Progrès : la fin d’un monde

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©Arthur Jean/CCAS

Électricité, voiture, chauffage, plastique… Durant deux siècles, les énergies fossiles ont été à l’origine de multiples inventions. Elles ont aussi alimenté une fièvre productiviste qui menace désormais la totalité du monde vivant.

Dans la terre, dans les rivières, dans les mers, et maintenant dans l’air. Le plastique est partout. En avril dernier, une étude de la revue britannique “Nature Geoscience” révélait qu’il en pleuvait jusque dans le Parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises… Sur le vieux continent, la production annuelle de cette matière issue de la pétrochimie a littéralement explosé, passant de 1,5 à 322 millions de tonnes entre 1950 et 2015.

“Comme maîtres et possesseurs de la nature”

Si l’homme est capable de provoquer des pluies de plastique et de dérégler le climat, c’est qu’il entretient depuis des lustres une croyance parfois aveugle dans les bienfaits du progrès. Dès le XVIIe siècle, deux scientifiques et philosophes, l’Anglais Francis Bacon et le Français René Descartes, dessinent les contours du vieux rêve prométhéen. En 1637, Descartes affirme : “Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent (…), nous pourrions ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.”

Si la formule du penseur français est restée célèbre, c’est bien outre-Manche que va démarrer la révolution industrielle. Lorsqu’il dépose le brevet de la locomotive à vapeur en 1784, James Watt n’imagine sans doute pas qu’il inaugure une ère nouvelle dans l’histoire des énergies. Dopée par l’exploitation d’une ressource providentielle et abondante – le charbon –, la civilisation thermo-industrielle produit des miracles technologiques, comme le chemin de fer. Cette civilisation se perpétuera grâce à la découverte du pétrole, au milieu du XIXe siècle.

Un enfant qui naît aujourd’hui peut espérer vivre 71 ans, contre seulement 45 ans en 1950. Et pourtant, neuf personnes sur dix respirent aujourd’hui un air pollué, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Ce combustible aux applications infinies (transport, agriculture, textile, usage domestique…) est “la ressource la plus riche en énergie que l’on ait jamais trouvée”, expliquent les chercheurs et militants écologistes Asher Miller et Rob Hopkins : “Un baril équivaut à environ 24 000 heures de travail humain, soit plus de onze années sur la base de 40 heures par semaine.” Autre avantage non négligeable pour les patrons : l’extraction du pétrole nécessite infiniment moins de main-d’œuvre que le charbon. Adieu les grèves de mineurs !

L’effondrement, de la science-fiction à la réalité

L’or noir représente donc une manne inespérée pour le capitalisme anglo-saxon, porte-étendard du progrès technique et de la croissance illimitée. Un capitalisme qui creuse les inégalités, mais qui permet aussi une réelle amélioration des conditions d’existence. “Les progrès décisifs en matière d’hygiène publique, d’alimentation et de médecine ont augmenté la durée de vie et réduit considérablement le taux de mortalité”, concèdent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans “Comment tout peut s’effondrer”.

En soixante-cinq ans, la production annuelle de matière plastique a littéralement explosé. ©Shutterstock

Alors, que pourrait-on bien envisager pour rafraîchir la planète ? Injecter des centaines de milliers de tonnes de soufre dans l’atmosphère ainsi que le suggèrent les géo-ingénieurs ? Modifier l’axe de la Terre comme l’imaginait Jules Verne en 1889 dans son roman “Sans dessus dessous” ? Les pays occidentaux ont depuis longtemps atteint des niveaux de consommation d’énergie insoutenables pour la biosphère. L’effondrement de nos sociétés n’est plus un fantasme agité par quelques écologistes misanthropes. C’est désormais une hypothèse scientifique prise très au sérieux.

En 2013, le chercheur américain Dennis Meadows, coauteur quarante ans auparavant du célèbre rapport “Les limites à la croissance”, écrivait : “Il est trop tard pour le développement durable. Il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients.”

Certains chercheurs plaident pour un retour aux solutions énergétiques tombées dans les oubliettes de l’histoire, comme dans “Rétrofutur. Une contre-histoire des innovations technologiques”. D’autres, comme Philippe Bihouix, veulent tourner la page des “high tech” et du “techno-solutionnisme béat” : “Utiliser un bon vieux vélo non connecté et un régulateur de chauffage basique contribuerait davantage à notre bien-être que de participer à cette course généralisée aux terres rares (métaux utilisés dans les produits haute technologie) à l’autre bout de la planète pour fabriquer les smart grids, les smart cities et autres objets connectés”, indique-t-il.


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Dans “l’Événement anthropocène”, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz affirment, eux, que dans l’histoire humaine, il n’y a jamais eu de transition énergétique. En clair : aucune énergie ne disparaît au profit d’une autre. Le solaire et l’éolien s’ajoutent au nucléaire, qui lui-même s’est ajouté au pétrole, qui s’est ajouté au charbon…

La revanche de l’hydrogène

Roulerons-nous à l’hydrogène dans dix ou vingt ans ? Une chose est sûre : les industriels sont sur les rangs. Toyota, PSA, BMW, Engie, Total, Alstom, Air Liquide… Tous ont compris le potentiel de cette molécule dans un contexte de réchauffement climatique et d’épuisement des énergies fossiles. L’hydrogène présente un double avantage : sa combustion libère trois fois plus d’énergie que l’essence, et il ne produit que de l’eau.

En 2017, la Chine a mis en service le premier tram au monde propulsé grâce à ce procédé. L’an dernier, c’est l’Allemagne qui inaugurait le premier train à hydrogène. La France devrait imiter son voisin en 2023. Si la partie n’est pas encore gagnée, c’est déjà une victoire pour cette technologie propre connue depuis deux siècles. Reste à diminuer ses coûts de production.


Pour aller plus loin

“L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous”, de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz
Seuil, 2013, 320 p., 18 euros (édition numérique : 12,99 euros)


“Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes”, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens
Seuil, 2015, 304 p., 19 euros (édition numérique : 12,99 euros)


“Rétrofutur. Une contre-histoire des innovations technologiques”, ouvrage collectif sous la direction de C. Carles, T. Ortiz et E. Dussert
Buchet Chastel, 2018, 208 p., 24 euros.

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