tréfonds de soi-même. Le neuvième Vendée Globe s’est élancé des Sables-d’Olonne le dimanche 8 novembre 2020.

Suivre la course : https://www.vendeeglobe.org/fr

Avant vous, faire le Vendée avec une seule main aurait été un pari complètement fou. Vos performances on fait de vous un grand marin derrière lequel s’efface la personne handicapée. Cette légitimité a-t-elle été difficile à conquérir ?

Damien Seguin – Oui. C’est la victoire d’un gamin qui est né avec une seule main, qui a connu des difficultés à pouvoir faire de la voile avec les autres, et qui a dû se battre pour faire de la course au large. Il y a encore quinze ans, énormément de gens ne m’en pensaient pas capable en raison de mon handicap. Il m’a fallu en faire plus que les autres, démontrer que je pouvais assurer ma sécurité et celle des autres sur un bateau, et que je pouvais naviguer en solitaire. Aujourd’hui, je suis aux portes du Vendée Globe. Et c’est déjà une formidable victoire ! Et si, en plus, j’arrive à boucler la boucle, ce sera d’autant plus beau et mérité.

Quel message portez-vous sur ce Vendée Globe ?

Damien Seguin –  Je veux mettre un coup de pied dans la fourmilière pour changer les mentalités. Aujourd’hui encore, notre société met les gens dans des cases et les y enferme. Pour arriver à mon niveau, ça a été un combat très compliqué, très long. Un combat contre un système, contre les autorités, contre des règles établies.

Je n’ai pas envie de cacher mon handicap, ni d’en profiter. Je veux juste être Damien, un marin qui va faire le Vendée Globe.

Les gens et les médias qui ramènent toujours votre carrière à votre handicap vous lassent-ils ou en tirez-vous une force particulière ?

Damien Seguin – Mon handicap fait partie de moi. J’ai réussi des choses dans ma carrière sportive comme participer aux Jeux paralympiques. Si je n’avais pas eu cette expérience aux Jeux, je ne serais pas aujourd’hui aux portes du Vendée Globe. C’est mon histoire. Je n’ai pas envie de cacher mon handicap, ni d’en profiter. Je veux juste être Damien, un marin qui va faire le Vendée Globe.

J’ai le sentiment que ça va parler à beaucoup de gens qui sont atteints de handicap, à des parents d’enfants atteints d’un handicap et qui ne savent pas forcément comment le gérer, ni comment leur gamin va grandir et s’épanouir dans la société d’aujourd’hui. J’ai envie que mon expérience serve.

Arrivé sixième de la Route du Rhum 2018 sur son monocoque de 60 pieds Groupe Apicil, Damien Seguin fait voler en éclats les préjugés sur le handicap. ©Ronan Gladu

Racontez-nous comment un marin né sans la main gauche arrive à skipper “comme les autres”…

Damien Seguin – Je me suis adapté. Ma vie est une adaptation. Je suis né avec mon handicap. Il est là, dans tous les gestes de la vie quotidienne : lacer mes chaussures, couper de la viande, faire du vélo, conduire une voiture… Je fais tout ça d’une façon forcément différente d’une personne qui a ses deux mains. Sur le bateau, c’est pareil. Il y a très peu de choses qui sont aménagées, à part des manivelles. J’ai conformé ma gestuelle au bateau plutôt que l’inverse.

Mais je ne suis pas le seul dans ce cas : si on prend l’exemple d’Isabelle Joschke, qui est un petit bout de femme, on se demande comment elle va manier un tel engin sur le Vendée Globe… Ça va être compliqué pour elle, mais elle aussi a adapté sa gestuelle à sa force physique. On arrive à gommer toute forme de handicap en repensant les stratégies.

Quand j’ai voulu faire de la course au large en 2005, la Fédération m’a interdit de participer à la Solitaire du Figaro parce que l’organisateur considérait que je n’étais pas capable de le faire avec une seule main.

Votre carrière a valeur d’exemple quand on parle d’inclusion des personnes en situation de handicap. Depuis plus de quinze ans, vous vous battez pour montrer que les “handis” peuvent faire aussi bien que les valides. Comment est née cette envie de combattre les préjugés ?

Damien Seguin – J’ai grandi dans une société qui m’a mis des bâtons dans les roues car je ne rentrais pas dans les bonnes cases. Quand j’ai voulu m’inscrire en conduite accompagnée, je n’ai pas eu le droit parce que je devais avoir une voiture aménagée qui n’existait pas à l’époque en Guadeloupe. Je n’ai pas pu faire comme les autres jeunes de mon âge. Quand j’ai voulu faire de la course au large en 2005, la Fédération m’a interdit de participer à la Solitaire du Figaro parce que l’organisateur considérait que je n’étais pas capable de le faire avec une seule main.

J’ai fait de ces dysfonctionnements un cheval de bataille. Si je voulais progresser dans mon sport, il fallait que je change les règles du jeu. Ça ne s’est pas fait simplement, ni sans grincements de dents. J’espère seulement que les portes ne vont pas se refermer derrière moi et que d’autres navigateurs en situation de handicap pourront eux aussi vivre leur rêve.

De ce combat est née en 2005 l’association Des pieds et des mains. Quel est son objectif ?

Damien Seguin – Elle existe pour faire évoluer l’accessibilité aux sports nautiques au plus grand nombre et favoriser l’inclusion. On conseille les clubs, on les aide aussi à s’équiper avec du matériel adapté. J’ai toujours porté les couleurs de cette association sur mes bateaux. On verra le logo “Des pieds et des mains” sur l’étrave durant le Vendée Globe parce que l’association représente le combat que je mène pour changer le regard sur le handicap.

Rodé à la navigation, Damien Seguin découvrira pour la première fois dans le grand Sud, le passage des grands caps (Bonne-Espérance, Leeuwin) et le cap Horn. Ici, entrainement à bord de l’IMOCA Groupe Apicil en juin 2020. ©Ronan Gladu

Vous vous mobilisez dans de nombreuses autres associations. Vous êtes d’ailleurs le parrain de la Fondation OVE, qui aide des adultes présentant des troubles autistiques.

Damien Seguin – Je suis effectivement très sollicité. Je réponds avec plaisir et, dès que mon agenda me le permet, je me déplace pour parler de mon handicap, de voile, de compétition. Quand on est un sportif de haut niveau, on a un rôle à jouer dans la société, on est la vitrine de notre sport. Ma particularité avec mon handicap m’oriente plus vers des associations comme OVE. Avec eux, j’ai réussi à créer une relation particulière autour du Vendée Globe. Ils me soutiennent et vont me suivre et m’encourager pendant toute la course.

Votre plus grande fierté à ce jour ?

Damien Seguin – J’ai eu la chance de participer à quatre Jeux olympiques (2004, 2008, 2012 et 2016, Ndlr), j’ai décroché deux médailles d’or et j’ai été capitaine et porte-drapeau de la délégation française en 2012 à Londres. Peu nombreux sont ceux à avoir pu vivre une telle aventure et entendu deux Marseillaises en leur honneur.

Pourquoi et comment arrive-t-on à la voile quand on naît à la montagne ?

Damien Seguin – Je suis né à Briançon parce que mon père était guide de haute montagne dans la vallée de Chamonix. Je n’ai jamais touché à un bateau là-bas (rires). On a ensuite déménagé en Guadeloupe et je me suis dirigé vers la voile. J’ai apprécié ce sport car j’étais en lien avec les éléments. L’eau chaude, les vents, le soleil, c’était l’idéal. Et puis j’ai vu arriver les grands bateaux de la Route du Rhum en 1990 et 1994, barrés par une seule personne qui avait traversé l’océan. Ça m’a fasciné. J’ai toujours cette flamme trente ans plus tard.


Pour aller plus loin

“Damien Seguin, le défi d’une vie”, d’Éric Cintas et Damien Seguin. Préface de Michel Desjoyeaux, Éditions Glénat, septembre 2020, 272 p., 19,95 euros.


 

Le saviez-vous ?

Les Activités Sociales de l’énergie sont partenaires de la Fédération française handisport, qui intervient dans les villages vacances avec des professionnels qui encadrent, proposent, et sensibilisent les bénéficiaires à des activités handisport.

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1 Commentaire
  1. Piret Eric 7 jours Il y a

    Bonjour
    Les propos de Damien Seguin me parlent d’autant plus que ma fille est atteinte du même “handicap” de naissance (mais côté droit), et qu’elle aussi est athlète de haut niveau, en escalade (championne du monde 2018 à Innsbruck et 2019 à Briançon), en parallèle de son activité d’architecte (à son compte).
    Sa devise: “si on veut, on peut”.
    De fortes personnalités, de belles leçons de vie…
    Bien cordialement

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