Grèves de 1947 : de l’étincelle marseillaise au brasier national

Au plus fort de la grève nationale, plusieurs corps de métier manifestent à Saint-Étienne le 29 novembre 1947. Ici, prise de parole des responsables syndicaux à la Bourse du travail. ©Archives municipales de Saint-Étienne, cote 5FI 348

Il y a soixante-dix ans éclatait à Marseille une grève d’ampleur. Étendues à tout le pays, sur fond de crise politique et des séquelles de la guerre, les grèves de l’automne 1947 sont pourtant à la mesure de celles de 1936 ou de 1968. D’où sont-elles parties ? C’est le premier épisode de notre chronique, en trois épisodes, sur cette période oubliée de l’histoire sociale.

En 1947, deux ans après la capitulation nazie, on souffre toujours en France de la faim et du froid. “Deux cents grammes de pain pour un travailleur ! Qui aurait pensé que, trois ans après la Libération, alors que les ouvriers ont fait preuve de beaucoup de courage pour assurer leur service, nous en serions réduits à cette solution”, écrit “le Gazier de Paris” le 10 octobre 1947. Les tickets de rationnement restent de vigueur. Tout manque, alors que le pays tarde à se reconstruire.

C’est dans ce contexte de dureté du quotidien qu’a explosé, au mois de mai, la coalition tripartite – composée de communistes, de socialistes et de centristes démocrates-chrétiens du Mouvement républicain populaire (MRP) – qui dirigeait le pays depuis la Libération. Les communistes quittent, sous la pression de leurs alliés d’alors un gouvernement de coalition, mis en place à la Libération par le général de Gaulle. Ce dernier ne tarde pas à créer un nouveau parti, destiné à assurer son retour au pouvoir : le Rassemblement du peuple français (RPF). Se voulant ni de droite ni de gauche, centré sur la figure de l’homme du 18 juin, le RPF est, dans la turbulente vie politique française d’alors, en plein essor. À l’occasion des municipales d’octobre, un de ses candidats, Michel Carlini, ravit, avec le soutien des socialistes, la municipalité de Marseille au communiste Jean Cristofol, à quelques centaines de voix près.

Affrontement entre les forces de l’ordre et les travailleurs en grève place Marengo à Saint-Étienne, le 29 novembre 1947. ©Archives municipales de Saint-Étienne, cote : 5 Fi 368

Mort d’un jeune manifestant

Au niveau national comme au niveau local, l’union des forces réunies dans la Résistance vole en éclats. S’en suit une forte tension politique dans tout le pays, et en particulier dans la cité phocéenne, entre le RPF et les communistes qui tiennent la CGT, toute-puissante sur le port. Elle explose lorsque des nervis liés au RPF assassinent le jeune Vincent Voulant, ouvrier proche du PCF, qui participait à une manifestation dans les “quartiers chauds” de Marseille, dénonçant la collusion entre crime organisé et RPF. Lors des obsèques de Voulant, le 14 novembre, les trois quarts des salariés de la ville sont en grève.

Le mouvement se propage ensuite à tout le pays. Les mineurs du Pas-de-Calais se mettent en grève, suivis des métallos et des instituteurs de la région parisienne. Leurs revendications ? Des augmentations de salaire pour faire face aux carences du ravitaillement.

Affrontement entre les forces de l’ordre et les travailleurs en grève place Marengo à Saint-Étienne, le 29 novembre 1947. ©Archives municipales de Saint-Étienne, cote : 5 Fi 464

L’électricité rationnée

Les salariés d’EDF et GDF ne sont pas en reste. Le rationnement que dénoncent les grévistes concerne aussi l’énergie. Durant tout l’été, alors que les niveaux des barrages alimentant la capitale en courant sont au plus bas, les coupures ont été fréquentes. L’électricité en vient à être rationnée : 48 kilowatts pour les usagers faisant la cuisine à l’électricité, trois fois moins pour ceux qui ont le gaz et le charbon. Durant tout le printemps 1947, les salariés d’EDF et GDF, entreprises nationalisées depuis à peine un an, ont mené plusieurs grèves victorieuses pour l’augmentation de leurs salaires : 8% en 1946, 11% en 1947. Vont-ils se joindre au grand mouvement revendicatif né à Marseille, puis étendu aux mineurs du Pas-de-Calais et aux métallos de la région parisienne ?

Les revendications, au-delà de la question des salaires et du ravitaillement, se font plus politiques. Il s’agit en particulier de combattre le plan Marshall, le programme américain d’aide financière à la reconstruction de la France. “Le plan Marshall prévoit la construction de barrages en Suisse et en Italie, barrages dont les Américains nous ouvriraient les vannes à leur guise, selon que nous serions plus ou moins fidèle à leur politique. Déjà, pour préparer notre asservissement, l’Allemagne américanisée réduit ses envois de 4 millions de kilowattheures par jour à 1,2 million. Ainsi, pas de charbon de la Ruhr, pas d’électricité allemande. Aucune réparation. Voilà le scandale d’un gouvernement à la solde de Wall Street qui prive la population de lumière par des coupures de courant quasi journalières”, dénonce le 12 novembre “la Vie ouvrière”, organe de la CGT.

Vers la grève à EDF-GDF

La Fédération CGT de l’éclairage et des forces motrices représente alors 85% des salariés d’EDF et GDF, très loin devant le seul autre syndicat, la CFTC. Lui sont en effet attribués l’ensemble des sièges du premier Conseil central des œuvres sociales (CCOS), élu la même année. Dirigée par l’ancien ministre et déporté résistant Marcel Paul, tout comme le CCOS, la CGT a une aura certaine au sein de la confédération syndicale. Quelle place va-t-elle prendre dans le conflit social majeur qui s’engage en cette mi-novembre 1947 ? Ce sera le sujet du deuxième épisode de notre série sur les grandes grèves de l’automne 1947.

Cantine pour les enfants de travailleurs en grève, 1947. ©LAPI/Roger-Viollet

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