« J’abrite un secret » : la force poétique de l’intime

Ben Kraiem Nawel, autrice de J'abrite un secret, choisi par la CCAS pour sa dotation lecture 2023 et pour animer les Rencontres culturelles estivales.

Nawel Ben Kraïem, autrice de J’abrite un secret, choisi par la CCAS pour sa dotation lecture 2023 et pour animer les Rencontres culturelles estivales. ©Victor Delfim

Le premier recueil de poésie de la chanteuse Nawel Ben Kraïem rassemble des poèmes au rythme percutant, qui dépeignent avec délicatesse et retenue les sentiments d’une jeune femme d’aujourd’hui dont l’existence se tisse entre le Maghreb et la France. Une poésie vive, tonique et accessible, qui invite à se mettre à l’écoute de notre espace intérieur. Un livre choisi pour la dotation lecture 2023 de la CCAS.


J'abrite un secret, de Nawel BEN KRAIEM, éd Bruno DouceyL’histoire

Nawel Ben Kraïem n’est pas une novice en écriture. Avant de publier ses premiers textes poétiques, la chanteuse franco-tunisienne de 35 ans avait signé les paroles de ses quatre albums. Dans « J’abrite un secret », soixante-cinq courts poèmes sont répartis en trois sections, qui correspondent à autant de facettes de son vécu : le passé avec les blessures de l’enfance, l’âge adulte et l’expérience de la maternité, enfin son regard sur le monde qui l’entoure. Le découragement, la mélancolie ou la colère sont traduits dans une langue imagée, au rythme alerte. Cette poésie exigeante mais sans prétention vibre de sincérité et révèle une jeune auteure à suivre. Site web : www.nawelbenkraiem.com

« J’abrite un secret », de Nawel Ben Kraïem, coll. « Jeunes Plumes », éditions Bruno Doucey, 2021.

À commander sur la Librairie des Activités Sociales : 10,50 euros au lieu de 14 euros (tarif CCAS, frais de port offerts ou réduits, connexion au site ccas.fr requise).


Nawel Ben Kraïem : « La poésie permet de parler de l’intimité et de la vulnérabilité avec pudeur »

En tant que musicienne, vous chantez vos textes depuis longtemps. Pourquoi publier de la poésie maintenant ?

Nawel Ben Kraïem – Ce livre est né au moment du confinement de 2020. J’étais privée de la scène et du public et j’avais besoin de rester créative. En même temps, je découvrais la maternité. L’écriture est arrivée naturellement, d’autant que je pouvais la pratiquer sans faire de bruit : pour le bébé, c’était mieux que de brancher mes guitares pour composer une chanson !

J’ai découvert la liberté de voir où les mots allaient m’emmener, sans devoir en retrancher pour faire place au refrain, par exemple. Ensuite, j’ai rencontré l’éditeur Bruno Doucey et il m’a donné la légitimité de publier de la poésie – je pensais qu’il fallait avoir un doctorat en lettres pour s’autoriser à le faire…

Vos textes courts, en vers, souvent rimés, adoptent une forme qui se rapproche de la chanson. Comment l’avez-vous choisie ?

La plupart de ces poèmes sont venus de façon viscérale. La versification a été assez naturelle pour moi. Quant à la musicalité des mots, j’y suis sensible. J’essaie d’utiliser leur sonorité comme une percussion. Je ne recherche pas spécialement la simplicité : il y a des passages plus énigmatiques que d’autres, que l’on ne comprend pas entièrement dès la première lecture. J’ai souhaité ne pas mettre de ponctuation, hormis les points d’interrogation, pour laisser plus de place à l’interprétation du lecteur ; cela correspondait au thème du secret.

Justement, ce secret semble désigner la vie intérieure, avec ses émois et ses blessures. Que mettez-vous derrière ce mot exactement ?

Pour moi, c’est quelque chose de soi que l’on décide de livrer pour le partager de manière positive. Et la poésie, ce serait le langage du secret : on peut parler de l’intimité, de la vulnérabilité aussi, sans que ce soit un journal intime, ni un témoignage psychologique. On peut raconter des bribes de ses cauchemars, de ses angoisses sans prendre en otage le lecteur car on n’écrit pas tout. Il y a la pudeur qu’offrent les métaphores. Le hors champ laisse entrevoir des douleurs que l’on ne nomme pas tout à fait. On consent à témoigner de sa fragilité, de ses fêlures, et cela libère. C’est comme si, en trouvant les mots pour le dire et une oreille qui écoute, on n’était plus écrasé par cette vulnérabilité.

J’évoque ainsi le monde et ses injustices, ce que signifie être une jeune fille et une femme dans un monde d’hommes, ou être arabe dans un monde où l’histoire coloniale nous dépasse. Parler de ces sujets, comme de l’identité, au travers de la poésie m’intéresse : cela permet d’avoir une parole plus complexe qu’une parole politique binaire.

Vous parlez aussi l’arabe. Cela a-t-il influencé votre manière d’écrire en français ?

La poésie est arrivée spontanément en français, une langue plus mentale et intellectuelle que l’arabe pour moi. C’est une matière que je creuse, que je prends plaisir à sculpter, à ausculter, en jouant avec les allitérations et les syllabes. L’arabe – ma langue de chanteuse – est davantage lié aux émotions.

Le fait d’être arabophone nourrit mon imaginaire, c’est sûr. Cette langue pense le monde de façon très métaphorique. Une expression comme « à l’intérieur coule la mer », le titre d’un poème, est tout à fait naturelle en arabe populaire, par exemple.

Ce recueil a donné naissance à une forme de récital minimaliste et à l’album « Je chante un secret« . Pourquoi cette déclinaison ?

Après la publication, l’envie m’est venue de « performer » certains textes. Plutôt que d’ajouter un habillage musical avec une mélodie et des riffs de guitare, j’ai préféré les oraliser simplement, en cherchant leur vibration. J’utilise une forme de parler-chanter, un art du dire qui consiste à donner une scansion, une tonicité, une profondeur. Pourtant, je ne me vois pas faire cela avec tous les poèmes : certains restent uniquement sur le papier.

Vous travaillez à un nouveau recueil. Que représente la poésie pour vous aujourd’hui ?

C’est une prise de parole différente de la chanson, une façon de transmettre davantage ma vision du monde. Dans la chanson, il y a la musique, les images de l’album et du clip, moi qui incarne les textes… Avec le livre, ce sont seulement les mots : on est un peu d’âme à âme avec le lecteur. Je suis venue à la création artistique avec l’envie de rencontrer l’autre, et, sur ce terrain, j’ai l’impression que l’on peut aller plus loin avec la poésie. En partageant, par exemple, des sujets plus âpres, plus profonds. J’ai aussi découvert les rencontres avec les lecteurs organisées par les libraires. Ce sont de vrais espaces d’échange et de pensée, sur nos vécus, sur l’écriture. On se grandit les uns les autres.

Ce mouvement vers la poésie m’a régénérée, je crois. J’avais besoin de profondeur et de complexité. Je venais de créer mon propre label car j’avais été dégoûtée par mon expérience avec les majors de l’industrie du disque, qui cherchent à réduire les singularités pour tout homogénéiser. La poésie, c’est l’inverse : plus c’est singulier, vivant, humain, mieux c’est !


Des livres à lire, des auteurs à rencontrer

"J’abrite un secret" : la force poétique de l’intime | Journal des Activités Sociales de l'énergie | culture 2023Tout l’été, retrouvez les livres de la sélection littéraire CCAS dans les bibliothèques de vos villages vacances, et rencontrez leurs auteurs au cours des Rencontres culturelles estivales.

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