Gilles Boeuf : “Notre mode de développement et de croissance est insensé”

©Gilles Boeuf

L’épidémie de Covid-19 met en lumière notre relation pathologique au monde vivant, estime le biologiste Gilles Boeuf, ancien professeur au Collège de France engagé au sein de GRTgaz et de la Fondation Engie, et ex-président du Muséum national d’histoire naturelle. Seuls l’éducation et “l’encadrement du capitalisme” peuvent, selon lui, nous remettre dans le droit chemin.

Depuis un demi-siècle, les scientifiques alertent sans succès sur la destruction massive du monde vivant. N’êtes-vous pas découragé ?

Il est vrai que nous prêchons un peu dans le désert. Depuis quelque temps, on parle beaucoup du climat, mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, car on oublie le vivant. Globalement, la prise de conscience est très lente. Dans les années 1960 et 1970, il y a eu de nombreux lanceurs d’alerte, tels Rachel Carson (“Printemps silencieux” en 1962) ou Jean Dorst (“Avant que nature meure” en 1965).

Il y a eu les films de Stanley Kubrick, les romans de René Barjavel. Et puis René Dumont [premier candidat écologiste à une élection présidentielle, en 1974, ndlr]. Mais le terme “biodiversité” n’a a été inventé qu’en 1985 et il fallu attendre 1997 pour que le premier grand article scientifique traitant de la destruction du vivant soit publié.

Pour lutter contre la pollution des terres, des mers et de l’air, vous suggérez d’encadrer le capitalisme. Est-ce suffisant ?

Le capitalisme non encadré provoque des dégâts sociaux monstrueux. On ne peut pas continuer dans un système où 20 % des gens possèdent 80 % des ressources de la planète. Ce capitalisme qui consiste à faire des profits en détruisant et en surexploitant le capital qu’est la nature, nous voyons où cela nous mène aujourd’hui. Les économistes font une grosse erreur en ne tenant pas compte des dégâts environnementaux engendrés par les profits des entreprises.


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Entre 2015 et 2017, vous avez été conseiller de Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement. Que faire pour mettre les questions environnementales au centre de l’agenda politique ?

Pour moi, c’est une question d’éducation. Il faut absolument former les responsables politiques à ces questions dès l’école maternelle. Un polytechnicien ou un énarque ne sait même pas qu’il est constitué à la fois de bactéries et de cellules humaines. Comment voulez-vous qu’on arrive à changer les choses dans ces conditions ? J’enseigne notamment à Sciences Po, à l’École de médecine, à l’École vétérinaire, à Jussieu et je fais beaucoup de formation auprès des entrepreneurs français. Tout peut changer à partir du moment où les gens prennent conscience qu’ils font partie intégrante du vivant.

Que nous apprend l’épidémie de Covid-19 sur notre rapport au vivant ?

Ironie du sort, le Covid-19 tue en grande majorité des gens qui ont développé des maladies associées à la malbouffe : des personnes obèses, hypertendues ou diabétiques de type 2. On sait aujourd’hui que ces maladies sont en grande partie causées par une défaillance du dialogue entre les cellules humaines et les bactéries qui composent notre organisme, bactéries dont nous sommes très dépendants. Savez-vous que chaque matin quand vous vous levez, il y a entre 1 et 2 millions d’acariens dans votre lit ? Si nos décideurs économiques et politiques en avaient conscience, cela changerait tout !

Que faut-il retenir de cette épidémie ?

Un virus, c’est un parasite. Un parasite, c’est un opportuniste. Les virus sont les plus anciens êtres vivants : ils sont apparus il y a 3,5 milliards d’années. Le nouveau coronavirus n’a que 15 gènes tandis que nous, nous en avons 29 000… Nous vivons avec ces virus depuis très, très longtemps.

Mais de temps en temps, quand une faille apparaît dans le système, ils s’installent. Dans le cas de cette épidémie, nos failles sont claires : elles résident dans la manière dont nous maltraitons la biodiversité et le vivant sur ces marchés chinois où on a créé une promiscuité immonde entre des animaux vivants, domestiques et sauvages.

“Ce tout petit virus vieux comme la vie sur Terre a réussi à mettre à genoux nos économies.”

Comment la pandémie est-elle apparue ?

Tout est parti d’un virus de chauve-souris qui a muté au contact d’autres animaux – peut-être le pangolin ou la civette masquée. On a mis en contact des animaux qui ne se seraient jamais rencontrés dans la nature. Ensuite, ce qui est totalement bluffant, c’est la vitesse à laquelle l’épidémie s’est propagée de l’Asie aux autres continents. Ce tout petit virus vieux comme la vie sur Terre a réussi à mettre à genoux nos économies. Ce n’est pas une vengeance de la nature ou de Dieu, mais c’est une alerte sérieuse.

Faut-il que l’Homme soit directement menacé d’extinction pour commencer à changer ?

Qu’est-ce qui peut le faire changer ? Il y a une très belle théorie économique qu’on appelle “la myopie (face) au désastre” : nous faisons des prévisions scientifiques, mais nous oublions le passé. Il y a pourtant eu cinq ou six grandes épidémies en moins de vingt ans ! Surtout, comme ces événements ont statistiquement peu de chance de se produire, les dirigeants finissent par estimer qu’ils ne se produiront pas.

“La mission des responsables politiques est difficile : ils sont élus pour quelques années sur des territoires limités. Or les problèmes auront un impact dans seulement dix, quinze ou vingt ans.”

Les catastrophes sanitaires et environnementales actuelles sont dues, d’après vous, à “l’imprévoyance, l’arrogance et la cupidité” des hommes. Vous parlez des hommes politiques ?

La mission des responsables politiques est difficile : ils sont élus pour quelques années sur des territoires limités. Or les problèmes que vous évoquez sont mondiaux et nous savons qu’ils auront un impact dans seulement dix, quinze ou vingt ans. Quel responsable politique aura le courage de prendre des mesures impopulaires ? Le 16 mars, Emmanuel Macron a déclaré que le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant. Mais quand j’écoute nos dirigeants, je ne suis pas convaincu que nous allions dans cette direction.

Faut-il en finir avec la croissance ?

Notre mode de développement et de croissance est insensé. On ne peut pas continuer à se développer comme cela dans le monde fini qui est le nôtre. Prenez le transport aérien : les compagnies se livrent une terrible guerre des prix. Ryanair annonce des billets à 20 euros alors que l’épidémie n’est pas terminée. Or, on ne peut pas repartir comme avant.

“Je suis favorable à une croissance zéro ou modérée.”

Pourtant, vous n’aimez pas le mot “décroissance”…

Je n’utilise pas ce terme car il fait très peur aux gens. Et je ne veux pas être catalogué comme un fou qui prône des choses impossibles. En revanche, je suis favorable à une croissance zéro ou modérée. Je pense qu’il faut mesurer cette croissance en utilisant d’autres critères que le seul produit intérieur brut.

Finalement, l’Homme n’est-il pas programmé pour dompter la nature ?

C’est ce qu’il croyait et c’est ce que les religions ont longtemps prôné. Nous étions un peu plus de 2 milliards d’humains en 1945 et nous allons bientôt arriver à 8 milliards ! Ces dernières années, nous avons assisté à une explosion des élevages intensifs d’animaux domestiques – vaches, porcs, poulets, etc. – et à l’effondrement du monde sauvage.

Si on ne laisse pas un peu de place aux autres, ça ne marchera pas. Nous consommons plus de la moitié de l’eau disponible alors qu’il existe 20 millions d’espèces vivantes sur la Terre. Nous ne pouvons pas poursuivre dans cette voie.

“EDF, même si elle est parfois un peu schizophrène, joue un rôle essentiel sur les questions d’environnement.”

Quel rôle peut jouer le secteur de l’énergie dans la réduction de notre empreinte écologique ?

En tant que président du comité des parties prenantes de GRTgaz et membre du conseil d’administration de la Fondation Engie, je m’intéresse beaucoup à ces questions. En France, nous avons un système de transport absolument fabuleux qui peut nous permettre d’acheminer n’importe quel gaz – éthanol vert, hydrogène, etc. Le gaz pourrait nous permettre demain de réduire de manière importante l’impact écologique du transport maritime. RTE est également une entreprise très efficace.

Quant à EDF, même si elle est parfois un peu schizophrène, je trouve qu’elle joue un rôle essentiel sur les questions d’environnement. Avec ses barrages hydroélectriques, EDF a aussi une vraie culture de la qualité des eaux douces que j’ai toujours admirée.

Il y a donc encore de l’espoir ?

Il ne faut pas baisser les bras malgré les menaces qui sont devant nous. Encore une fois, cela passe par l’éducation. Cela fait une quinzaine d’années que je donne des cours à EDF sur la biodiversité. J’interviens également à Sciences Po en tant qu’écologue, ce qui n’aurait pas été possible il y a seulement quinze ans. Mon cours s’intitule “De l’histoire naturelle à l’économie des hommes”. Les étudiants sont ravis et ils en redemandent !


Pour aller plus loin


“L’homme peut-il accepter ses limites ?”, ouvrage collectif (dir. Gilles Bœuf), éd. Quæ, 2017, 200 p., 24,50 € (format numérique : 15,99 €).

Lire un extrait


“La Biodiversité, de l’océan à la cité”, de Gilles Bœuf, Fayard/Collège de France, 2014, 84 p., 10,20 € (format numérique : 4,99 €).




1 Commentaire
  1. Deneux 4 mois Il y a

    Super article, avec juste un bémol : je suis polytechnicien mais je sais que je suis constitué à la fois de bactéries et de cellules humaines ! Il est en effet urgent de mesurer notre croissance en utilisant d’autres critères que le seul produit intérieur brut (qui intègre, depuis 2018, le chiffre d’affaires de la drogue !). Et il est tout aussi urgent de faire prendre conscience que nous faisons tous partie intégrante du vivant, mais que nous ne sommes pas des bêtes. Malheureusement, nous sommes divisés intérieurement. Et nous savons o combien les hommes peuvent se comporter de façon bien pire que les bêtes. Essayons seulement d’être honnêtes et humbles, comme nous le suggère le titre du livre de Gilles Boeuf, en reconnaissant et acceptant nos limites.

    Et là, j’interpelle la CCAS sur certaines “avancées sociétales ou bio-éthiques” qu’elle semble parfois approuver si ce n’est encourager (cf. projet de loi en cours de discussion) et qui me semblent une aberration écologique, mais tellement dans l’esprit du temps : aucune restriction ne doit être portée à la satisfaction des désirs individuels (cf. le désir d’enfant des personnes homosexuelles qui ne veulent pas en avoir “naturellement”), quand la technique permet de les satisfaire, au plus grand bénéfice du marché procréatique qui se frotte les mains…

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