Nos coups de cœur | Un premier roman sur la beauté sauvage des éléments et de l’amour

Laurine Roux, autrice du livre “Une immense sensation de calme” aux Editions du Sonneur / Dotation livres 2020, événement Millefeuille ©Editions du Sonneur

Dans l’univers de Laurine Roux, la nature règne en maître. À la fois âpre et protectrice, elle révèle les âmes pures et blessées. Comment conjurer la dureté de la vie, l’absurdité de la condition humaine, sinon par l’amour… C’est la leçon d’”Une immense sensation de calme”, premier roman et chant d’amour à la liberté, à la passion amoureuse et à la beauté sauvage des éléments.


“Une immense sensation de calme”, roman de Laurine Roux, éditions du Sonneur, 2018, 128 p.

Un livre à retrouver dans les bibliothèques des villages vacances.
Une auteure à retrouver cet été dans les villages vacances.


Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les “Invisibles”, parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.


“Une immense sensation de calme” est avant tout une très belle histoire d’amour ?

C’est une histoire d’amour, mais aussi une histoire de nature et de mort : ce sont comme les trois mèches d’une même tresse. Il s’agit d’une jeune fille qui a tout perdu, les gens qu’elle a aimés, notamment sa grand-mère, Baba, qui l’a élevée. Se retrouvant seule face à ce vide, elle décide de partir sur la route. Elle y rencontre Igor, sauvage et magnifique, dont elle tombe amoureuse et qu’elle suit aux confins des montagnes. Je trouve cet abandon à l’autre magnifique. C’est la manifestation d’une forme de liberté où la passion amoureuse n’est pas destructrice mais libératrice.

Vous donnez à voir un monde dans lequel seul le strict nécessaire domine, où même la parole est rare…

Ce qui m’intéressait était de raconter une histoire – survivre après une guerre – plutôt que de délivrer un message. Lorsque l’on écrit, notre personne politique transparaît ; il n’est pas forcément besoin de vouloir dire quelque chose, raconter suffit. L’imbrication du récit et de l’écriture est fondamentale pour moi ; c’est pourquoi j’ai délibérément utilisé une écriture de sécheresse, une écriture de l’économie qui porte l’histoire. L’important pour moi est de trouver les mots justes et de jouer avec eux. Primo Levi disait que seuls les mots résistent à l’oubli.

“Ce livre est peut-être la projection d’un passé où l’on vivait en harmonie avec la nature, où l’anthropocène n’existait pas.”

Dans votre roman, la nature est omniprésente, dominante, à la fois âpre et protectrice.  Est-ce une ode à la nature ? La nostalgie d’une civilisation perdue ?

Une ode certainement ; j’ai toujours trouvé refuge dans la nature. J’ai utilisé ici tous les outils poétiques pour la chanter, la célébrer, dans sa force parfois destructrice comme dans son sublime. Mais je n’ai pas de nostalgie personnelle, seulement des souvenirs d’enfance marqués par les récits de mes grands-parents qui m’ont bercée. Peut-être aussi la projection d’un passé où l’on vivait en harmonie avec la nature, où l’anthropocène n’existait pas.

Qu’est-ce qui caractérise vos différents personnages ?

Une forme de sauvagerie très charnelle. Ils sont tous taiseux et existent de façon animale. Leur présence passe par leur corps. C’est lui qui décide.

En quoi les figures de la Baba et de Grisha sont-elles emblématiques ?

Ah, les grands-mères ! Elles sont présentes dans tous mes textes. Mes deux grands-mères ont beaucoup compté pour moi. Ce sont des figures de transition, détentrices d’un savoir. Je me suis construite avec cette matrice-là. Dans la vie, j’apprécie les vieilles personnes ; j’aime les côtoyer. J’apprends beaucoup de leur manière d’être. Lorsque l’on arrive à l’orée de la mort, on possède une forme de résignation, de sagesse que je trouve extrêmement belles. On peut apprendre à apprivoiser la mort à leurs côtés. J’ai de l’admiration, de la fascination pour elles.

“Je veux être douce avec le lecteur, ne pas lui faire de mal, mais en même temps lui dire la vérité.”

Votre écriture est poétique et très sensuelle. Est-ce cela qui procure au lecteur une immense sensation de calme ?

J’écris à partir de mon corps, de mes sensations. J’ai l’image en moi, le souvenir d’une odeur, d’un ressenti, il me faut donc trouver les mots qui vont épouser ces sensations. C’est un travail long. À l’échelle d’une phrase, cela peut durer très longtemps. Et cela exige une recherche lexicale rigoureuse et méticuleuse. J’aime jouer sur les métaphores, sur les oxymores.

Et puis, je veux être douce avec le lecteur, ne pas lui faire de mal, mais en même temps lui dire la vérité ; pour cela il faut trouver les expressions exactes. La condition humaine est inacceptable ; c’est une manière de se consoler. Néanmoins, je considère que l’auteur n’a pas autorité sur ce qu’il écrit, qu’il peut être dépassé. Le lecteur peut l’éclairer.

Qu’apporte la littérature à l’être humain ?

La littérature est la seule manière juste d’entrer en contact avec les autres. J’ai souvent eu le sentiment lors de conversations de passer à côté de l’essentiel et que ce que l’on vivait intérieurement – le plus intéressant, le plus intense – se jouait, se révélait dans le silence. C’est pourquoi je me suis mise à écrire, très tôt. Je cherchais à exprimer exactement ce que je ressentais.

“Une immense sensation de calme” m’est venu il y a dix ans. J’avais 30 ans. Mais je le trouvais trop littéraire, trop poétique. Pourtant, il était comme une braise incandescente au fond d’un feu. Il ne s’épuisait pas. Au bout de huit ans, je l’ai repris. Il me possédait et continuait de me surprendre. L’écriture est sortie au-delà de moi, malgré moi. J’étais emportée par un flux plus vaste que moi, c’est assez rare et assez jubilatoire et vaut tous les efforts et les échecs par ailleurs. J’étais un peu comme la marionnette dont le marionnettiste tire les fils. Mon texte gagnait la légitimité d’être publié. Là aussi, ce fut une longue bataille.

L’immense sensation de calme s’apparente-t-elle à la mort ?

Non, ce n’est pas la mort mais plutôt son acceptation. La mort est vécue par mon héroïne comme un changement d’état, de matière ; et cela n’a rien de mystique ni de religieux. C’est un chemin personnel qu’elle parvient à parcourir. J’ai exalté l’acceptation de la mort de son amoureux. La narratrice est un double d’écriture lorsqu’elle chante l’amour, la nature : sa voix, c’est la mienne. Peut-être une façon de me consoler.


mediatheque

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