Jérôme Bouquet : “S’interroger sur ce que l’on définit comme étranger ou étant des nôtres.”

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Avec sa nouvelle BD “Là où nos pas nous mènent”, Jérôme Bouquet dessine avec poésie les prémices de l’humanité. Il narre, à l’ère préhistorique, l’épopée d’un groupe d’humains à tête d’oiseau, dans sa quête d’une terre promise. Dans un monde où tout reste à inventer, la survie de la communauté est conditionnée à l’acceptation de l’autre, mais aussi à la mise en commun des apprentissages de chacun. Ce qui unit les humains reste plus essentiel que leurs dissonances. C’est en tout cas, ce que Jérôme Bouquet se plaît à imaginer.

Racontez-nous. Que fabrique cette bande d’humains à tête d’oiseau ?

J. Bouquet – Ils vivent tout simplement. Ce sont 3 clans d’humains hybrides qui se rencontrent et s’associent pour partir à la recherche d’un endroit paradisiaque où vivre en paix et sans souffrances. Toute l’idée de ce voyage vise à trouver “Le cercle noir”, une terre promise. Il y a les sédentaires établis dans une grotte se croyant les seuls de leur espèce. Les itinérants qui suivent les troupeaux pour se nourrir et ceux qui ont beaucoup voyagé à la recherche de leur terre promise. Tous n’ont pas acquis les mêmes connaissances sur leur environnement : certains pratiquent la chasse ou l’agriculture, d’autres la musique ou la peinture, etc. S’ils se ressemblent – ils possèdent tous une tête d’oiseau – ils ne partagent ni la même vision du monde ni des croyances semblables.

À part Svante, qui a une tête de chat…

Svante appartient à une autre espèce, dont il se croit le seul survivant. Il a été recueilli petit par Aigle, le doyen des oiseaux sédentaires. Svante représente, pour moi, le point d’orgue de l’altérité. Il se sait différent des autres et ce n’est un problème pour personne. Il ne se pose même pas la question : il fait partie du clan qui l’a adopté. Cela interroge sur ce que l’on définit comme étranger ou étant des nôtres. Svante est le savant de la bande. Il a une démarche scientifique qui le pousse à s’intéresser à ce qui l’entoure et à essayer de comprendre son environnement. Il incarne aussi le philosophe qui questionne le monde.

Doit-on y voir un message ?

Dans cet album, j’aborde le rapport de chacun à l’altérité et à la différence. Nous sommes tous le fruit du métissage. Je trouve très artificiel de créer des espèces. Nous sommes avant tout des êtres humains vivant sur la même planète. C’est la perception que nous avons du monde qui change. On peut choisir de se faire la guerre ou la paix.

Là où nos pas nous mènent se déroule à l’époque préhistorique. Pourquoi ce choix ?

J’adore l’histoire. La préhistoire est un terreau fertile et inépuisable pour un artiste. On en connaît peu finalement sur cette période ; restent néanmoins des signes, des artéfacts propices à notre imagination. Difficile pour nous d’imaginer ce monde dépeuplé avec des espaces immenses, sans tout ce qui fait notre quotidien. Et dans lequel la moindre découverte est vécue comme une révolution et relève de la magie. Mes personnages ont une appréhension très enfantine et naïve de la nature, ils s’extasient devant sa beauté, découvrent la musique avec délice. Nous, nous voyons l’agriculture comme une invention, eux l’interprètent comme du surnaturel, du merveilleux. C’est rigolo. Je voulais de la magie dans cet album.

Il y est beaucoup question d’environnement, de nature. Est-ce une préoccupation pour vous ?

Je n’ai pas dessiné un ouvrage militant. En revanche, je voulais interroger sur ce que nous vivons aujourd’hui. La préhistoire c’est une humanité réduite, un monde sans route, sans immeuble, sans pollution, où tout était vierge. C’est vertigineux à envisager. J’ai tenté d’imaginer ce monde-là.

Vos drôles d’oiseaux découvrent la musique. Quel est son rôle ?

L’idée d’évoquer la musique m’est venue naturellement parce que je suis musicien. Nous savons que les hommes préhistoriques s’intéressaient à la musique. Mais nous n’avons pas de trace de leur composition musicale. J’ai imaginé ce qu’ils auraient pu inventer comme sons et aussi l’effet magique qu’elle produit sur les personnages. Elle les incite à la réflexion. La musique a une fonction sociale et cathartique : elle a le pouvoir de rassembler les gens, de les faire entrer en communion avec la nature. C’est de l’ordre du divin, du religieux pour eux. La musique, je pense, a sûrement joué un rôle dans l’appréhension du monde.

Pourquoi un album en noir et blanc ?

J’aime beaucoup travailler en noir et blanc, à l’encre de chine sur du papier… de façon traditionnelle. C’est une question de sensation. Quelque chose qui se rapproche de l’art pariétal aussi : des lignes sèches, un trait rugueux. Et puis, l’absence de couleur offre un espace vierge au lecteur, dans lequel il a la liberté d’imaginer ce qu’il veut, d’y apposer ses propres couleurs.

Quel regard portez-vous sur la politique culturelle de la CCAS ?

La CCAS est, je crois, le premier organisateur de tournées pour les artistes et les auteurs chaque été : ça veut dire beaucoup. En tant que fils d’agent en vacances dans les centres CCAS d’abord, ensuite comme animateur, j’ai vu de nombreux spectacles et rencontré beaucoup d’artistes dans des domaines très variés. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est la qualité des livres dans les bibliothèques. C’est un endroit où j’ai passé du temps. Dans mon domaine de prédilection la BD : c’était très pointu. J’y trouvais toujours des œuvres peu connues et de haut niveau : un vrai terrain de découvertes pour moi.


Là où nos pas nous mènent” de Jérôme Bouquet, Editions flblb, 2019, 144 pages, Bande dessinée noir et blanc, 18 €


Nous sommes avant tout des êtres humains sur la même planète : c’est la perception que nous avons du monde qui change.

Difficile pour nous d’imaginer ce monde dépeuplé avec des espaces immenses dans lequel la moindre découverte est vécue comme une révolution et relève de la magie.


Retrouvez Jérôme Bouquet dans vos villages vacances : le 15 juillet à Saint-Laurent-sur-Mer (Calvados), le 16 juillet à Urville-Nacqueville (Manche), le 17 juillet à Barneville (Manche), le 18 juillet à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine).


 

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