Karpov, en aparté

Anatoli Karpov, 12e champion du monde d’échecs, et parrain des Rencontres nationales et internationales d’échecs du Cap d’Agde (Hérault). ©Eric Raz/CCAS

Pour le grand maître international, le caractère universel du langage des échecs est un vecteur d’éducation et développe l’imagination, notamment chez les jeunes.

Sa présence au Cap fait toujours sensation. Depuis leur création en 1994, Anatoli Karpov, quatre fois vainqueur du tournoi, honore, de manière indéfectible, son titre de parrain des Rencontres nationales et internationales d’échecs du Cap d’Agde. Engagé cette année dans un match défi qui l’oppose à Anatoli Vaisser, quadruple champion du monde vétéran, le 12e champion du monde a gracieusement accepté de se dévoiler un peu, à l’occasion de l’édition 2017 de CapÉchecs.

Depuis vingt-trois ans, vous n’avez jamais manqué une seule édition. Qu’est-ce qui explique cette assiduité remarquable ?

Il est très rare qu’un joueur participe à toutes les éditions d’un tournoi. Je crois que c’est un travail d’équipe qui est récompensé. Celui de Pascal [Lazarre], Bob [Textoris] et Bachar [Kouatly] et bien sûr de toutes les personnes sur le centre qui œuvrent à l’organisation de l’événement. Aujourd’hui, ce tournoi fait partie des plus anciens au monde. C’est aussi un des plus importants par le nombre de participants, toutes catégories confondues, avec des jeunes, des amateurs, des professionnels et des grands maîtres. Et puis, en jouant en individuel, sans défendre les couleurs de son pays, je pense que cela crée des liens entre les participants. On est en quelque sorte une grande famille.

De leur aveu, les habitués, surtout les amateurs, des rencontres cochent cette date sur leur agenda, comme un rendez-vous incontournable. Et vous ?

(Sourires) Oui. La dernière semaine d’octobre, c’est toujours calé. C’est le Cap d’Agde ! Même si mon mandat de député à la Douma (Parlement russe) m’oblige à être présent 25 jours par mois au sein de l’hémicycle.

Match défi opposant Anatoli Karpov (à g.), parrain de CapÉchecs, 12ème champion du monde d’échecs, à Anatoli Vaïsser, quadruple champion du monde des “vétérans” (plus de 65 ans). ©Eric Raz/CCAS

Cette année, le trophée Karpov a évolué, pour devenir en 2018 un Young Masters. Quel est votre regard sur cette initiative ?

Nous manquons de ce type de compétition pour les jeunes. Car, hormis les Championnats d’Europe ou mondiaux, il n’y en a pas tant que ça. Or, cette jeunesse joue aux échecs de plus en plus tôt, de plus en plus et de mieux en mieux !

Justement, au Cap, avec les colonies CCAS, les scolaires et les participants, l’engouement pour le noble jeu se vérifie d’année en année chez les jeunes. Est-ce un bon marqueur ?

Les échecs sont en train d’entrer dans les programmes scolaires dans de nombreux pays. Et c’est un mouvement qui va croître. En Roumanie, en Turquie, en Arménie ou encore en Moldavie, certaines écoles la proposent comme une matière à part entière. Récemment, en Russie, le ministère de l’Éducation nationale a décidé de faire de même dans tous les établissements du pays.

Pour créer une élite ?

Non, absolument pas. Même si, il ne faut pas le nier, cette initiative profitera sans conteste à la fédération des échecs de Russie. Mais le but principal n’est pas de favoriser l’élitisme. C’est d’apprendre aux jeunes à tenir un raisonnement logique, fondé sur la stratégie et à penser par eux-mêmes. Avec les nouvelles technologies, tablettes, ordinateurs, ils perdent ces capacités de raisonnement et de création aussi. Or, les échecs permettent de développer l’imagination des enfants. Et ça, à mon sens, l’éducation moderne, dans le système scolaire, l’a quelque peu laissé de côté…

Première rencontre interscolaire Russie/France entre l’équipe du lycée #180 “Poliforum” et l’équipe de l’Echec Club Montpellier. ©Eric Raz/CCAS

Est-ce à dire que ces vertus peuvent être transposées dans le monde du travail ?

Les échecs sont autant vecteurs d’éducation que pourvoyeurs de communication. Dans ce jeu, selon une longue tradition, les adversaires se concertent à la fin de la partie et pratiquent “l’analyse post-mortem”. Dans un cadre moins tendu, plus tranquille, les deux joueurs se réunissent ainsi pour instaurer un dialogue verbalisé consacré au jeu. Et, sans forcément parler la même langue, ils se comprennent ! C’est le caractère universel du langage des échecs.

Au point de désamorcer des tensions ?

Oui, bien sûr. Historiquement, dans tous les pays du monde, la communication à l’intérieur de la cellule familiale entre les parents et les enfants pose toujours problème. Bien souvent, les échecs favorisent une compréhension mutuelle entre les êtres. Donc le concept peut très bien être importé dans le monde du travail. Aux échecs, l’apparence et le statut s’effacent au profit du seul jeu. Et les différences entre les pauvres et les riches, les “faibles” et les “puissants” sont invisibles. La seule chose qui compte, c’est la manière de jouer de chacun !

Pour les enfants russes (et les autres), croisés sur le centre, vous restez un modèle. Et vous, quel était le vôtre à leur âge ?

Capablanca puis Spasski. Mais je me suis beaucoup inspiré de Capablanca, parce que j’aimais son jeu et son style universel avec une technique très pure. Jeu qui me permettait d’ailleurs de jouer contre n’importe quel type d’adversaire du top mondial.

Les quatre jeunes Russes sont finalistes du Belaya Ladya, tournoi interscolaire national. ©Eric Raz/CCAS

Cette année, votre seul adversaire se nomme Anatoli Vaisser pour un match défi singulier au Cap. Comment se prépare-t-on à ce genre de rencontres journalières, cinq jours durant ?

Toutes les compétitions exigent une préparation spéciale. Avec des approches et des stratégies différentes selon l’adversaire. Il faut évaluer très objectivement et de la façon la plus précise qui soit sa propre force et celle de l’autre. Une fois que l’on a bien ciblé ça, on choisit différents types d’ouverture. Avec certains on va plus orienter la partie vers la finale, alors qu’avec d’autres on va se diriger vers des parties plus complexes.

De toutes les éditions de CapÉchecs, quel est votre souvenir le plus marquant ?

Je pense que c’est un ensemble de choses… Mais c’est sans doute ma victoire dans le premier trophée Karpov, en 2012, et la finale contre Vassili Ivanchuk. Comme je n’étais pas sûr d’y participer, puisque je me dirigeais déjà vers une carrière politique, je ne m’étais pas bien préparé et cela a été très difficile pour moi. J’ai été très surpris de le battre alors qu’il était sans conteste, à cette époque, au sommet de son art et un des plus grands joueurs du monde, ce qu’il reste d’ailleurs.

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