Les grèves de mai-juin 1936

Défilé du 1er Mai vers 1937-1939 © Mauric - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Défilé du 1er Mai (vers 1937-1939) © Mauric – Mémoires d’Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Les grèves de mai-juin 1936 occupent une place exceptionnelle dans la mémoire collective. Légitimement considéré comme un événement fondateur, ce mouvement social marque « une nouvelle étape de l’entrée du peuple en politique[1]». Pourtant, la réalité de la mobilisation des électriciens et des gaziers nous échappe encore en partie.

« Le personnel de la Société du gaz de Nanterre qui compte 3 000 ouvriers s’est mis également en grève. Les réserves de gaz n’excédant pas ce qui est nécessaire à la consommation pour 24 heures, il est probable que les trente localités de la banlieue ouest qui sont desservies par l’usine seront privées de gaz dès ce soir. » (Paris-Soir, 4 juin 1936)

D’après les statistiques publiées par le « Bulletin » du ministère du Travail, on dénombre plus de 12 000 entreprises en grève en juin 1936. Plus de 9 000 lieux de travail sont occupés, toutes industries confondues. Au total, on comptabilise 1,8 million de grévistes sur l’ensemble de la France métropolitaine. On estime à près de la moitié le nombre de départements métropolitains où les électriciens et gaziers se mobilisent. Une soixantaine de communes sont diversement touchées. Citons comme exemple parmi tant d’autres : Béthune, Calais, Dijon, Lyon, Marseille ou encore Perpignan. On peut donc d’ores et déjà affirmer que les électriciens et gaziers ont bel et bien participé à la vague de grèves du Front populaire, quand bien même ils n’occupent pas le devant de la scène.

Front Populaire : Un rassemblement en milieu rural. Les manifestants lèvent le poing et portent des banderoles © Droits réservés - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Un rassemblement du Front populaire en milieu rural © DR – Mémoires d’Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Les électriciens et gaziers participent de multiples façons à l’explosion sociale de 1936. On observe une nouvelle forme d’action – l’occupation par les travailleurs en grève de leurs lieux de travail – soigneusement décryptée dans les colonnes des journaux de l’époque. Comme l’écrit un journaliste de « Paris-Soir » : « Ces grèves ont revêtu un caractère spécial du fait qu’ouvriers et employés décidèrent d’occuper les ateliers après l’heure de fermeture normale et même de s’y installer pour la nuit[2]. » Cette « nouvelle tactique de grève » change de la « grève des bras croisés » comme le note un reporter du « Petit Parisien[3]“.

D’après un éditorialiste du « Journal », cette forme de grève « était encore inconnue en France[4] ». Dans les industries électrique et gazière, cette nouvelle forme d’action concerne près d’un quart des sites où les électriciens et gaziers se sont mobilisés : Avignon, Belfort, Brest, Epinal, La Seyne-sur-Mer, Lille, Lunel, Montpellier, Moulins, Nancy, Nanterre, Nîmes, Rueil, Saint-Etienne, Toulon et Vesoul. Cette liste est probablement incomplète, faute de documentation.

Dans quelques cas, la distribution du gaz ou de l’électricité est coupée. Ce qui a pour conséquence immédiate de bouleverser la vie quotidienne des habitants de la cité. A Belfort, les cinémas sont contraints de fermer leurs portes, faute d’électricité[5]. Les boulangeries sont également à l’arrêt pendant quelques heures[6]. Finalement, le courant est rétabli, le temps de permettre la fabrication du pain, suite à l’intervention du préfet[7]. Dans la plupart des autres usines occupées, la distribution du gaz ou de l’électricité est assurée. D’après la presse quotidienne nationale de l’époque, les habitants de Montpellier, de Lunel ou de Moulins ne sont pas privés de gaz ni d’électricité.

On observe également d’autres formes de mobilisation, plus classiques. Dans plusieurs villes – comme Angoulême – la simple menace de se mettre en grève est suffisante pour obtenir la satisfaction des revendications présentées à la direction de l’entreprise[8]. Dans d’autres villes, le mouvement de grève est extrêmement rapide. A Saint-Quentin, les ouvriers de l’usine à gaz obtiennent une augmentation des salaires et vingt jours de congés payés par an (soit huit jours de plus que ce que la loi adoptée par le gouvernement Blum prévoit) après un arrêt de travail d’une heure[9] !

Front populaire : Déguisements et sketches lors des grèves dans une cour d'usine. Un homme tient un panneau « Ce que nous ne voulons plus voir », un autre est déguisé en grand bourgeois et porte mention « Le capital » Il tient en laisse un homme portant un panneau « La misère » En arrière-plan, un groupe déguisé se tient derrière un panneau « les loisirs que donnent les 40 heures ». S.l., 1936 © Droits réservés - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Front populaire, 1936 : déguisements et sketches lors des grèves dans une cour d’usine. Un homme tient un panneau « Ce que nous ne voulons plus voir », et un homme, « Le capital », tient en laisse un camarade, « La misère » © DR – Mémoires d’Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Quelques actions de solidarité sont également à noter. A Clichy, les ouvriers de l’usine à gaz – qui ne sont pas en grève – collectent de l’argent en faveur des grévistes des usines implantées autour du gazomètre, principalement des femmes ou des Algériens, considérés alors comme « les plus exploités de la région parisienne[10] ».

La mobilisation des électriciens et des gaziers permet à la corporation d’emporter de nombreux succès. Ces victoires s’inscrivent parfois à la suite d’une action revendicative antérieure comme à Caen[11]. Les électriciens et gaziers en lutte en mai-juin 1936 obtiennent des augmentations des salaires. Citons comme exemple celles obtenues par les gaziers de Brest ou par les électriciens de Dunkerque. D’autres obtiennent la réduction du temps de travail avec la mise en place de la journée de huit heures ; ce que la loi adoptée en juin 1936 confirmera.

Les victoires les plus importantes sont la signature d’accords visant à la mise en place d’un statut pour le personnel, conformément à la loi de 1928. Par exemple, le personnel des usines à gaz de Rueil et de Nanterre est assimilé au statut de la Compagnie parisienne de distribution de l’électricité (CPDE)[12]. Le personnel des différentes usines du groupe l’Energie industrielle est également doté d’un statut[13]. La Fédération CGT de l’éclairage contribue activement à ce processus, en mettant à disposition un contrat type. Ultérieurement, le principe d’un statut national devient l’une des revendications phares adoptées lors du congrès fédéral de la CGT réuni à Lyon en juin 1937.

Front Populaire : Un rassemblement en milieu rural. Les manifestants lèvent le poing et portent des banderoles © Droits réservés - Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Un rassemblement du Front populaire en milieu rural © DR- Mémoires d’Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Une autre conséquence importante du mouvement social de mai-juin 1936 est la création de multiples syndicats. Citons comme exemple la seule situation des départements de l’Ardèche et de la Drôme. En l’espace de quelques semaines, un syndicat est constitué à Pizançon sous l’égide de Robert Langevin, chef répartiteur à l’usine hydro-électrique[14]. A quelques kilomètres de là, un dénommé Lacour fonde le syndicat des gaziers de Romans[15].

A Tournon, un chauffeur de l’usine à gaz demande son affiliation à la Fédération de l’Eclairage comme syndiqué isolé. Et de préciser : « Les temps ayant changer (sic), je ne désespère pas de grouper autour de moi une partie de mes camarades, la totalité étant impossible[16]. » Quinze jours plus tard, Georges Verbeurgt est désigné secrétaire du syndicat de l’usine à gaz de Tournon.

En résumé, les électriciens et gaziers participent aux grèves de mai-juin 1936, principalement là où les syndicats sont jusqu’alors peu implantés. On observe parmi les revendications l’émergence d’une nouvelle revendication, en faveur d’un statut, qui marque le prélude à la bataille pour un statut national unique.

Ce tableau ne doit pas faire perdre de vue que la lutte est difficile, même en mai-juin 1936. Certaines directions n’hésitent pas à sanctionner l’engagement des électriciens et gaziers, à défaut de pouvoir reprendre immédiatement les conquêtes sociales concédées. Citons par exemple la situation d’un ouvrier de l’usine à gaz d’Aubervilliers, mis à pied trois jours en juin 1936 pour avoir vendu à la porte de l’usine le quotidien du parti socialiste[17].

 

[1]      Jean Vigreux, « Le Front populaire », PUF, 2011.
[2]     « Paris-Soir », 28 mai 1936.
[3]     « Le Petit Parisien », 27 mai 1936.
[4]     « Le Journal », 7 juin 1936, cité dans la revue de presse de « Paris-Soir ».
[5]     « Le Petit Parisien », 12 juin 1936.
[6]     « Le Petit Parisien », 12 juin 1936.
[7]     « Paris-Soir », 13 juin 1936.
[8]     « Le Populaire », 27 juin 1936. « L’Humanité », 28 juin 1936.
[9]     « L’Humanité », 6 juin 1936.
[10]    La Vie Ouvrière, 19 juin 1936.
[11]     « VO », 27 mars 1936.
[12]    « Le Peuple », 6 juin 1936.
[13]    « L’Humanité », 4 août 1936.
[14]    Archives Fd CGT Eclairage 68_1_561.
[15]    Archives Fd CGT Eclairage 68_1_561.
[16]    Copie d’une lettre à Georges Verbeurgt, 25 juin 1936, Archives Fd CGT Eclairage 68_1_562.
[17]    « Le Populaire », 20 juin 1936.

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