Gauz (“Black Manoo”) : “Mon livre raconte la vie de tous ceux qu’on invisibilise”

Les agents et leur famille en vacances avec la CCAS cet été pourront rencontrer Gauz. ©DR

Avec “Black Manoo”, son troisième roman, Gauz nous livre les chroniques parisiennes d’un ancien junkie abidjanais. Une plongée dans les années 1990, au cœur des squats du quartier populaire parisien de Belleville. Un livre sélectionné par la CCAS pour sa dotation Lecture 2021.

Black Manoo a vraiment existé. Pourquoi avoir souhaité transmettre son histoire dans l’un de vos romans ?

Armand Gauz – Le parcours d’Emmanuel Pan, dit Black Manoo, était extraordinaire : son voyage d’Abidjan à Belleville avait un caractère très romanesque. A Cocody, en Côte d’Ivoire, quand j’ai croisé son chemin pour la première fois, c’était un junkie à la réputation sulfureuse. Quelques années plus tard, lorsque nous nous sommes retrouvés par hasard en France, il était devenu une nouvelle personne, moins obscure, plus stellaire. Il gérait désormais un bar clandestin à Belleville, d’environ 5m2, situé dans l’arrière-boutique d’une épicerie exotique. Il faisait à manger, mettait la musique, blaguait avec les clients : le tout, d’une main de maitre.

Autour de lui se rassemblaient tous les déracinés du quartier, c’était un nid d’observation sociale. Je lui avais dit en blaguant que sa vie et son environnement, qu’il aimait me raconter, seraient l’objet d’un de mes romans – alors qu’à cette époque je n’étais pas encore écrivain. Aujourd’hui ce roman existe, et rend hommage à sa mémoire, puisqu’il est malheureusement décédé d’un cancer du poumon.

Les personnages les plus intéressants sont-ils ceux qui ont été le plus écorchés par la vie ?

A. Gauz – Je pense que oui, car ils ont une approche de la vie plus tranchée et plus radicale. Et j’ai l’intime conviction que parler du monde à partir d’un point de vue extrême permet de fabriquer de la nuance. Black Manoo réapprenait à découvrir le monde suite à une rédemption à l’égard de la drogue. Il portait un regard neuf sur les choses. Raconter les événements à partir de sa personne amenait une véritable plus-value au roman.

“Mon livre surpasse la question de la couleur de peau : il raconte la vie de tous ceux qu’on invisibilise.”

Dans le Belleville que vous décrivez, quartier populaire de Paris, sommes-nous dans le “multiculturalisme” ou simplement dans une sorte d’équilibre entre les communautés ?

A. Gauz Il y a eu, de tout temps, des quartiers comme Belleville, c’est-à-dire des endroits où plein de populations d’origines diverses cohabitent. Et à chaque évolution du flux migratoire, il y a une renégociation du territoire entre les différentes communautés qui le composent. Bien sûr, il y a des rapports de domination entre opprimés. Les gens ont tendance à reproduire les mécaniques du système qui les oppriment.

Mon travail d’écrivain est de montrer, à travers le croisement des histoires, la complexité des rapports sociaux. A partir d’une approche humaine, j’essaie d’en comprendre la structure. Je montre aussi que le cloisonnement n’est pas une fatalité, en décrivant les similitudes et l’entraide qui existent entre les différentes communautés. Mon livre surpasse la question de la couleur de peau : il raconte la vie de tous ceux qu’on invisibilise.

Dans ce dernier roman comme dans vos précédents, vous aimez raconter “le mouvement des gens”. D’où cela vous vient-il ?

A. Gauz – Je suis moi-même constamment en mouvement puisque je partage mon temps entre la Côte d’Ivoire et la France. Comme beaucoup de nos concitoyens, je suis pris dans “l’entre”, c’est-à-dire que j’ai hérité de différentes cultures. Naturellement, je me nourris auprès des territoires que je connais et de ceux que je parcours. Je pense que c’est cet “entre”, qui fabrique les nations. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la corrélation entre le mouvement des hommes et celui des idées.

“Pour moi, la forme est primordiale. Tant que je ne la trouve pas, je n’ai rien à dire.”

Sur la forme, votre livre offre une succession de chapitres très courts : pour quelle raison ?

A. Gauz – Pour moi, la forme est primordiale. Tant que je ne la trouve pas, je n’ai rien à dire. Pour “Black Manoo”, mon idée était d’écrire des phrases courtes dans des chapitres courts, d’environ deux ou trois pages. Car après avoir publié “Camarade Papa”, j’avais envie de passer à un nouveau style de langue et à une nouvelle forme d’écriture, qui serait plus ciselée. Et il s’est avéré que cette configuration était parfaitement adaptée pour parler de Black Manoo, car lui-même s’exprimait par des phrases courtes et chaloupées.

Puis, je constate qu’aujourd’hui – et c’est très bien – de plus en plus de personnes ont des histoires à raconter et savent bien écrire. J’estime donc qu’en tant qu’écrivain, je me dois d’offrir une expérience linguistique à mes lecteurs.

Comment faire des phrases courtes qui soient percutantes ?

A. Gauz – Il suffit de convoquer la bonne image pour faire l’économie de la phrase. Puis, de s’en remettre à l’intelligence et à l’imaginaire du lecteur. Le lecteur d’aujourd’hui est aguerri, cultivé, il faut faire confiance à son autonomie. Il n’est pas nécessaire de “l’accompagner”, encore moins de l’assommer à coup de longues tirades et de formules alambiquées.

Dans Black Manoo, on retrouve le sens de la dérision qui caractérise vos écrits. Selon vous, qu’apporte l’humour à un récit ?

A. Gauz – L’humour est la chose la plus universellement partagée. Moi qui porte un discours qui se veut engagé, j’estime qu’un bon trait d’humour marque autant les esprits qu’un long discours, si ce n’est plus. Je dis toujours “celui qui rit a compris”. Et faire comprendre et viser juste en utilisant l’humour, c’est très stimulant sur le plan intellectuel et stylistique, car c’est une arme difficile à manier.

Comment appréhendez-vous votre tournée d’auteur dans les centres de vacances de la CCAS ?

A. Gauz – Je suis admiratif de l’histoire de la CCAS, qui représente à mes yeux l’un des héritages de la résistance communiste dans les années 50. Les centres de vacances, les projets culturels, l’investissement dans la jeunesse, la démocratie citoyenne : c’est un projet social qui rentre en adéquation avec mes valeurs. Je suis donc heureux de pouvoir participer à ses rencontres culturelles, d’autant plus que j’adore échanger, expliquer, débattre et réfléchir avec les gens : ça fait partie de mon engagement. Je crois au bienfait de l’émulation et de l’intelligence collective.


À lire

“Black Manoo”, édition Le nouvel Attila, 2020, 160 p., 18 euros.
Ce livre fait partie de la dotation Lecture 2021 de la CCAS : découvrez-le dans vos villages vacances !


“Camarade Papa”, édition Le nouvel Attila, 2018, 256 p., 19 euros.
1880. Un jeune homme, Dabilly, fuit la France et une carrière toute tracée à l’usine pour tenter l’aventure coloniale en Côte d’Ivoire. Un siècle plus tard, à Amsterdam, un gamin d’origine africaine croise les traces et les archives de son ancêtre. Une histoire de la colonisation à deux voix, comme on ne l’a jamais lue.


“Debout-payé”, édition Le nouvel Attila, 2014, 192 p., 17 euros.
Dans la famille d’Ossiri, on est vigile de père en fils. Une épopée familiale qui croise l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur la France, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après-11 septembre


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Retrouvez Armand Gauz dans vos villages vacances : 15 juillet à Savines-Le-Lac (Hautes Alpes), le 16 juillet à Menton (Alpes-Maritimes), le 17 juillet à Le Prade-Les Oursinières (Var), le 18 juillet à Bormes-Les-Mimosas (Var).


 

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