Lutte contre la désinformation : et si l’art pouvait aider ?

Décrypter, s’orienter, évaluer l’information pour permettre à chacun d’entre nous de faire des choix éclairés, tel est le but de l’exposition “Fake News. Art, fiction, mensonge”. @Gregory Brandel

Fake news, false news, deep fake… À l’occasion de l’exposition “Fake News : Art, fiction, mensonge” à la Fondation EDF, l’un de ses concepteurs, Laurent Bigot, journaliste, chercheur et directeur de l’École publique de journalisme de Tours (EPJT), explique comment l’art contemporain peut aider à prendre conscience des enjeux de la désinformation.


Exposition “Fake News : Art, fiction, mensonge”

Jusqu’au 30 janvier 2022, à la Fondation EDF, 6, rue Juliette Récamier, 75007 Paris. Entrée gratuite sur réservation.

Site Internet : https://fondation.edf.com.


Que signifie exactement l’expression “fake news” ?

Ce sont des fausses informations, dites aussi infox, fabriquées pour tromper. Les chercheurs distinguent les fausses informations transmises avec l’idée qu’elles sont vraies – les “false news” [fausses informations, ndlr] – et les fausses informations diffusées en connaissance de cause – les “fake news” [informations truquées, ndlr].

Ceux qui diffusent les fake news peuvent avoir pour objectif de faire parler d’eux, de faire rire leurs destinataires ou de nuire à une personne, un groupe ou même un État. C’est un phénomène qui est particulièrement difficile à quantifier. Des études ont été faites aux États-Unis, mais nous ne disposons pas de chiffres solides. On présuppose cependant que le phénomène est massif sur les réseaux sociaux.

Comment l’art permet-il d’appréhender ce phénomène ?

Les œuvres d’art touchent les visiteurs autrement que ne le ferait une conférence. Elles laissent en mémoire des images mentales, des impressions. Et elles rendent palpable le phénomène. Pour l’exposition, nous avons choisi des pièces qui abordent le thème des fausses informations, comme “Géométrie de l’espace” de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, qui matérialise les flux de scams – ces tentatives d’escroquerie par faux mails – des pays du Sud vers les pays du Nord.

Il y a aussi des œuvres qui traitent indirectement du sujet. Ainsi, le dessin incomplet “Arab Spring #2” [Printemps arabe #2, ndlr] de Karl Haendel souligne que montrer partiellement la vérité la trahit. Nous avons enfin passé commande à des artistes en leur donnant carte blanche. La variété des supports – dessins de presse, installations multimédias, film d’animation… – sont autant de portes d’entrée vers le sujet.

Karl HAENDEL, Arab Spring#2, 2013
Karl Haendel reproduit ici, au crayon, des photographies prises lors du Printemps arabe, en omettant certaines parties. ©Grégory Brandel

Certaines œuvres dévoilent des trucages. Pourquoi est-ce important ?

Avec elles, la tromperie prend corps. L’installation d’Alain Josseau “G255”, par exemple, montre, d’un côté, une maquette d’immeubles en carton sur un fond vert sous l’œil d’une caméra et, de l’autre, l’image vidéo avec l’incrustation en arrière-plan de troupes militaires. On croirait un reportage de guerre. Quant aux fausses vidéos de Bill Posters et Daniel Howe, qui ont manipulé des interviews de stars, elles illustrent que, grâce à la technologie dite “deep fake”, on peut faire tenir des propos à quelqu’un qui ne les a jamais tenus. Dévoiler ces mécanismes donne une idée des coulisses des fake news. On découvre que, lorsque l’on a envie de tromper son monde, il n’y a pas vraiment de difficultés techniques.


Bill POSTERS, Daniel HOWE, 2019
La technique du “deep fake” (aussi appelé hypertrucage, infox vidéo ou vidéotox) pousse encore plus loin la manipulation multimédia, et donc son pouvoir de tromperie, puisqu’une vidéo et sa bande son peuvent être modifiées à l’envi. ©Grégory Brandel

Vous présentez un extrait des “Protocoles de la rumeur”, film documentaire de Marc Levin qui traite d’un faux document propageant des idées antisémites. Quel était votre objectif ?

Nous voulions souligner que le phénomène n’est pas nouveau. “Les Protocoles des sages de Sion” est un texte apparu au début du XXe siècle à l’origine d’une vieille rumeur encore active aujourd’hui. Ce pseudo-document censé faire état d’un complot juif mondial est passé plutôt inaperçu à sa publication avant de trouver de plus en plus d’écho, puis d’inspirer “Mein Kampf” d’Hitler. Le film de Marc Levin, qui date de 2005, montre qu’au lendemain du 11 septembre 2001 le livre faisait recette chez les bouquinistes de New York.

Aujourd’hui, la rumeur d’un complot juif continue à circuler sur la Toile même si l’on sait depuis longtemps que le document est faux. C’est fou. L’idée s’est ancrée peu à peu que, si la rumeur est vieille, elle serait vraie. Comme toutes les théories du complot, ce texte explique des faits complexes d’une manière simple, là avec un bouc émissaire désigné.

L’éducation reste une clé. On peut armer les citoyens pour qu’ils soient plus prudents et acquièrent des réflexes.

Si les démentis ne suffisent pas, comment lutter contre les fake news ?

On n’arrêtera pas les flux de fausses informations : il n’y a jamais eu autant de canaux pour les véhiculer. L’artiste Chris Bolin, dans une vidéo accessible hors ligne, invite à se déconnecter pour prendre du recul et réfléchir. C’est une solution. L’éducation reste une clé. On peut armer les citoyens pour qu’ils soient plus prudents et acquièrent des réflexes : chercher à comprendre l’information, comparer les sources de l’information, se dire qu’un document audiovisuel a pu être falsifié…

On peut aussi souhaiter responsabiliser les Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, ndlr]. Si ces derniers financent des opérations de lutte contre la désinformation en ligne, c’est avec un impact faible. Il faudrait que les Gafam agissent pour stopper la circulation de fausses informations qui peuvent porter préjudice, susciter des agressions, verbales ou plus graves, tels les règlements de comptes qui se produisent entre communautés dans certains pays. Les réseaux sociaux prétendent refuser la “censure”, pourtant ils suppriment déjà les images de crimes et de suicides qui peuvent y être postées. Cela montre bien qu’il est nécessaire d’intervenir. La question de la réglementation semble devoir être abordée.

À gauche : Tsila HASSINE et Carmel BARNEA BREZNER JONAS, Fake Truth (Faux truisme), 2019-2020.
Impression en temps réel, sur un rouleau de papier, de la référence de tout nouvel article ou message posté sur Internet contenant l’expression “fake truth” (fausse vérité) : belle démonstration de l’importance des flux de désinformation et de la difficulté à les endiguer. ©Grégory Brandel

À droite : Samuel ROUSSEAU, Soubresauts du monde, 2013
Œuvre hypnotique évoquant le rôle de la presse, le traitement de l’information et son inflation, au point de parler d’infobésité. ©Grégory Brandel

Quel changement avez-vous noté avec la pandémie ?

La vulnérabilité du public s’est probablement accrue pendant la crise. Avec des événements anxiogènes, une absence de réponses fiables, davantage de temps passé devant les écrans et sur les réseaux sociaux, les conditions étaient réunies pour se laisser prendre à des discours fabriqués souvent dans le but de nuire. L’idée du complot a cela de rassurant qu’elle permet d’appréhender la complexité de la réalité avec une solution sur mesure “prête à croire”. Et puis, comme le disent les spécialistes du cerveau, nous tendons à privilégier la simplicité, surtout si cela conforte ce que nous pensons.


Pour aller plus loin

Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi), partenaire de l’exposition, propose des ressources sur les fakes news, les questions à se poser face à un contenu sur le web, et les offres éditoriales de vérification de l’info.


 

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