De RTE à Powerlink : l’itinéraire australien de Jean-Paul Jouglard

Expatrié en Australie depuis douze ans, Jean-Paul Jouglard, dit “Dji Pi”, n’envisage pas de quitter son pays d’adoption. ©Archives de l’Assistance Publique

Direction Brisbane, dans le nord-est australien, où nous accueille Jean-Paul Jouglard, agent EDF à la retraite, qui travaille désormais pour une société publique de transport d’électricité à haute tension dans l’État du Queensland.


Itinéraires d’expatriés

Brésil, Portugal, Australie : la rédaction part à la rencontre d’agents expatriés aux quatre coins du monde. Des Industries électriques et gazières à leur vie quotidienne à l’étranger, ils reviennent sur leur choix de quitter la France, sans taire les doutes ni les galères, et tracent des itinéraires singuliers qui méritent chaque fois le détour.

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“Welcome to Australia !”
(“Bienvenue en Australie !”)

Jean-Paul Jouglard nous accueille malicieusement en anglais sur son lieu de travail, par un beau matin d’avril et sous le chaud soleil australien. La soixantaine alerte, le dynamique cadre français de Powerlink Queensland [lien en anglais] pousse les portes de son entreprise avant de nous ouvrir celles de son intimité.

Escorté par le responsable de la communication, amusé de voir un journaliste français interviewer leur expert français, Jean-Paul nous fait faire le tour du propriétaire. L’immense “headquarters” (siège social) s’étend sur environ 50 000 m2. Avec, en son centre, un jardin tropical qu’entourent les bureaux en open space du service administratif où la transparence est partout.

“Le bureau de notre PDG est ici, il n’y a ni cloison, ni porte. Là, derrière cette baie vitrée, chacun peut voir le comité directeur en réunion.” Puis de nous entraîner dans le labyrinthe où les différents services – ateliers, stockage, laboratoire… – se distinguent par des lieux de vie que se sont appropriés les salariés.

“L’Australie, c’est une grande famille”

“Hi JP! Good day mate, how are you ?” (“Salut JP, bonne journée mon pote, comment ça va ?”) La phrase revient régulièrement quand celui qu’on nomme ici “Dji-Pi” croise un collègue. “Les gens sont comme ça, on se connaît tous, on forme une grande famille. C’est à l’image de l’Australie, il y a beaucoup de chaleur humaine.”

Devant le siège de Powerlink, entreprise publique de transport d’électricité dans le Queensland. ©Stéphane Sisco/CCAS

À Powerlink, Jean-Paul est un expert scientifique en travaux sous tension. “Le seul dans tout le pays à maîtriser ce savoir-faire” précise celui qui fait encore du terrain, “mais bien moins qu’avant” depuis qu’il a formé deux ingénieurs, qui sont “désormais capables de faire les audits” à sa place. Véritable électron libre dans l’organigramme des cadres, notre Frenchie applique ici ce qu’il a fait pendant plus de trente ans en France.


Powerlink Queensland

Glass House Mountains, dans le Queensland.©Shutterstock

Société publique, Powerlink Queensland a été créée en 1995. Fournisseur de services de réseau de transport au sein du marché national de l’électricité, elle appartient au gouvernement du Queensland. Elle n’achète ni ne vend de l’électricité, elle la transporte.

Le réseau exploité s’étend sur 1 700 km, allant de la frontière avec la Nouvelle-Galles du Sud jusqu’au nord de la ville de Cairns. Il comprend 15 000 km de lignes de transport et 139 postes. La société emploie 870 personnes principalement à son siège de Virginia, petite ville de la proche banlieue nord de Brisbane.

Agent EDF à 18 ans

Originaire du sud-est de la France, Jean-Paul Jouglard se définit avant tout comme “un expatrié de Gap” (rires), la ville de ses aïeux où il a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs. Une ville qu’il quitte pour une école de métiers, dont il sort à 18 ans, nanti d’un BEP de spécialiste en distribution. Il travaillera à Nice pendant quinze ans, comme agent EDF dans les techniques linéaires du transport électrique, avant de rejoindre les Services et travaux héliportés (STH) de Salon-de-Provence.

Il sillonne la France, devient formateur, puis exerce en Grande-Bretagne. “C’est à partir de là que les voyages à l’étranger ont commencé à me titiller”, confie-t-il. Cinq ans passent, il est désormais au Centre de Mulhouse, comme ingénieur chef de projet. Il a 40 ans, voyage de plus en plus pour le travail : Sénégal, Gabon, Pologne, République tchèque, La Réunion. Et puis l’Australie…

Le premier séjour en Australie

On est en 1998. Il est missionné pour une formation d’ingénieurs et des audits chez… Powerlink. Durant une dizaine d’années, il fera régulièrement le voyage pour des séjours de 4 à 5 semaines. Sa compagne Sophie le rejoint aussi souvent que possible. Ensemble, ils ajoutent quelques semaines de vacances pour découvrir Brisbane et ses environs, dont ils tombent amoureux.

Avec le changement de régulation du secteur électrique, puis la création de RTE, “nous avons arrêté les missions en Australie”.

Troisième ville d’Australie (2,3 millions d’habitants), Brisbane, la capitale de l’État du Queensland, abrite un important quartier d’affaires. “Photo : J Brew/Wikimedia Commons – CC-BY-SA-2.0

Jusqu’au “grain de sable” de 2002. Avec le changement de régulation du secteur électrique, puis la création de RTE, “nous avons arrêté les missions en Australie”. Jean-Paul honore ses dernières missions. Quitte Mulhouse, revient à Salon-de-Provence, n’a plus la fibre. On est fin début 2007, il a 50 ans. Il quitte RTE. Mais veut rebondir ailleurs. “Je savais que Powerlink avait besoin de mes compétences, surtout dans la formation. Ils m’ont proposé de m’embaucher. L’affaire a été réglée en quelques semaines.” Douze ans plus tard, il assure qu’à l’époque sa volonté “n’était pas de quitter la France, mais il n’y avait plus d’horizon pour moi”.

“Mon kif est de faire du camping”

Le couple débarque à Brisbane en mai 2007. Jean-Paul commence sa seconde vie professionnelle en juin. Avec Sophie, ils habitent d’abord une petite maison au bord de l’océan, avant de se rapprocher de Powerlink et d’acheter une villa plus grande. “Les deux premières années ont été très dures. On a eu des “coups de calcaire”. Pas le mal du pays, mais le mal de la famille. À 20 000 km, tu ne rentres pas tous les six mois. On n’était pas préparés à vivre ça. On a finalement trouvé notre équilibre.”

La jetée de Sandgate à Brisbane en Australie. ©Shutterstock

À Bracken Ridge, quartier résidentiel du nord de Brisbane, le couple s’épanouit. “On est à quinze minutes de la mer, Sophie va marcher tous les matins au bord de l’eau. Moi je fais du jet-ski. À Sandgate, la marée se retire très loin, il y a tous ces oiseaux, un calme incroyable à quelques minutes de la ville. Mais mon grand kif est de faire du camping. Attention, pas celui des Flots bleus comme on se l’imagine. Ici, une tente dans un endroit désert et tu es dans le plus beau “resort” du monde. Et ça ne te coûte rien.”

Devenir citoyen australien

Né en France en 1957, Jean-Paul Jouglard est devenu citoyen australien en 2012. Un long cheminement pour ce natif des Hautes-Alpes qui désirait ardemment obtenir le passeport bleu. “J’ai la nationalité australienne !” lance-t-il fièrement quand on le questionne sur son statut au regard de la politique d’immigration draconienne du pays. “J’ai obtenu la résidence principale tout d’abord. Puis je suis devenu ressortissant australien.” Évidemment, rien n’a été facile.

À commencer par la demande de résidence permanente “plutôt imaginé pour les jeunes étudiants”, glisse-t-il. “Mon anglais était surtout technique et le questionnaire tournait autour de mes études et de ce que je ferais quand j’aurais des enfants”, alors qu’il passe le concours à 53 ans. Les trois premières tentatives sont autant d’échecs. Plus que la langue, Jean-Paul avoue un trop grand stress. “Powerlink a mis des professeurs d’université à ma disposition et m’a aidé à évacuer mon trac.” La quatrième est la bonne.

Après plusieurs renouvellements de résidence permanente, Jean-Paul et Sophie demandent en 2011 la nationalité, passent un nouveau concours, l’obtiennent en même temps et “du premier coup cette fois !”

Français et australien, Jean-Paul Jouglard ne se sent pas plus l’un que l’autre. Il assure seulement “vivre mieux en Australie”. Où il paye tous ses impôts. Même ceux sur sa pension de retraite française, que le fisc australien ponctionne à hauteur de 39 %.

Une petite-fille est née en France

Jean-Paul et Sophie, qui est bénévole pour le French Assist, une association de bienfaisance venant en aide aux Français expatriés, ne se voient pas repartir. “Venir en Australie s’est fait naturellement, commente-t-il. J’aurais pu vivre ailleurs, le Gabon m’a énormément plu, le Sénégal aussi. Avec l’Australie, j’ai trouvé le ticket gagnant : un pays occidental et tropical. Mais plus encore que le climat, il y a les gens et les conditions de travail. Rentrer en France aujourd’hui, c’est uniquement pour la famille.”

D’autant plus que Jean-Paul est grand-père depuis peu. “Ma petite-fille Lucy est née fin 2018. On était rentrés pour sa naissance, mais on ne l’a vue que six heures avant de reprendre l’avion. On y retourne bientôt. Je me languis.”

Agent retraité, Jean-Paul convient qu’il n’a d’autres relations avec la France que “le Journal des Activités Sociales de l’énergie”, qu’il reçoit tous les deux mois dans sa boîte aux lettres. “Je sais que je suis bénéficiaire et que je pourrais faire des séjours à la mer ou à la montagne. Mais il faudrait que je rentre assez longtemps en France. Je suis au CE de Powerlink maintenant ! C’est très convivial aussi.”

Bientôt la retraite

À 62 ans, il prépare doucement la transition. “C’est bientôt la retraite australienne, lâche-t-il en souriant. Je travaille doucement à des activités annexes que je ferai après Powerlink, avec les États-Unis notamment. Ce qui est certain, c’est que je finirai mes jours ici. Je suis un Australien maintenant.”

Il est l’heure de se quitter. On remercie Jean-Paul pour son accueil chaleureux, le temps qu’il a pris à nous raconter l’histoire de sa vie. Celle d’un enfant des Hautes-Alpes dont la famille n’avait pas le goût du voyage. “On habitait Gap, c’est tout.” À l’autre bout du monde, il nous serre la main avec bienveillance et lâche le traditionnel “no worries, mate” australien (“t’inquiète, mon pote”) en guise d’au revoir.

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