Hubert Reeves : “Les étoiles parlent à tout le monde”

"comprendre quelque chose de ce monde dans lequel nous existons..." Hubert Reeves photo : Julien Millet/CCAS

« Comprendre quelque chose de ce monde dans lequel nous existons… » Hubert Reeves – photo : Julien Millet/CCAS

Eminent astrophysicien, mais aussi grand vulgarisateur, Hubert Reeves souligne combien les sciences répondent au besoin ancestral de l’homme de comprendre ses origines. Mais il alerte également sur la dégradation de l’environnement due à certaines applications des sciences, qui menacent l’existence même de l’espèce humaine.

Qu’est-ce qui vous passionne dans la recherche scientifique ?

La connaissance. J’ai toujours eu une curiosité personnelle, l’envie de comprendre quelque chose de ce monde dans lequel nous existons, et j’ai toujours eu une grande reconnaissance pour les gens qui m’apprennent quelque chose. Je suis curieux. Je ne sais pas d’où cela me vient. Mes parents n’étaient pas du tout scientifiques. Mon père était représentant de commerce. Mais il est vrai qu’il y avait dans la famille une vraie vénération pour la nature. Mes parents m’emmenaient souvent, lorsque j’étais enfant, au bord d’un lac au Québec pour connaître le nom des poissons, des plantes, admirer le coucher de soleil. Je le dis souvent aux parents : emmenez vos enfants dans la nature. C’est un cadeau pour toute leur vie. Et cela en fera de bons défenseurs de la nature.

Quel rapport établissez-vous entre votre activité de vulgarisateur des sciences et celle de chercheur ?

Il y a un vaste public qui s’intéresse aux questions scientifiques, sans savoir à l’avance qu’elles les passionneront. C’est ce que j’explique souvent aux collégiens ou aux lycéens, qui disent que la physique les ennuie : la physique leur apprend des choses sur ce qu’ils sont, et d’où ils viennent. Dès qu’ils comprennent cela, la physique, la chimie, la biologie deviennent des chapitres de leur existence intérieure. L’astronomie est un domaine merveilleux pour parler des sciences, parce que les étoiles parlent à tout le monde, bien plus que les molécules. Les étoiles sont à la fois un lieu de rêve et un lieu de raisonnement. Elles sont un lieu de poésie et de connaissance.

Beaucoup de gens se détournent des sciences parce qu’ils critiquent la « technoscience » et ses impacts sur l’environnement et la vie humaine. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai qu’il y a aujourd’hui des problèmes posés par l’utilisation des sciences, comme avec les pesticides qui entraînent de graves problèmes écologiques. Mais il faut aussi rappeler que la science nous a permis de guérir des maladies autrefois incurables. La science, comme la technique, n’est ni bonne ni mauvaise en soi. On peut en faire des bombes atomiques comme des vaccins. Il faut distinguer la science des valeurs. Pour ma part, je trouve que la science a amélioré et même réenchanté le monde humain. Je pense en particulier à la Lune, qui a été vue pendant des siècles comme un lieu de légendes. Savoir que la Lune, comme toute la matière de l’univers, est formée de la même matière que nous autres humains est pour moi un facteur de réenchantement de l’univers et de ses étoiles à l’énergie presque infinie.

A propos de l’énergie des étoiles, que pensez-vous du projet Iter développé à Cadarache dans le cadre d’une collaboration internationale et visant à produire de l’énergie par fusion nucléaire, comme le font les étoiles ?

C’est un projet intéressant qu’il faut poursuivre. La difficulté, aujourd’hui, est que personne ne sait si l’énergie de la fusion de l’hydrogène, comme dans les étoiles, est rentable. Peut-on produire plus d’énergie que l’on en injecte pour obtenir la fusion nucléaire ? Aujourd’hui, personne ne le sait, et c’est bien le but d’Iter que de tester cette hypothèse. S’il s’avère qu’il est possible de produire ainsi de l’énergie, ce sera extraordinaire, car les sources d’énergie que nous utilisons majoritairement aujourd’hui, que ce soient les hydrocarbures ou la fission atomique (qui nécessite de l’uranium, dont les réserves ne sont pas inépuisables), sont finies. Elles ne nous permettent pas de penser à plus de mille ans. Mais il y a mille ans, c’était le Moyen Age ! Si l’on veut penser une source d’énergie vraiment durable, à l’échelle de centaines de milliers d’années (qui est l’âge de l’espèce humaine), ne polluant pas et n’émettant pas de gaz à effet de serre, il n’y a que deux solutions : les énergies renouvelables, comme l’éolien ou le solaire, et, peut-être, la fusion nucléaire. En soulignant bien que l’on ne peut aujourd’hui prouver sa fiabilité.

Quelles sont aujourd’hui pour vous les grandes questions irrésolues en astronomie ?

Il y en a deux. La première est la fameuse question que posait déjà Leibniz au XVIIIe siècle, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? La seconde est : pourquoi cette matière possède-t-elle de l’information, comme des charges électriques, des atomes, des molécules ? Ce qui revient à se demander pourquoi il existe des lois de la physique. On constate qu’elles existent, mais d’où proviennent-elles ? Il faut à mon avis commencer par dire qu’il existe de la matière et qu’elle est régie par des lois pour faire de la science. Mais savoir d’où proviennent cette matière et ces lois est actuellement hors de notre entendement, et je pense qu’il faut, aujourd’hui, renoncer à apporter des réponses à ces questions.

Vous avez écrit qu’il fallait “rendre obsolète la formule de Descartes selon laquelle l’homme doit se rendre maître et possesseur de la nature”. Qu’entendez-vous par là ?

Tout ce que nous avons appris des crises de l’environnement, depuis quelques décennies, est que notre comportement d’humain nous conduit droit dans le mur. Il faut apprendre à s’intégrer harmonieusement dans les écosystèmes pour pouvoir durer. Je prends l’exemple d’une tortue. Ce n’est pas un animal très intelligent. Mais les tortues vivent depuis 250 millions d’années ! Après quelques millions d’années, l’homme risque de disparaître, et en a été tout près durant la guerre froide, où nous avons été à maintes reprises à deux doigts de l’affrontement nucléaire mondial. L’homme découvre qu’il est périssable à cause de ses propres inventions. Nous utilisons mal notre formidable intelligence. Nous pêchons deux fois plus de poissons qu’il ne s’en reproduit naturellement. Nous vidons les océans ! Ce n’est évidemment pas durable. Nous devons revoir, à la manière des tortues, notre intégration dans les écosystèmes, pour y donner autant que nous y prenons. Des millions d’espèces ont disparu parce qu’elles n’avaient pas su s’intégrer dans les écosystèmes. L’espèce humaine doit à présent réfléchir à sa manière de s’intégrer durablement dans la nature, qui ne fait pas de cadeaux.

Quelles sont aujourd’hui, pour vous, les principales menaces qui pèsent sur l’environnement ?

La plus connue est le réchauffement climatique. Et la COP21 a eu raison de fixer comme objectif de limiter le réchauffement à +2°C. Mais une autre menace, moins connue car moins spectaculaire, est l’érosion de la biodiversité. Nous éliminons quantité d’espèces animales et végétales qui nous sont indispensables. La disparition des vers de terre, sous l’effet des pesticides, ne fait pas la une des journaux. Pourtant, c’est un problème aussi grave que le réchauffement climatique, car les vers de terre oxygènent les sols pour les rendre fertiles. L’espèce humaine est très saccageuse. Elle pourrait avoir supprimé la moitié des espèces vivantes d’ici à la fin du siècle. Nous pensions être le chef-d’œuvre de la nature, le sommet de l’évolution. Ce n’est pas vrai : nous sommes une espèce parmi tant d’autres, soumise aux lois de la nature. C’est pourquoi la protection des espèces dont nous dépendons, et plus généralement de la biodiversité, est devenue un enjeu central.

Comment concilier cette protection de la nature, à laquelle vous appelez, et la réduction des inégalités entre pays du Nord et pays du Sud ?

On dit souvent que l’écologie est un luxe de riches. C’est faux. Une grosse tempête sur Paris ou Miami n’est pas très grave alors qu’elle est dramatique sur les bidonvilles de Rio. Les conséquences, déjà perceptibles, du réchauffement climatique sont beaucoup plus inquiétantes pour les pays du Sud que pour ceux du Nord. En ce sens, on peut dire que nous n’avons pas le choix. Un milliard d’êtres humains vivent en dessous du seuil de pauvreté. Si l’on accepte l’idée de décroissance, cela revient à les abandonner à eux-mêmes. Or un des buts de l’écologie est d’améliorer la qualité de la vie. Ce qui doit croître n’est pas la richesse, mais la qualité de la vie. C’est essentiel si l’on veut un peu plus de justice par rapport à tous les gens qui sont aujourd’hui dans la misère.

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