Les jeunes, leurs parents et l’info : “Cultiver le doute sans provoquer la défiance”

Dans “Grandir connecté”, Anne Cordier, maîtresse de conférences à l’Université de Rouen, restitue son enquête de terrain menée auprès de collégiens et lycéens, sur leurs pratiques et leurs représentations du numérique et de l’information. ©Elise Rebiffé/CCAS

Les ados, des crétins digitaux face aux réseaux sociaux ? En plus d’être méprisante, cette affirmation est fausse, démontre Anne Cordier, qui étudie depuis 2009 le rapport des adolescents à l’information. “Faisons confiance aux jeunes, tout en leur apprenant à débattre, à analyser et vérifier leurs sources”, plaide cette spécialiste des usages et pratiques numériques, qui rappelle que la culture numérique est aussi un enjeu d’éducation.

D’après vos travaux, comment les jeunes s’informent ils ?

Tout d’abord une remarque préliminaire : lorsqu’on parle d’information avec les jeunes, on ne peut pas se cantonner à l’information dite d’actualité. L’acception du terme “information” est beaucoup plus large pour eux (il peut comprendre des recherches pour leur travail scolaire ou leur culture générale, ndlr).

Les réseaux sociaux sont la première source d’information des adolescents, quel que soit leur milieu social. Cependant, il faut sortir de l’idée du “tout numérique”. Le bouche-à-oreille avec la famille, les autres ados demeure important : l’information est une source d’échange et de dialogue.

Sur les réseaux sociaux eux-mêmes, ils vont d’abord configurer leur fil d’actualité en “likant” (en s’abonnant à un contenu, ndlr) des pages de médias, en particulier Kombini, Brut ou certaines chaînes Youtube. En second lieu, ils vont s’informer via les comptes de leurs “amis” sur le réseau.

Quel rapport ont-ils aux médias traditionnels ?

Globalement, les jeunes rejettent les médias dits “mainstream”, les médias de masse. La télévision est perçue comme un instrument de lobotomisation. D’ailleurs, ils ne considèrent pas les présentateurs comme des journalistes mais comme des animateurs.

Par ailleurs, ils établissent une hiérarchie au sein même du média “télévision”. Si, dans les milieux défavorisés ou les classes moyennes, le journal télévisé de 20 heures demeure une source d’information que les ados regardent avec leurs parents, les chaînes d’info en continu comme BFMTV et CNews sont très stigmatisées.

Ils considèrent qu’elles produisent du “non-travail journalistique”. Lorsqu’on les interroge, ils déclarent : “ça parle tout le temps de la même chose, ils recherchent le buzz, et ils font exprès de créer de faux débats pour faire monter la sauce”, ce qui les met très en colère. Ils ont par ailleurs été très marqués par les images de violences policières qui tournaient en boucle, pour lesquelles ils incriminaient clairement les chaînes tout info.

Une seule émission de télévision tire son épingle du jeu : “Cash investigation”, régulièrement citée dans les enquêtes. Pour eux, c’est l’émission de référence. Ce qui donne une idée de ce qu’est un “vrai” journaliste dans leur imaginaire : un professionnel qui a une démarche de recherche, qui va sur le terrain, qui vérifie et cite ses sources. Ils reprochent aux autres journalistes de télévision de “faire du théâtre” : “quand ils interrogent quelqu’un, c’est agressif et pas forcément fondé. Ou alors ils servent la soupe”, assènent-ils lors des enquêtes.

Quel est leur rapport à la presse écrite, papier ou numérique ?

Ce rapport est assez ambigu. De prime abord, ils déclarent qu’ils ne la lisent pas. En 2017, j’ai mené une enquête sur l’information des jeunes dans une classe de Première ES dans un lycée difficile. Un seul élève déclarait lire l’”Équipe”.

Par contre, j’ai découvert que deux tiers de la classe utilisaient Discover (un agrégateur de presse sur Snapchat). Leurs profs n’en revenaient pas ! Seulement pour eux, ce n’est pas lire la presse : “lire la presse, c’est avoir un journal papier entre les mains”.

Les jeunes sont très attachés à l’information gratuite. Pourquoi paieraient-ils une information sur le Net, qui, pour eux, est intrinsèquement gratuit ?

C’est sans doute pour cela que de grands médias comme “Le Monde” ou “Le Figaro” investissent TikTok, Instagram, ou la plateforme de jeux vidéo en streaming Twitch, réseaux plutôt destinés aux jeunes…

Ces médias ont peur de perdre une part de marché énorme, et essaient d’adapter leur format aux pratiques projetées à travers les médias sociaux. Ce sont des stratégies à la fois marketing et éditoriales. Ce qu’ils y font est intéressant : ce sont des formats courts, auxquels sont habitués les jeunes, que l’on peut utiliser lors de séances pédagogiques ou lorsqu’on est parent et parfois démunis pour expliquer l’actualité à ses enfants.

Par ailleurs, cette présence des grands médias sur les réseaux permet aux ados de se familiariser avec des sources fiables, grâce auxquelles ils pourront par la suite vérifier des informations. Mais je doute quelque peu de l’efficacité de ces stratégies, car les jeunes sont très attachés à l’information gratuite. Pourquoi paieraient-ils une information sur le Net, qui, pour eux, est intrinsèquement gratuit ? Ils sont sensibles à la qualité de l’information, mais ne font pas le lien entre ce qu’ils lisent et les sommes engagées pour parvenir à ce résultat.

Que pensez-vous des discours médiatiques sur les pratiques numériques des jeunes, qui les dépeignent soit comme des “digital natives” (“génération digitale”, ndlr) soit comme des “crétins digitaux” à la merci de la moindre fake news ?

Ces deux discours sont caractéristiques d’une tendance sociale et historique, qui consiste pour les adultes, à critiquer certaines pratiques culturelles juvéniles, qu’ils trouvent stupides. On a pu l’observer à l’apparition du rock’n roll ou de la télévision.

Mais, dans les deux cas, ces représentations posent problème, car elles font des jeunes une catégorie homogène. Lorsqu’un adulte parle d’un autre adulte, il va le considérer dans sa singularité : c’est une femme, qui est née à tel endroit, vit dans telle ville, mariée à tel individu, etc.

Mais dès qu’il évoque les jeunes, il parle “des ados”. Comme si l’adolescent, c’était le tigre du Bengale ! “Alors l’ado, il s’alimente comme ça, il dort comme ça, il vit comme ça”, quel que soit le gamin ! Ce qui est assez paradoxal en fait, à l’époque de l’enfant roi, où chacun d’entre nous considère ses enfants comme uniques et exceptionnels !

Bref, ces discours font écran à la réalité et masquent la diversité des pratiques, des problématiques en fonction de milieux sociaux, de situations de vie. Ce qui nuit à la justesse de l’accompagnement pédagogique, en empêchant tout dialogue avec les jeunes. La personne qui fait référence aux notions de “digital natives” ou de “crétins digitaux” plaque des codes d’adultes sur des pratiques d’adolescents.

Cela revient à nier les besoins sociaux et culturels des ados, qui s’expriment à travers ces pratiques. Le concept de “crétin digital” est bien pratique pour mettre les jeunes dans des cases. Et c’est aussi vendeur. Il sert tout un mouvement anti-école, anti-culture pour tous. Ce sont des propos élitistes et profondément méprisants, qui brocardent les parents des milieux sociaux les moins favorisés, et condamnent les gamins qui n’ont pas les codes culturels de l’élite !

L’illusion est de croire que la maîtrise de la technologie permet aux jeunes de comprendre tout ce qu’ils voient à l’écran.

Dans la mesure où certains ados sont beaucoup plus à l’aise que leurs parents dans l’utilisation des nouveaux outils technologiques, la “génération digitale” est-elle dénuée de toute réalité ?

Il est normal que les jeunes développent, notamment avec leurs amis, un certain savoir technique sur des outils que n’ont pas connu leurs parents. L’illusion est de croire que cette maîtrise de la technologie leur permet de comprendre tout ce qu’ils voient à l’écran.

Certains parents me disent qu’ils laissent faire leurs enfants parce qu’eux-mêmes n’y connaissent rien. Mais personne ne leur demande de devenir spécialiste de Snapchat ou TikTok ! S’ils n’ont pas la compétence technique, ils ont une capacité d’analyse des contenus plus développée que les plus jeunes. Il leur suffit de dialoguer avec leurs enfants, qui pourront par ailleurs les initier à ces nouvelles pratiques, et de les accompagner, de leur parler de leur identité en ligne, de les prévenir d’éventuels risques, ou de prendre du recul vis-à-vis d’une information qui les perturbe.

L’accompagnement des jeunes dans l’utilisation des réseaux sociaux semble donc être une notion clé…

Effectivement. Il est inutile de diaboliser cette pratique : elle est là, il faut faire avec. L’autre erreur fréquente consiste à dire aux jeunes que les réseaux sociaux ne sont pas une bonne source. Cela revient à considérer Facebook, par exemple, comme un média à part entière, et à confondre canal de diffusion et éditeur de contenus. Il faut donc plutôt expliquer aux ados le fonctionnement des réseaux sociaux, et la façon de configurer leur fil d’actualité pour contrebalancer le pouvoir algorithmique.

En effet, ce rapport aux algorithmes et aux recommandations constitue un véritable problème. Depuis que j’ai écrit “Grandir connecté” en 2015, je constate chez les jeunes une sorte de fatalisme à ce sujet : ils savent qu’un algorithme fait des calculs pour les influencer, mais ils s’en remettent tout de même beaucoup à la machine pour leur navigation sur le web.

Il s’agit de leur montrer qu’il est possible de tromper la machine, de jouer avec. Je propose par exemple à mes étudiants de configurer sur un réseau des profils qui ne leur correspondent pas du tout, ce qui fausse complètement les recommandations de l’algorithme. L’important, c’est qu’ils se sentent responsables de leurs actes et retrouvent le pouvoir d’agir.

Les discours répétés concernant les fake news ont contribué à créer chez les jeunes une grande défiance envers tous les journalistes.

Pour pouvoir agir, il faut être capable d’évaluer la validité d’une information. Comment faire comprendre aux ados qu’il est nécessaire de vérifier une info avant de la partager ?

C’est très compliqué. Le média “presse écrite” conserve une image de sérieux, de rigueur et de fiabilité, là où le média “télévision” est d’emblée soupçonné d’être orienté, manipulé par le pouvoir. C’est pour cela qu’ils vont privilégier cette source dans un cadre scolaire, “pour être sûrs de leur coup”.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils s’informent spontanément par la presse écrite, c’est toute l’ambiguïté. Si le “matraquage” au sujet des fake news a fonctionné sur eux ces dernières années, en les rendant davantage conscients de la circulation de fausses informations, ils ne vérifient cependant une info que si elle paraît très louche. Toute la difficulté est de leur apprendre à cultiver le doute sans provoquer la défiance.

Or, ces discours répétés concernant les fake news ont contribué à créer chez les jeunes une grande défiance envers tous les journalistes, considérés comme responsables de la circulation de ces fausses informations. Pour emprunter ce chemin étroit entre doute et défiance, l’une des pistes réside dans la responsabilité vis-à-vis de l’autre : partager une fausse info peut avoir de lourdes conséquences sur autrui. Il ne suffit pas de révéler aux ados l’existence de fausses infos : il faut leur apprendre à les identifier, les analyser, les vérifier, bref leur inculquer une vraie culture des sources.

La plupart des jeunes que j’ai suivis conservent les habitudes informationnelles de leurs parents, quel que soit le milieu.

Quelle est l’influence du milieu social sur les pratiques informationnelles des jeunes ?

Le milieu social est la première instance de socialisation à l’information, dans laquelle les jeunes vont fonctionner par imitation des adultes présents. Par la suite, la plupart d’entre eux conservent les habitudes informationnelles de leurs parents, quel que soit le milieu. Parfois cependant, notamment dans les milieux défavorisés, certains vont en changer, dans la mesure où ils aspirent à évoluer vers d’autres sphères sociales. C’est ce que l’on appelle le phénomène des transclasses informationnels.

Les jeunes que je suis depuis 2012 sont tous issus de milieux défavorisés. Deux d’entre eux se sont orientés vers de hautes études (préparation à l’Ena et thèse à l’université). Ils m’ont tous deux déclaré : “j’ai grandi avec “Les reines du shopping” et le “6 minutes d’M6”, mais dans mon studio étudiant, c’est Arte et France culture !”. Ce changement de pratiques informationnelles est un facteur d’affiliation sociale à ce nouveau milieu et de réussite universitaire.

D’autre part, le milieu social influence le discours des jeunes sur les journalistes et la vérification des sources. Dans les milieux favorisés, les parents vont proposer une certaine éducation aux médias et à l’information, contrairement à ceux des classes plus populaires, qui n’en auront pas forcément les capacités. Enfin, la question du coût de l’information devient un marqueur social énorme. Les seuls ados qui sont prêts à payer pour l’information sont issus de milieux plutôt aisés, qui sont déjà abonnés à certains journaux par leurs parents.

Le rapport à l’information comporte une part intrinsèquement émotionnelle, quel que soit le media utilisé et quel que soit l’âge de la personne.

Les jeunes mettent énormément d’affect et d’émotion dans leur pratiques numériques, que ce soit vis à vis de l’objet Smartphone ou des contenus qu’ils consultent : en quoi cela peut-il influer sur leur façon de s’informer ?

Le rapport à l’information comporte une part intrinsèquement émotionnelle, quel que soit le media utilisé et quel que soit l’âge de la personne. Nous avons tous des souvenirs d’événements qui nous ont marqués en raison de l’émotion qu’ils ont provoquée en nous : la chute du Mur de Berlin, les attentats du 11 septembre, les attentats contre Charlie Hebdo… Ces épisodes vont souder une génération. Le rôle du parent peut-être alors d’expliquer un fait d’actualité traumatisant aux plus jeunes et de les aider à prendre du recul. L’événement devient un élément de dialogue et de partage entre générations.

Dans les pratiques informationnelles des ados, l’affect est d’abord un facteur positif : il est important de montrer aux jeunes le plaisir que l’on prend à s’informer, que cette pratique n’est pas uniquement source de pièges et de dangers. Mais l’émotion peut faire obstacle à une forme de rationalité nécessaire à l’analyse de l’info. Il faut donc leur faire prendre conscience de ces deux processus.

Vous plaidez pour une “conception citoyenne d’une culture de l’information”. Qu’entend-on par “culture de l’information”, et pourquoi l’Unesco la considère-t-elle comme un droit humain ?

L’accès à l’information ne suffit pas. Développer une culture de l’information, c’est apprendre à analyser celles qui nous sont transmises quotidiennement, les traiter, les vérifier et en débattre. Cette culture nous permet ensuite d’agir dans et sur le monde, de disposer des moyens de lutter contre les pouvoirs économiques, politiques, ou culturels.

Elle est également un outil d’émancipation, afin d’échapper à l’assignation à résidence sociale. Considérer la culture de l’information comme un droit humain, c’est à la fois porter l’exigence de l’égalité des chances, et soutenir la démocratie.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux équipes d’animation des colonies de vacances de la CCAS lorsqu’elles abordent l’utilisation des réseaux sociaux dans la recherche d’information ?

Écoutez les jeunes. Ne les jugez pas. Et je le dis sans démagogie. La grande tentation des adultes, c’est de conclure avant de commencer. C’est d’asséner des vérités, quitte à ce qu’elles ne soient pas du tout le reflet de la réalité des pratiques.

Essayez de comprendre le sens que ces pratiques ont pour eux. Et privilégiez le dialogue plutôt que la confrontation : fondamentalement, ils sont demandeurs d’explications. Je cite Morgan, 17 ans : “Faites-nous confiance et aidez-nous à nous améliorer. On a besoin de vous !”.


Pour aller plus loin

“Grandir connecté : les adolescents et la recherche d’information”
C&F éditions, 2017,

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