Marie Lavandier, du Louvre-Lens : “J’assume l’engagement social du musée”

Historienne d’art et anthropologue de formation, Marie Lavandier a pris la tête du Louvre-Lens en 2016. ©Musée du Louvre-Lens/Gautier Deblonde

Bâti sur un ancien carreau de mine, le Louvre-Lens a fêté ses cinq ans en décembre dernier. Et reste fidèle au bassin minier, qui l’a adopté, souligne Marie Lavandier, conservatrice générale du patrimoine et directrice du Louvre-Lens.

Ouvert en 2012 seulement, le Louvre-Lens est depuis fortement scruté et évalué, certains ont parlé d’un “échec”. Que répondez-vous à ces critiques ?

Je rappelle notre histoire, qui est celle d’un pari audacieux : installer un musée et les collections du Louvre au sein d’un territoire durement frappé par la fin de l’activité minière et dont la population était majoritairement peu habituée à fréquenter les musées. Ce geste culturel est aussi un laboratoire pour aller au-delà du rôle habituel de développement culturel qu’ont les musées, en endossant aussi une responsabilité sociétale. Grâce à une démarche partenariale extrêmement forte, le Louvre-Lens a peu à peu trouvé sa place au cœur d’un territoire désormais en redéveloppement, dont il accompagne bien sûr le rayonnement culturel mais aussi le développement économique et social. C’est une idée que partagent le ministère, le Louvre, la région et l’ensemble du territoire.

On a comparé le Louvre-Lens au musée Guggenheim de Bilbao, en Espagne. Un projet comme le Louvre peut-il à lui seul faire revivre le bassin minier ?

Une activité culturelle ne peut pas à elle seule relever un territoire sinistré. Rappelons qu’à Lens la ville s’était développée sur la base d’une mono-industrie, le charbon, qui a employé jusqu’à un million de personnes. Or Bilbao n’a pas le même passé industriel, et il s’agit d’une ville touristique et universitaire. Le musée s’y est installé après des dizaines d’années de restructuration économique et des milliards d’euros d’investissement. Ce qui est sûr, c’est que la reconversion du bassin minier s’inscrira sur plusieurs décennies.

Le Louvre participe de ce processus de restructuration, qui comprend d’autres projets impulsés par les collectivités territoriales. Parmi eux, citons la Louvre-Lens Vallée, cluster de start-ups dédiées au numérique culturel, le Centre de conservation du Louvre actuellement en construction à Liévin, ou encore la création d’un nouveau centre hospitalier à Lens. Même si les leviers économiques ne sont pas à proprement parler entre les mains du Louvre-Lens, nous avons également déjà créé 400 emplois indirects, principalement dans la restauration et l’hôtellerie.

Le personnel du musée est-il recruté dans la région ?

Les deux tiers de notre équipe viennent du bassin minier ou de la région. Le tiers qui est originaire d’ailleurs concerne essentiellement les métiers très spécialisés, notamment dans le domaine de la conservation. Le personnel embauché par nos prestataires d’accueil, de sécurité et d’entretien est quant à lui quasiment entièrement recruté localement. Et moi-même, j’habite à Lens !

Vous revendiquez une fréquentation du musée par les publics populaires supérieure à la moyenne française (18 %, soit 6 points de plus que la moyenne nationale). C’est une fierté ?

Bien sûr, car c’était l’enjeu. Notre public est non seulement plus populaire mais il est aussi plus familial et plus local – 65 % des visiteurs sont originaires des Hauts-de-France et même 20 % de l’agglomération de Lens-Liévin. C’est, qui plus est, un public fidèle : 40 % des visiteurs étaient déjà venus au Louvre-Lens, en moyenne ils ont effectué 6,3 visites en moins de cinq ans. Ce qui fera la différence, c’est la politique culturelle conduite dans le bassin minier avec ses spécificités. Car il n’y a pas de contradiction entre l’excellence scientifique ou artistique et l’accessibilité.

Le musée adapte ses visites aux familles, notamment avec des enfants dès 9 mois. ©Musée du Louvre-Lens/Frédéric Lovino

Le Louvre-Lens développe de nombreuses initiatives sociales, notamment avec Pôle Emploi, les prisons de la région et diverses structures d’insertion. Aujourd’hui avec un projet comme le Louvre-Lens, c’est obligatoire d’en passer par là ?

C’est une forme de responsabilité et d’évidence. Nous souhaitons expérimenter de nouvelles manières d’articuler la culture, la connaissance et la beauté avec la vie individuelle et collective, y compris quand celle-ci n’est pas facile. J’assume l’engagement social du musée – terme que je préfère au terme “socioculturel”, très typé années 1980, où les projets n’avaient pas l’ambition de porter des contenus culturels de haut niveau.

Un exemple. Quand Pôle Emploi nous a sollicités dans le cadre de son Club jeunes, nous avons travaillé et réfléchi ensemble, pour aller au-delà d’une simple visite adaptée ou participative. Nous avions là des jeunes qui n’avaient jamais travaillé, qui n’ont pas souvent vu leurs parents, voire leurs grands-parents, travailler. Et nous avons choisi de privilégier non pas l’acquisition de connaissances, mais le partage de compétences entre les jeunes et nos médiateurs : c’est-à-dire qu’ils apprennent comment poser leur respiration, maîtriser leur gestuelle, gérer les questions déstabilisantes et leur stress… Au bout de cinq jours, voilà de nouveau ces jeunes dans la Galerie du temps en train de présenter un œuvre devant une caméra et leurs camarades, parfois même devant des visiteurs. La métamorphose est impressionnante ! Et, à l’arrivée, les statistiques de Pôle Emploi montrent qu’ils accèdent mieux à l’emploi.

À l’heure du numérique, vous valorisez les médiations culturelles humaines. Pourquoi ce choix ?

C’est une dimension irremplaçable de la médiation, qui tient parfois chez nous du spectacle vivant : depuis peu, notre brigade des Interrupteurs organise des happenings théâtraux et musicaux dans des lieux inattendus – cinémas, gares, sorties d’écoles – pour surprendre et briser la glace. Notre approche du public n’est pas descendante – nous n’allons pas “apporter la culture dans le bassin minier” – mais relationnelle et latérale : il s’agit d’amener progressivement le public vers le musée, grâce au jeu, au spectacle ou au sport.

L’important n’est pas que les gens viennent au musée, mais que s’installe un temps de relation avec eux, où qu’ils soient, là où ils sont : hors les murs, dans les prisons (y compris en quartier de haute sécurité), dans les hôpitaux, les galeries commerciales, avec des ateliers de pratiques artistiques. C’était aussi la démarche du Café des voisins, qui a accompagné la construction du Louvre à Lens, ou de la soirée loto réservée à nos voisins proches pour l’anniversaire du musée, l’année dernière : c’est de la convivialité pure.

N’avez-vous pas peur de rendre les autres musées ringards ?

Bien sûr que non ! Il n’y a pas de modèle unique, les musées diffèrent selon leur environnement. Et les bonnes pratiques se partagent. J’ai mis du temps à l’admettre, mais je pense qu’il y a des musées dont la visée est plutôt scientifique et de recherche, et d’autres dont la mission est de s’inscrire dans un champ qui les dépasse : l’aménagement du territoire et le champ social. Mais on se retrouve tous et toutes sur nos missions fondamentales : vie scientifique et culturelle, création et diffusion de connaissances, construction sociétale.

Sur 3000 m², la Galerie du temps expose plus de 200 oeuvres prêtées par le musée du Louvre. ©Musée du Louvre-Lens/Emmanuel Watteau

Avec la Galerie du temps (qui a d’ailleurs inspiré le Louvre d’Abou Dhabi), nous avons par exemple fait éclater le projet habituel du musée : ni cloisons, ni ailes, ni départements, nous avons fait disparaître tous les éléments de cloisonnement, jusqu’aux cimaises ! La Galerie du temps, c’est le fleuve de l’histoire qui monte vers vous. Il s’agit aussi de retrancher de l’œuvre tout ce qui la redouble. Nul besoin de la surcharger de discours pour y amener le public.

L’ouverture prochaine, face au Louvre, d’un hôtel 4 étoiles ciblant essentiellement une clientèle internationale n’est-il pas contradictoire avec la démocratisation du musée ?

Ce projet s’adresse aux 35 % de visiteurs qui ne viennent pas de la région, et dont on aimerait que le nombre – et non la proportion – augmente. Nous travaillons à développer un tourisme de courts séjours avec le projet Autour du Louvre-Lens, en lien avec Pas-de-Calais Tourisme et l’office de tourisme de Lens-Liévin. Ce projet a été choisi pour signer par le ministère des Affaires étrangères dans le cadre de la promotion touristique de la France à l’étranger. Ce territoire reste méconnu. Mais avec son patrimoine minier classé à l’Unesco, ses grands sites de mémoire, son architecture, ses cités-jardins, ses terrils… il dispose d’un vrai potentiel touristique. Cette offre d’hébergement 4 étoiles reste donc corrélée à une valorisation de notre territoire et de son identité.

Concernant le projet scientifique et culturel du Louvre-Lens, Louvre 2030, vous affichez une volonté participative avec la mise en place de groupes de discussion citoyens et populaires.

Le premier projet scientifique et culturel du musée date de 2008. Or, en dix ans, la situation du Louvre-Lens et les attentes le concernant ont considérablement évolué. Son adoption sincère par les habitants, dont témoignent les premiers chiffres de fréquentation et le taux de fidélisation, m’a indiqué que signer un projet décennal sur le Louvre-Lens de mon seul nom était à rebours de l’esprit du musée. Nous avons donc associé tous les agents du musée, nos partenaires, y compris institutionnels, et bien sûr la population. Au mois de mars, pendant une semaine, tous et toutes ont pu réagir aux valeurs du musée, à sa politique d’exposition et de médiation, et même proposer des œuvres. Une restitution publique en sera proposée à l’automne 2018.

Soutenez-vous la venue de la Joconde au Louvre-Lens ?

Le déplacement de la Joconde, à Lens comme ailleurs, n’est pas à l’ordre du jour. L’œuvre est particulièrement fragile et, selon le Louvre, un voyage risquerait de lui causer des dommages irréversibles. Par ailleurs, le Louvre a chiffré ce que coûterait le déplacement de la Joconde pour quelques mois : environ 30 millions d’euros. Ce montant très important équivaut à deux fois le budget annuel du Louvre-Lens. Par ailleurs, je dois avouer que ce culte des chefs-d’œuvre me dérange quelque peu. Mais lorsque les supporters du RC Lens déploient cette banderole en plein stade, ce qu’ils expriment c’est une fierté blessée, quelque chose de l’ordre de la réparation, de la résilience, de la renaissance. C’est très émouvant, et cela témoigne de l’engagement des habitants pour le Louvre-Lens.

Quel·le artiste contemporain·e aimeriez-vous accueillir au Louvre-Lens ?

En octobre, le parc du musée verra l’installation d’une œuvre d’art contemporain de la plasticienne Françoise Pétrovitch – artiste cotée sur le marché de l’art – dans le cadre du dispositif des Nouveaux Commanditaires porté par ATD Quart Monde et la Fondation de France [qui permet à des groupes de personnes de tous milieux de solliciter un.e artiste pour qu’il ou elle crée une œuvre à partir d’une thématique choisie, ndlr]. C’est la première fois que nous consacrerons une exposition à un artiste vivant.

Question subsidiaire, sur la privatisation de la SNCF et l’enjeu de la disparition de certaines lignes de transport : craignez-vous que cela ait un impact sur la fréquentation du musée ?

La mobilité est évidemment un enjeu majeur, et elle est amenée à se transformer. L’agglomération Lens-Liévin développe en ce moment un projet de bus à haut niveau de service (BHNS), ce qui est une excellente chose. Le maintien des liaisons ferroviaires avec Paris, Lille et Arras est également très important, et pas seulement pour nos visiteurs. Car la SNCF est depuis toujours un partenaire du musée. Nous proposons d’ailleurs un pass Louvre-Lens/TER permettant de se rendre au musée au départ de toutes les gares des Hauts-de-France en payant seulement 50 % du trajet aller-retour et avec un tarif réduit pour nos expositions temporaires.


Pour aller plus loin

Musée du Louvre-Lens
En ce moment
: “L’empire des roses”, à voir jusqu’au 23 juillet.

S’y rendre : 99 Rue Paul Bert, 62300 Lens

Voir la galerie en ligne

Vos billets moins chers sur ccas.fr : 5,50 € au lieu de 10 €. Accès à la grande galerie et aux expositions temporaires. Après achat, vous avez 3 mois pour utiliser vos billets. Le billet est non daté : vous y allez le jour de votre choix (pas de restriction).
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