Profession : allumeur de réverbères

“Ouvrier réduisant la lumière du bec de gaz devant l’Arc de triomphe à Paris”, août 1939. Photographie pour le journal “le Matin” (détail). ©MRN/fonds photographique de presse

Retour sur la place de cet ouvrier électricien dans l’imaginaire collectif, du XVIIe siècle à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, à partir des archives du musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne. Article réalisé par Salma El Aazdoudi et Candice Maj-Leboeuf du MRN. 

Qui aujourd’hui s’imaginerait les Champs-Élysées sans leurs lumières ? Cependant, l’éclairage public, loin d’être une évidence, est plutôt le résultat de longs tâtonnements depuis le XIIIe siècle. À cet égard, l’ouvrier électricien, célébré dans la littérature populaire et dans par le conte “le Petit Prince”, s’inscrit dans l’imaginaire collectif comme un démiurge, rythmant la vie de chacun.

Il faut remonter au XVIIe siècle pour situer les premières formes de l’éclairage public en France. Des milliers de lanternes à bougie et de flambeaux avaient été placés dans les rues et sur les façades, sur ordre de Nicolas de La Reynie, premier lieutenant général de la police de Paris nommé par Louis XIV.

Ces nouvelles dispositions ne répondaient nullement, comme on pourrait le penser, à des considérations esthétiques, mais participaient plutôt de ce que l’on pourrait appeler une “politique de la ville” contre l’insécurité répandue dans les rues parisiennes. Les rues deviennent alors plus accessibles la nuit et voient se développer de nouvelles formes de sociabilité : les soirées se prolongent !

Un ouvrier vital à la ville

On peut donc aisément comprendre l’importance que revêtait le métier d’allumeur de réverbères dans l’espace public. Cette idée se trouve incarnée dans une photographie publiée dans le journal “le Matin” en août 1939, nommée a posteriori “Ouvrier réduisant la lumière du bec de gaz devant l’Arc de triomphe à Paris.”

“Ouvrier réduisant la lumière du bec de gaz devant l’Arc de triomphe à Paris”, août 1939. Photographie pour le journal “le Matin”. ©MRN/fonds photographique de presse

L’ouvrier de l’éclairage public occupe une place particulière dans ce cliché : il se distingue en effet face à l’Arc de triomphe ; l’aube va poindre et déjà sur la plus belle avenue du monde se pressent bourgeois élégants et femmes de la haute société. L’échelle sur laquelle il se tient l’élève par rapport à ces personnages. Une métaphore aux yeux du photographe ? L’ouvrier serait donc vital à la ville…

La mise en valeur du métier d’ouvrier est davantage renforcée par la composition de la photographie dans laquelle l’ouvrier se tient en équilibre sur l’échelle. Cet équilibre trouve un écho dans la posture penchée du passant situé à sa gauche. L’Arc de triomphe fait également l’objet d’une attention particulière mais ce symbole de la grandeur de la France ne se retrouve qu’au deuxième plan, le premier plan étant occupé par… l’ouvrier.

Palais de la Lumière et de l’Électricité lors de l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne, 25-31 mai 1937. Photographie pour le journal “Paris-Soir”. MRN/fonds photographique de presse

S’il est assez rare d’accorder une place prépondérante aux ouvriers, cette photographie n’en est toutefois pas le premier exemple. En 1937, quatre ans après l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir et seulement un an après les Jeux olympiques de Berlin, qui avaient tenté de présenter une image grandiose de l’Allemagne, une exposition internationale dédiée aux arts et techniques est inaugurée à Paris.

En 1937 toujours, les mouvements ouvrier et syndical militent activement : les premiers congés payés ont été accordés aux travailleurs français l’année précédente. Lors de cette exposition, au-delà des pavillons attribués aux différentes inventions, l’un est dédié à la solidarité.

La Fée Électricité célébrée

“La Fée Électricité” de Raoul Dufy, au palais de la Lumière et de l’Électricité lors de l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne, 25-31 mai 1937. Photographie pour le journal “Paris-Soir”. MRN/fonds photographique de presse

Tout comme dans la première photo publiée dans “le Matin” en août 1939, la composition de la deuxième photographie prise lors de l’inauguration du palais de la Lumière et de l’Électricité sur le Champ-de-Mars pour le journal “Paris-Soir” est méticuleuse et tripartite. Le premier plan est certes occupé par un groupe de trois personnes mais ce qui retient l’attention est davantage cette imposante machine et cette œuvre monumentale de Raoul Dufy, commandée par la Compagnie parisienne de distribution d’électricité.

Exposées dans le pavillon de l’électricité (premier pavillon dans lequel l’on rentre dans l’Exposition internationale), l’œuvre aujourd’hui conservée au musée d’Art moderne de Paris ainsi que la pièce de machine répondent à une volonté de mise en valeur du travail ouvrier. Telle une œuvre d’art à part entière, cette machine arbore des dimensions bien plus prééminentes que les spectateurs qui se cantonnent à un simple rôle passif. Visiter cette exposition, c’est s’apercevoir que l’électricité est vitale.

Et l’allumeur devint résistant

Bientôt pourtant, le rôle individuel de l’ouvrier sera amoindri face à l’effort collectif qu’exige un temps de guerre aussi inouï que celui de la Seconde Guerre mondiale. Si, en août 1939, on peut encore témoigner du geste de l’allumeur de réverbères, il disparaît progressivement. La production industrielle est directement touchée par cette rupture brutale ; elle chute de 1939 à 1941 et ne remontera qu’avec la Libération.

Des ouvriers résisteront face à l’occupant et ils utiliseront tout leur savoir-faire dans la lutte clandestine pour la Libération. On pense à la figure de Thomas Elek, immortalisé par l’Affiche rouge, dont les archives prouvent qu’il s’était inscrit à l’École centrale de TSF (aujourd’hui École centrale d’électronique, ECE) pour y apprendre des techniques utiles à la Résistance.


Pour aller plus loin

Vitrine de l’association Mege (Mémoire de l’électricité, du gaz et de l’éclairage public), Paris. ©Didier Delaine/ CCAS

L’association Mémoire de l’électricité, du gaz et de l’éclairage public (Mege)
Conservatoire ouvert aux groupes, sur rendez-vous.
Visites guidées lors des Journées européennes du patrimoine, les 21 et 22 septembre 2019.

Fondée en 1992 et administrée par des agents actifs et retraités d’EDF et de Gaz de France, l’association Mege dispose d’une collection exceptionnelle de matériel d’époque, de documents et ouvrages sur l’histoire du gaz, de l’électricité et de l’éclairage public.

Plus d’infos sur mege-paris.org

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