Jérémy Florès, champion du monde de surf : “Je m’inquiète pour la nature”

©Stéphane Sisco/ CCAS

Le jeune père de famille est une figure charismatique du monde de la glisse. Il s’imagine concourir aux Jeux olympiques en 2020 afin de boucler en beauté sa carrière sportive. Interview les pieds dans le sable.


Jérémy Florès en bref

Né le 27 avril 1988 à Saint-Paul de la Réunion

Palmarès

Champion du monde ISA en 2009
Champion du monde des nations ISA 2017
N.8 mondial WSL en 2007 et 2015
Trois victoires sur le circuit professionnel : Pipeline (Hawaii) en 2010 et 2017 ; Teahupoo, (Tahiti) en 2015


Autobio express

“Mon père était président d’un club et entraîneur de la sélection réunionnaise. J’ai grandi à quelques pas de l’océan, dans une ambiance forcément très surf. J’ai pris mon premier bain de mer à 3 mois, et ma première vague à 6 mois, allongé dans les bras de mon père. À l’âge de 3 ans, j’étais debout avec des brassards sur une planche en mousse.

Après deux années à Madagascar, où je surfais seul des vagues magnifiques, je remporte à   le championnat du monde des moins de 14 ans alors que je n’en ai que 10.

Je signe dans la foulée avec une grande marque de surf, et on s’installe avec mes parents et ma sœur en Australie, la patrie du surf. Je lance ma carrière professionnelle à 14 ans et je me qualifie pour le tour mondial à 17 ans.”


Pourquoi et comment êtes-vous devenu surfeur ?

On habitait à l’île de La Réunion, dans une maison au bord de l’océan Indien. Avant même de surfer, j’étais déjà comme un poisson dans l’eau. J’étais entouré de “tontons surfeurs”. Le lien avec le surf s’est fait naturellement.

J’ai su assez jeune que j’allais en faire mon métier. Mon père avait vu mon potentiel. Il m’a aidé, il m’a poussé à atteindre mes rêves. J’ai eu de la chance de l’avoir, d’avoir eu toute ma famille pour me soutenir.

Comment définiriez-vous le surf ?

Le surf est avant tout un art de vivre. On tombe amoureux du surf, de l’océan, de la nature, des vagues. Il y a beaucoup de partage avec les amis. On s’évade de son quotidien. Le surf est une cure de bien-être. Mes entraînements et mes compétitions se font dans un environnement très zen. Un exemple unique : il m’est arrivé de retourner dans les vagues après une compétition tant les vagues étaient belles.

Racontez-nous votre vie de surfeur professionnel.

C’est un mode de vie très répétitif. Je dois garder une très bonne hygiène de vie, je dois m’entraîner dans les vagues mais aussi en dehors, je fais beaucoup de salle, de la course à pied, du stand up paddle pour le cardio. Ma chance est d’évoluer à longueur d’année dans des endroits paradisiaques.

Vous avez pourtant déjà envisagé de tout arrêter…

Le tour mondial de surf se rapproche beaucoup du tennis. Il y a des compétitions tout au long de l’année et je passe ma vie dans les avions, dans les aéroports, je ne dors jamais plus de dix jours dans le même lit, je fais et défais mes bagages en permanence. C’est le seul côté négatif de cette vie que je mène depuis dix-huit ans.

Vous attaquez votre 13e saison consécutive sur le Championship Tour (la première division de la Ligue mondiale fermée à 36 surfeurs). Comment fait-on pour durer aussi longtemps au plus haut niveau ?

C’est avant tout dans la tête. J’ai vu de très bons surfeurs ne pas tenir mentalement et redescendre en Qualifying Series [2e division mondiale, ndlr]. Je parlais de la routine du tour mondial mais il y a aussi l’acceptation de la défaite. Il y a tellement d’épreuves qu’il est impossible de toutes les gagner.

Il faut se dire d’entrée : je vais davantage perdre que gagner. Kelly Slater [champion du monde à 11 reprises, ndlr] a lui-même plus perdu que gagné de compétitions. On est tous amené à perdre. La clé est de se remettre sans cesse en question. Dans la victoire ou dans la défaite, il faut savoir analyser sa performance pour continuer d’avancer.

Ça vous agace qu’en France on considère le surf avant tout comme un sport de loisir alors que la Ligue mondiale est très lucrative (1,2 million de dollars de gains distribués par épreuve) et que le surf est très populaire dans de nombreux pays ?

Quand je dis dans les médias français que le champion du monde brésilien Gabriel Medina a plus de demandes d’interviews dans son pays que le footballeur Neymar, on me regarde avec de grands yeux. Mais c’est la vérité. Medina est une légende du sport chez lui.

Mais, au-delà du surf, je pense qu’il y a un manque de reconnaissance du sport en France. On n’a pas une vraie culture du sport comme aux États-Unis, en Australie, au Brésil. Les Français poussent davantage leurs enfants dans les études que dans le sport. J’ai grandi en Australie où le sport a autant d’importance que les études. Où les établissements félicitent les élèves qui manquent des cours pour représenter leur école dans des compétitions sportives. C’est une autre mentalité.

Alors je peux comprendre que chez nous ça peut surprendre, et même gêner, qu’un surfeur qui danse sur les vagues soit millionnaire en vivant de sa passion.

Les Jeux olympiques vont-ils permettre au surf de s’asseoir comme un sport reconnu en France ?

En termes de visibilité, oui. En termes de respect du sport, pas forcément. Regardez nos boxeurs : ils ont décroché des médailles aux derniers Jeux à Rio en 2016 et, pourtant, leur vie n’a pas forcément changé. On revient à ce retard dans la culture sportive.

Les JO vont sans doute faire parler un peu plus de nous, mais je n’imagine pas une révolution médiatique après Tokyo. Quand bien même le surf est tendance dans les publicités depuis des années, on y vend avant tout du rêve, de l’évasion. Pas le sport en lui-même.

Parlons des Jeux justement. Vous en rêvez ?

Nous, surfeurs, avons grandi avec un rêve : accéder au Championship Tour et devenir champion du monde pro. Les Jeux n’existent pas encore. C’est tout nouveau. Je sais que ça sera incroyable d’être aux Jeux, de représenter son pays. Mais je ne sais pas quelle notoriété une victoire apportera au surfeur champion olympique. Je suis plutôt sur la fin de ma carrière et j’ai atteint tous mes rêves. Aller aux Jeux peut représenter un dernier objectif.

Votre père vous a mis à l’eau tout jeune, il a été votre coach pendant des années. Votre famille vous a suivi jusqu’en Australie où vous vous êtes tous installé au début des années 2000 quand votre carrière a débuté. Les choses auraient-elle été différentes sans ce soutien familial ?

Complètement ! Ce soutien a été primordial. Quand j’ai dit à mes parents que je voulais être champion du monde de surf, ils ont été à 100% derrière moi. Ils ont été très stricts avec moi pour que j’ai une discipline afin de réussir. Il y a plus de 700 compétiteurs sur le tour de qualifications que j’ai gagné à 17 ans et qui m’a permis d’accéder au tour mondial. Mon père a été très dur. C’était le prix à payer. Et je lui en suis très reconnaissant.

©Stéphane Sisco/ CCAS

Vous êtes vous-même désormais chef de famille depuis la naissance de votre fille, Hinahei, en avril 2018. Qu’est-ce que cela a changé dans votre vie personnelle ? Et dans votre vie de sportif professionnel ?

Ça a tout changé ! Le surf est un sport très solitaire, où il faut être égoïste pour réussir. Tu dois avant tout penser à toi-même, à ton bien-être, à ton rythme de vie. Quand tu as un enfant, la priorité change. Aujourd’hui, ma priorité est avant tout d’être un bon père. Alors il y a un peu moins d’entraînements et de temps passé à surfer. Plus de fatigue car je dors moins aussi (rires). Mais c’est mon premier enfant et je veux être présent et vivre tous ces moments avec ma fille et mon amie qui est une mère formidable.

Un des aspects de votre personnalité sur lequel vous ne communiquez guère est votre générosité. Vous avez “sponsorisé” des surfeurs pour les aider à se lancer, vous avez parrainé des compétitions de jeunes, vous avez construit un centre d’entraînement qui bénéficie aux surfeurs et aux skateurs, vous avez soutenu des causes humanitaires et sociales en reversant vos gains. Pourquoi ?

C’est naturel. Plus tu donnes, plus tu seras récompensé. Si j’avais été dans le besoin et que l’on soit venu m’aider, j’aurais été encore plus fort. Johanne Defay est comme moi surfeuse et originaire de La Réunion. En la soutenant financièrement pour qu’elle puisse suivre le tour mondial alors qu’elle n’avait pas de sponsor, je voulais surtout lui montrer que je croyais en elle [elle est aujourd’hui n° 5 mondiale, ndlr].

Les autres gestes que j’ai faits l’ont été pour l’océan. Sans lui, je ne sais pas ce que j’aurais fait dans la vie. C’est normal d’agir pour la préservation des océans. Ce n’est pas tant le montant de ce que je donne que l’action qui compte. Si le monde du surf voit que je m’implique, alors beaucoup vont me suivre. Que ce soit pour l’environnement ou pour des catastrophes naturelles.

Il y a quatre ans, vous avez été victime d’un terrible accident de surf en tapant lourdement la tête sur un récif au fin fond de l’Indonésie : traumatisme crânien, 40 points de suture au visage, évacuation en hélicoptère. Cet accident vous a-t-il changé ?

Totalement. Auparavant, j’avais la folie de la jeunesse. Je n’avais pas conscience des risques. Il fallait que je prenne la plus grosse vague, la plus creuse, la plus impossible. Je tentais des trucs dingues. Ce qui m’est arrivé en Indonésie m’a vraiment refroidi.

Avant j’allais à l’eau tout seul dans des conditions où je mettais ma vie en jeu. Je fais plus attention aujourd’hui. Je suis beaucoup moins kamikaze. Je calcule beaucoup plus. Je rentre aussi dans la trentaine, et il y a la paternité.

Racontez-nous pourquoi vous allez dans ces grosses vagues ? Pourquoi ce besoin d’adrénaline ?

J’adore ça. C’est ma drogue. Quand tu as pris une vague gigantesque, tes yeux sortent de leur orbite, le cœur bat à mille à l’heure, tu as un sentiment indescriptible. C’est comme un saut en parachute ou du ski hors pistes. Ça ne s’apprend pas, ça se sent.

Il faut avoir le feeling avec l’océan, avec toi-même et bien sûr se préparer pour affronter ces vagues. Pour, des fois, pouvoir rester très, très longtemps sous l’eau, se faire broyer dans tous les sens. Et pour ne pas se noyer. Je l’ai dit, le surf est un sport extrême.

Un sport extrême mais aussi un sport de pleine nature, en immersion totale dans l’eau. Avec le réchauffement climatique et la pollution des océans, votre terrain de jeu est en grand danger. Êtes-vous inquiet ?

Oui, je le suis. Je ne fais pas que lire des articles ou regarder des documentaires sur la pollution. Je la vis. Je suis au contact de la nature et je suis inquiet. Je voyage depuis des années et je constate la dégradation des mers et des plages. Le réchauffement climatique est évidemment très sérieux mais la pollution de tout un chacun fait aussi courir un grand danger.

Tout vient de l’humain. Ça me met hors de moi de voir tout ce plastique sur les plages et dans la mer. Il faut respecter notre planète, respecter la nature. Il faut tous faire le minimum. Il y a plein de petites choses à faire qui permettent d’aller dans le bon sens.

©Stéphane Sisco/ CCAS

Avez-vous constaté des changements sur les lieux où vous vous rendez depuis longtemps ?

Je prends l’exemple de l’Indonésie où j’ai surfé pour la première fois il y a une quinzaine d’années. C’était encore un paradis mais aujourd’hui c’est un autre pays. Les déchets sont partout. Je pense aussi au Brésil, où la mer est polluée par les villes. C’est aussi un problème de communication et de d’éducation.

Vous engagez-vous pour la protection de l’environnement ?

J’ai été engagé dans pas mal d’associations. J’ai notamment œuvré pour la protection du corail chez moi, à La Réunion, en plongeant pour inspecter et répertorier les récifs. Mais j’ai souvent été déçu car certaines de ces associations détournent l’idée première et ne cherchent finalement que le profit. Je sais qu’elles ne sont pas toutes comme ça mais je suis désormais méfiant. Plutôt que de faire des dons sans savoir où va mon argent, j’essaye de faire passer des messages sur les réseaux sociaux en donnant des conseils. Je pense que cela a plus d’impact.

Vous vous voyez surfer jusqu’à quel âge ?

Jusqu’à ce que physiquement je ne puisse plus ramer sur une planche. Je surfe depuis l’âge de 3 ans et j’espère avoir la condition pour surfer très vieux. Je connais des surfeurs qui ont 80 ans passés. Ce serait beau d’y arriver. Il me faudra garder le même mode de vie, mes routines d’hygiène de vie pour aller le plus loin possible.

Dernière chose, quel conseil donneriez-vous à ceux qui veulent débuter le surf cet été ?

Quand on respecte l’océan, quand on aime la mer, ça ne peut que bien se passer. Le surf, ce n’est que du plaisir. Je conseille à tous ceux qui veulent essayer de bien se renseigner sur la plage et le spot où ils veulent apprendre. Si on ne connaît pas le lieu où l’on se met à l’eau, on peut vite passer à côté de ce plaisir. La marée, les courants, le vent, les règles de convivialité… Il faut un minimum de culture surf avant de surfer. Après, se tenir debout et glisser sur une vague, ne serait-ce que deux secondes, c’est magique. Et il y a de fortes chances de devenir accro.

0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

20 − douze =

Mentions Légales    I    Vie privée    I    Informations sur les cookies   I    Qui sommes-nous ?    I    Plan du site    I    CCAS ©2018

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?