Jocelyne Porcher : “La viande cellulaire, c’est la disparition des animaux, pas leur bien-être !”

Au programme des rencontres culturelles de l’été 2021, la thématique “Manger demain ?” interroge les conditions de vie et de travail qui entourent l’élevage paysan et industriel. ©Eric Raz/CCAS

L’alternative entre élevage intensif et la viande artificielle est un leurre qui profite aux industriels, démontre la zootechnicienne et sociologue Jocelyne Porcher. Cette ancienne éleveuse réhabilite l’élevage paysan, basé sur la domestication animale, lieu d’une réelle relation de travail, non violente et pacifiée, source d’émancipation.


Bio express

Jocelyne Porcher est zootechnicienne et sociologue, directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae, UMR Innovation). Avant d’être chercheuse, elle a notamment été éleveuse, salariée en porcheries industrielles et technicienne en agriculture biologique.

Ses recherches portent sur les relations de travail entre humains et animaux. Elle a publié une dizaine d’ouvrages sur ce sujet dont “Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle” (2014) et “Cause animale, cause du capital” (2019).


Dans “Cause animale, cause du capital”, vous montrez clairement la corrélation entre l’industrialisation – le capitalisme – et la violence faite aux animaux. Quelle est-elle ?

La violence institutionnalisée, partie intégrante de l’organisation du travail avec les animaux de ferme dans les systèmes industriels et intensifiés, a émergé avec le capitalisme industriel au XIXe siècle et les transformations de nos relations à la nature et aux animaux. Toute la nature est devenue source de profits, y compris les animaux.

La zootechnie, discipline qui est née au milieu du XIXe siècle au service de l’industrialisation de l’élevage, a théorisé l’animal comme machine, et le travail avec les animaux comme “production animale”. Considérer que l’animal est un outil ou un objet industriel, et le traiter comme tel, c’est cela qui est une violence.

Le terme “élevage industriel” exprime d’ailleurs à lui seul une contradiction, une supercherie qui vise à brouiller le consommateur…

Jocelyne Porcher : Effectivement, le terme “élevage industriel”, utilisé à la fois par les industriels des productions animales, les industriels biotech de l’agriculture cellulaire et les “défenseurs” des animaux est un oxymore. Ou il s’agit d’élevage, ou il s’agit d’industrie. Mais cela ne peut pas être les deux à la fois.

L’élevage est un rapport de travail avec les animaux qui reconnaît leur existence, leur individualité, leur intelligence, leurs compétences. Toutes choses que nient les systèmes industriels, pour qui les animaux sont des choses qu’il s’agit de transformer pour produire la matière animale, le “minerai”, avec un maximum de rentabilité.

“Dans le système industriel, les animaux sont là pour produire, le plus possible et le plus vite possible.”

L’amélioration des conditions d’élevage dans l’industrie n’est-elle selon vous qu’un leurre ?

Jocelyne Porcher : Les systèmes industriels sont violents parce qu’ils donnent aux animaux un statut de produit industriel. Je vous invite à voir le film “Notre pain quotidien” de Nikolaus Geyrhalter (2005) qui montre ce à quoi, concrètement, renvoie ce statut dans le réel du travail. Les animaux sont là pour produire, le plus possible et le plus vite possible. Tout ce qui est improductif ou sous-productif est écarté par l’abattage.

Cet objectif est soutenu par une sélection génétique féroce, qui fait que les animaux ont des “performances” incompatibles avec une santé durable. Ils sont par ailleurs élevés dans des bâtiments fermés et beaucoup de vaches laitières n’ont pas l’occasion de brouter. Prétendre améliorer le sort des animaux dans ces systèmes, voire veiller à leur “bien-être” est effectivement un leurre. C’est le système industriel tel qu’il est conçu qui est une violence envers les animaux.

La problématique du “bien-être animal” entretient l’illusion que les animaux pourraient être “bien” en systèmes industriels. Le “bien-être animal” est aujourd’hui à la fois une problématique scientifique, une revendication des associations de protection animale et un créneau porteur pour la grande distribution.

La problématique du “bien-être animal” est donc récupérée par les grandes enseignes ?

Jocelyne Porcher : L’objectif des associations est d’améliorer le sort des animaux en incitant la grande distribution à préférer les systèmes de production améliorés, les volailles plein air, les poules plein air. Le problème est que, du fait de cette orientation, c’est progressivement la grande distribution qui intervient dans la construction des cahiers des charges et des systèmes de production. Cela sans changement sur le fond, par exemple sur les races animales, les performances, l’espérance de vie des animaux, l’autonomie de leurs éleveurs…

La relation aux animaux reste utilitariste et instrumentale, et sa rationalité essentiellement économique. Ce qui se présente comme une orientation morale renvoie de fait à des normes et non pas à une rationalité axiologique, c’est-à-dire à des valeurs, liées au travail. Ces productions issues de l’alliance entre protection animale et grande distribution renforce effectivement la puissance de cette dernière, et dissout les profondes différences qui existent entre l’élevage paysan et ces productions.

L’élevage paysan repose quant à lui sur une recherche d’autonomie des paysans et de leurs animaux, sur le sens de nos relations et nos liens avec la nature, avec les consommateurs… Autrement dit, l’élevage paysan porte un projet de société humaine avec les animaux. L’objectif n’est pas d’accumuler les profits mais de produire des aliments, des paysages, des liens avec les animaux porteurs de sens.

“Je reproche aux associations de défense du bien-être animal de ne pas soutenir l’élevage paysan et préférer les alternatives ‘biotech’.”

Vous égratigniez certaines associations de défense des animaux, qui ont malgré tout révélé au grand public la cruauté de l’élevage industriel. Que leur reprochez-vous exactement ?

Jocelyne Porcher : La violence industrielle contre les animaux existe depuis plus de cinquante ans, et elle est dénoncée depuis que les systèmes industriels existent. Depuis les années 1980 en France, si l’on veut savoir ce qui se passe pour les animaux, on peut le savoir. Mais jusqu’à présent, l’information n’était pas médiatisée car, à supposer que cela ait été le cas, quelle était l’alternative aux systèmes industriels ? L’élevage paysan. Or, quels actionnaires peuvent être intéressés par l’élevage paysan ? Aucun. L’élevage paysan ne sert pas le système capitaliste. Il valait donc mieux faire tourner les usines à viande et ne pas faire de vagues.

Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que la critique des systèmes industriels va de pair avec l’émergence d’alternatives cohérentes avec le système capitaliste lui-même. L’agriculture cellulaire peut remplacer les systèmes industriels avec profits pour les investisseurs. Les “révélations” des associations servent le développement des alternatives biotech. C’est pour cela qu’elles sont à ce point médiatisées. Elles ne dévoilent rien, elles préparent la demande de produits de l’agriculture cellulaire en montrant la violence contre les animaux et en prétendant que cette violence est inhérente à toute forme d’élevage.

Ce que je reproche aux associations, c’est de ne pas soutenir l’élevage paysan et de préférer les alternatives “biotech”. En cela elles servent le système économique qui a conduit à l’exploitation des animaux et qui conduit maintenant à leur disparition, car elles veulent empêcher les animaux de travailler et de vivre avec nous. Je pense que les dirigeants de ces associations en sont conscients et agissent ainsi pour sauvegarder leurs propres intérêts.

Vous démontrez que la consommation de “viande” de substitution, végétale ou cellulaire, sert essentiellement les intérêts financiers de l’industrie agroalimentaire, plutôt que ceux des animaux…

Jocelyne Porcher : La viande issue de l’agriculture cellulaire (“clean meat” ou viande “propre”, viande cultivée, viande “in vitro”) ou des biotechnologies du végétal ne sert effectivement pas la cause des animaux.

En premier lieu, si la viande “in vitro” devait arriver dans les rayons des supermarchés, comme cela semble se profiler à grand pas, elle provoquerait rapidement l’effondrement des productions animales et une disparition massive d’animaux de ferme. Dans un premier temps en effet, l’agriculture cellulaire vise à remplacer les produits issus des systèmes industriels. C’est à ce titre qu’elle est promue par les start-up et par les “défenseurs” des animaux.

Mais elle l’est aussi dans l’objectif de la mise en place d’une agriculture sans élevage, et non pas seulement sans systèmes industriels. L’agriculture cellulaire vise aussi à remplacer l’élevage paysan et à produire du lait, des œufs, des fromages “biotech”. À plus long terme, ce qui est visé, c’est la disparition de tous les animaux de ferme. Et au-delà même, de tous les animaux domestiques.

Enquête d’Envoyé spécial sur la “viande sans viande” pour France télévision, diffusée le 7 novembre 2019. (source : Franceinfos)

Vos recherches portent sur la relation entre l’animal et l’homme, notamment à travers le travail, “travail qui n’est pas réductible à de l’exploitation”. Quel est ce lien qui les unit depuis des siècles ?

Jocelyne Porcher : La domestication est décrite à partir de plusieurs critères, mais il y en a un qui a été oublié : le travail. Ce qui construit l’animal domestique, en tant qu’individu et en tant qu’espèce, c’est le fait d’être impliqué avec nous dans le travail. Dans un travail de production de biens (les vaches, les moutons…) ou de services (les chevaux, les chiens “de compagnie”…) mais aussi et surtout dans une relation. Car travailler, ce n’est pas que produire, c’est aussi vivre ensemble.

C’est parce que nous travaillons avec les animaux que nous vivons avec eux. Et les animaux ne sont pas passifs dans le travail. Si les conditions de travail le permettent, ils s’engagent avec nous, ils collaborent voire ils coopèrent. C’est vrai avec les animaux de ferme, mais c’est vrai aussi avec tous les animaux, quel que soit le secteur du travail avec eux. L’enjeu n’est pas de libérer les animaux du travail, mais de changer leurs conditions de travail et leurs conditions de vie.

“Les éleveurs respectent leurs animaux, car c’est le ressort même de leurs relations de travail avec eux.”

Entre production industrielle intensive d’animaux de ferme et alimentation de substitution, vous prônez donc une troisième voie alternative, l’élevage paysan. En quoi est-il plus respectueux pour la bête de ferme ?

Jocelyne Porcher : Nous sommes effectivement placés par les industries des biotechnologies et par les “défenseurs” des animaux devant une alternative : l’agriculture cellulaire (viande “in vitro” et autres produits animaux artificies) ou les systèmes industriels. Je défends effectivement, de façon étayée par plus de vingt ans de recherche sur l’élevage, une troisième voie, celle de l’élevage paysan.

Comme je l’ai montré, les productions animales n’ont rien à voir avec l’élevage. Ce sont deux mondes différents, voire opposés. Dans les productions animales, il n’existe qu’une seule rationalité : la rationalité économique. L’exploitation des animaux ne sert pas à “nourrir le monde” mais à générer des profits.

Ce n’est pas le cas en élevage où les rationalités du travail sont multiples. La première est relationnelle. Les éleveurs qui ont choisi ce métier l’ont fait parce qu’ils aiment la compagnie des animaux et la vie dans la nature. Il existe bien sûr une rationalité économique : il faut gagner sa vie, mais cela est adossé à la relation homme/animal. Le travail en élevage a aussi des rationalités morales et esthétiques. Les éleveurs, ceux qui font vraiment de l’élevage, respectent leurs animaux, car c’est le ressort même de leurs relations de travail avec eux. Je vous engage à voir le film d’Oliver Dickinson “Un lien qui nous élève” (2019) qui témoigne du souci, du respect et de l’attention qu’ont les éleveurs pour leurs animaux.

La fin de la production animale intensive est-elle une utopie, ou avons-nous des raisons d’espérer ?

Jocelyne Porcher : L’arrivée de l’agriculture cellulaire (par exemple dans les restaurants de Singapour) va effectivement provoquer la disparition des systèmes industriels, puisqu’elle vise à les remplacer. Nous allons passer d’une production de la matière animale en systèmes industriels à partir des animaux à une production industrielle en laboratoire à partir de la cellule des animaux, et non des animaux eux-mêmes. Mais le système de pensée qui préside à la production est le même. L’animal n’est rien, il n’est que le support de la matière animale.

Comme l’écrit Mark Post, pionner de ces innovations, “La viande ‘in vitro’ de bovin est 100 % naturelle, elle grossit en dehors de la vache”. La vache est remplacée par l’incubateur. On pourrait penser que le remplacement des productions animales industrielles par d’autres productions industrielles se passant des animaux pourrait être une bonne chose pour l’élevage paysan, mais il n’en est rien.

L’agriculture cellulaire, tout comme les “défenseurs” des animaux, promeuvent une agriculture sans élevage, et non pas seulement sans systèmes industriels. Actuellement, l’élevage paysan survit actuellement difficilement en dehors des niches de circuits courts, bio… Comment pourra-t-il faire face au rouleau compresseur de l’agriculture cellulaire, se vantant d’être bonne pour la planète, pour les animaux et pour la santé, quand bien même toutes ces assertions sont d’ores et déjà sujettes à caution ? Qui défend l’élevage paysan actuellement ? Et qui le défendra demain ?


Pour aller plus loin

Les conférences et publications de Jocelyne Porcher sur son site internet : jocelyneporcher.fr

“Cause animale, cause du capital”

Le Bord de l’eau, 2019, 115 p., 12 euros.

La science et l’industrie, aujourd’hui comme hier, concoctent pour nous “un monde meilleur”. Sommes-nous bien sûrs qu’il correspond à nos désirs ?


“Vivre avec les animaux, Une utopie pour le XXIe siècle”

La découverte, 2014, 9 euros (version numérique : 7,99 euros)

Dans notre monde radicalement artificialisé, seuls les animaux, en nous rappelant ce qu’a été la nature, nous permettront peut-être de nous souvenir de notre propre humanité. Mais saurons-nous vivre avec eux ?

 

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