Eddy L. Harris (“Mississippi Solo”) : “En France, je charrie dans mon sac à dos toute la puissance économique américaine”

©MATSAS/Leextra via Leemage

Eddy L. Harris a trente ans lorsqu’il se lance dans la descente du Mississipi en canoë, sans en avoir jamais pratiqué. Le récit qu’il tirera de ce parcours initiatique de 4 000 km, du Minnesota jusqu’au golfe du Mexique, connaît un grand succès aux États-Unis, à sa sortie en 1988. Sa traduction est parue en France à l’automne 2020. “Mississippi Solo” fait partie de la dotation Lecture CCAS 2021.

L’histoire

Un fleuve mythique qui descend du lac Itasca dans le Minnesota jusqu’au golfe du Mexique, en passant par Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans : voilà le décor de l’aventure humaine et sociale d’Eddy L. Harris, qui livre un récit mêlant ses rêves, son histoire, celle de son pays et de ses habitants.

“Mississippi Solo”, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pascale-Marie Deschamps, 336 pages, 20 euros.

Ce livre a été sélectionné par la CCAS pour sa dotation Lecture 2021 : découvrez-le dans les villages vacances cet été !

Lire un extrait

Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie de ce voyage en solitaire à l’âge de 30 ans ?

Eddy L. Harris – Je traversais une période très difficile. Je voulais être écrivain et j’avais déjà écrit 6 ou 7 manuscrits et, après 7 ans d’échec, j’ai décidé de faire quelque chose pour que ma vie change. Je dis souvent que c’était une tentative de suicide… Mais au lieu de cela, la personne que j’étais et qui commençait ce périple est devenue quelqu’un d’autre.

C’est donc d’abord une rencontre avec vous-même que vous avez réalisé ?

E. L. Harris – Oui, le vrai but de ce voyage était de savoir qui j’étais. J’ai appris deux choses très importantes. La première, même si je n’avais pas encore réussi à être publié, j’avais la force intérieure pour continuer à être écrivain. La deuxième, après deux mois pratiquement tout seul, je me suis rendu compte que je m’aimais beaucoup. C’est très sérieux : j’ai réalisé notamment que j’étais un bon partenaire de voyage !

Avant de partir, un ami vous met en garde sur votre risque d’être confronté au racisme, et vous évoquez d’ailleurs brièvement cette part d’ombre de l’histoire américaine dans votre récit. A quoi vous attendiez-vous ? Qu’avez-vous appris sur les Américains et le racisme au cours de ce voyage ?

E. L. Harris – J’avais déjà pas mal voyagé à travers les États-Unis et les rencontres avaient toujours été généreuses. En réalité, j’avais plus peur du fleuve et des animaux que des êtres humains. Bien sûr, étant jeune, j’ai été confronté au racisme quelques fois, mais je n’ai jamais eu le sentiment d’une séparation entre le monde noir et le monde blanc. Je vois ma vie à travers tout ce que m’ont transmis mes parents et ils n’ont jamais instauré cette peur chez leurs enfants.

Je ne sais pas ce que ça veut dire “être noir” parce que je ne vis pas dans ce cliché. Je fais certaines choses appréciées par les Noirs, je n’aime pas certaines choses pourtant appréciées par les Noirs. J’ai envie de vivre comme j’en ai envie. Je dis souvent que je ne suis Noir que dans le regard de la personne en face de moi, dans son imaginaire, avec ce que cela peut signifier pour elle, la peur qu’elle a, etc.

Et pendant ce voyage ?

E. L. Harris – Je ne sais pas si c’était grâce au fleuve, au fait que j’étais seul à bord d’un canoë… En tous cas les gens venaient vers moi. Chaque rencontre était fantastique, à part peut-être une fois dans un café, et encore. D’une manière générale, en cas de mauvaises rencontres, je ne pense pas que ce soit systématiquement dû au racisme. Je ne veux pas me servir de ma couleur de peau comme d’une sorte de béquille. Je fais la différence entre un con et un raciste. Et j’essaie dans la mesure du possible d’éviter les cons !

Quelle est la différence entre être Noir aux États-Unis et Noir en France, une question que vous abordez dans “Paris en noir et black” (2009) ?

E. L. Harris – Difficile pour moi de répondre à cette question car, en France, je suis avant tout Américain. Lorsque je suis arrêté à un contrôle de police en voiture par exemple, je sors d’abord mon passeport américain et je vois bien que cela fait toute la différence. Je charrie dans mon sac à dos toute la puissance économique américaine. En France, on me voit comme un Américain qui est Noir et pas le contraire, me semble-t-il. La question est bien plus importante aux États-Unis où, peu importe la situation, on voit un Noir tout de suite.

Les huit années de la présidence Barack Obama ont-elles changé quelque chose selon vous ?

E. L. Harris – Il a cassé le mythe selon lequel un Noir ne pouvait pas arriver au sommet du pouvoir. Toutefois, pour le quotidien des Noirs américains, je ne pense pas que cela ait changé grand-chose. C’était un immense symbole, mais, Barack Obama a été le Président des États-Unis et pas le président des Noirs, ni le président Noir des Etats-Unis. Il était le Président des Etats-Unis, qui était noir.

Vous racontez comment la force protectrice et destructrice du fleuve vous a transformé. Que pensez-vous de notre situation face à la pandémie ?

E. L. Harris – L’attitude de l’homme à l’égard de la nature est catastrophique depuis longtemps. Nous sommes les créateurs de tous ces problèmes écologiques et il va falloir du temps pour changer. Dans la nature, on prend conscience de la superficialité de tous ces objets en surnombre que nous achetons et qui, finalement, détruisent la planète.

Ce voyage a amplifié ma prise de conscience sur ce sujet, notamment lorsque je croisais tout ce que le fleuve charriait de déchets : des carcasses de voitures, de machines à laver, des canettes de bière… Je suis devenu de plus en plus proche de la nature après cela.

 

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