Robert Guédiguian : “Cette pandémie a révélé des inégalités qui préexistaient”

Robert Guédiguian, ici lors de l’édition 2019 de Visions Sociales, pour présenter son long métrage “une Histoire de fou”. ©Sandrine Jousseaume/CCAS

À quelques jours du déconfinement, nous avions rencontré le réalisateur Robert Guédiguian, parrain du premier festival Visions sociales, en 2003. Il nous a confié son analyse de la crise et ses espoirs pour ce que l’on appelle déjà “le monde d’après”.

Enfermé chez lui depuis deux mois, Robert Guédiguian n’a pas trop le cœur à la fête, même à la veille du déconfinement. Contraint d’interrompre le tournage de son dernier film sur l’indépendance du Sénégal en mars dernier, il ignore s’il pourra reprendre avant la fin de cette année. Cette période fut néanmoins pour lui l’occasion d’une réflexion sur les changements profonds auxquels notre société doit se confronter.

Comment avez-vous vécu ce confinement ?

Je me considère comme privilégié par rapport à d’autres. Mon travail consiste essentiellement à manipuler des idées. Si on m’enferme chez moi, j’ai des dizaines de livres et de chaînes de télévision, une médiathèque à disposition, une connexion Internet qui fonctionne, j’ai la culture à domicile en somme, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Je peux réfléchir tranquillement et travailler sur une idée qui donnera peut-être un film dans trois ans.

Vous êtes donc parvenu à travailler ? De nombreux artistes ont expliqué que cela leur était très difficile en ce moment…

À vrai dire, il ne m’est pas possible de travailler sur deux projets en même temps. J’ai eu les bras coupés par l’interruption de ce film. De plus, dans la situation actuelle, je n’ai aucune visibilité pour commencer à travailler sur un autre film. Le cinéma, c’est concret. Le côté non concret de l’écriture dans la période que nous vivons me paralyse. Depuis deux mois, je me contente de relire des textes qui m’ont influencé, comme les “Lettres de prison”, de Rosa Luxemburg, par exemple. Donc j’ai surtout passé mon temps à prendre des notes… et à faire la cuisine ! Comme beaucoup de gens, j’adore manger ! (rires)

Robert Guédiguian, cinéaste confiné, mais travailleur acharné. ©Charles Crié/CCAS

Vous avez également mené des actions de solidarité avec la comédienne Ariane Ascaride, qui est votre compagne. En quoi consistaient-elles ?

Si j’avais eu le choix, j’aurais bien aimé conduire une ambulance ou me démener dans un hôpital, mais, hélas, j’ai 67 ans ! Alors nous avons financé des actions du Secours populaire, auprès duquel Ariane est très engagée. Et chaque jour, elle téléphone à des personnes âgées pour vérifier qu’elles vont bien, pour les distraire et connaître leurs besoins. Du “télésecours” en quelque sorte !

Dans un autre genre, dans ma société de production Agat Films et Cie, nous avons immédiatement baissé de 20 % le salaire des cadres et des patrons – eh oui, il faut nommer les choses par leur nom : je suis patron ! – pour que les autres salariés puissent continuer à toucher 100 % de leur revenu. Nous avons fait les calculs pour pouvoir tenir ainsi jusqu’en septembre. Pour la suite, nous croisons les doigts.

Que pensez-vous des mesures évoquées par le président de la République le 6 mai dernier pour soutenir le secteur culturel, en grande difficulté ?

J’ai trouvé le ton de son discours assez étrange. Le président faisait preuve d’une sorte d’enthousiasme, en nous incitant “à nous relever les manches”. Sa proposition de faire intervenir les artistes dans les écoles avait de quoi faire sourire, puisque cela fait des années que nous avons mis en place ce genre de dispositif dans les établissements scolaires, les hôpitaux, partout. De nombreux artistes, célèbres ou non, travaillent avec des animateurs sociaux.

Sur le fond, certaines mesures étaient intéressantes. La décision d’accorder une année blanche aux intermittents du spectacle est exceptionnelle et elle est actée. Je pensais qu’il essaierait de tergiverser davantage sur le sujet. Il faut se réjouir de chaque victoire. Ensuite, il faut, comme il l’a dit, mettre en place un fonds de solidarité, mais en relation avec les banques et assurances, afin de garantir les prochains tournages. Cependant je préfère la contrainte fiscale au simple appel à la générosité… Nous verrons si la façon de gouverner a réellement changé, lorsque le pouvoir politique parviendra à imposer cette mesure aux banques ! Si les grands patrons étaient de “braves gens”, ils demanderaient même à payer davantage d’impôts.

Enfin, la commande publique qu’il a évoquée [projets commandés par l’État ou les collectivités à des artistes, ndlr] est un dispositif essentiel pour certains artistes – auteurs, plasticiens, photographes… – qui ne bénéficient pas du système de l’intermittence. Mais pour l’instant, j’attends un passage des paroles aux actes.


“Gloria Mundi” : bienvenue dans le glorieux monde

Dans “Gloria Mundi” (2019), Robert Guédiguian nous plonge dans le quotidien d’une famille confrontée à la violence sociale contemporaine. 


Vous avez été le premier parrain de notre festival de cinéma Visions sociales en 2003. Cette année, la pandémie de coronavirus a conduit la CCAS à en proposer une édition numérique. Cela peut-il être, comme l’a suggéré le président de la République, une façon de se “réinventer” ?

Non, les moyens technologiques sont pour la culture des moyens de survie, de substitution indispensables dans cette période, et qui nous permettent de supporter l’enfermement. La Cinémathèque de Toulouse, que je préside, a également mis en ligne de nombreux films. Mais cela ne remplacera jamais le contact direct avec le public. Tous les endroits qui permettent de se rassembler, les places publiques, sont les lieux de la démocratie par excellence. Il faut qu’ils se remplissent à nouveau.

Dans ce cas, que signifie pour vous le verbe “se réinventer” ?

C’est un terme que j’aime beaucoup, car nous devrions nous réinventer en permanence. Cela signifie d’abord changer sa vision du monde, suite à un événement extérieur à nous-mêmes. La mise à l’arrêt de la société doit nous amener à prendre du recul par rapport à la manière dont nous vivons. Il faut faire marche arrière concernant le détricotage des services publics, déconnecter la santé, les transports, l’éducation, la culture de leur financement, et répondre aux besoins de ces secteurs – nombre de lits d’hôpitaux, de classes nécessaires, transports qui respectent les normes environnementales, etc. Ce sont des biens publics, qui appartiennent à la communauté.

Il faut également relocaliser certaines productions. Il ne s’agit pas d’un repli national, mais d’une demande d’autonomie dans certains secteurs vitaux. J’espère également que les gens vont reprendre des habitudes de proximité. Se faire livrer à domicile est devenu une mode, alors que nous pourrions nous rendre dans une librairie parfois située à 300 mètres de chez nous, surtout dans les grandes villes. La revendication écologique était déjà dans l’air du temps, le coronavirus n’a fait que la renforcer.

En fait, je parlerais plutôt de renaissance que de retour en arrière. Il faut remettre en place ce qui a fonctionné par le passé. Cette crise nous montre à quel point la politique est subordonnée à l’économie depuis des années. Peut-être les dieux se sont-ils fâchés, aurait-on dit dans l’Antiquité. Ils nous ont lancé des avertissements que nous n’avons pas écoutés : canicules, apparition de virus… Ils se sont dit qu’il fallait mettre un terme à la folie humaine avant le cataclysme.

Vous pensez donc que ce virus peut changer le monde ?

J’ai l’impression qu’il va nous aider, nous, les gens de gauche. Il valide nos arguments, en quelque sorte. Nous n’avons pas découvert les inégalités grâce à ce virus, mais on peut espérer qu’il les a révélées à d’autres personnes. Peut-être ces personnes voteront-elles par la suite pour ceux qui en parlent depuis vingt ans.

Après la crise financière de 2008, les gilets jaunes, l’énorme grève contre la réforme des retraites, cette crise pourrait être celle qui fera déborder le vase. Peut-être nos gouvernants vont-ils enfin mettre en place une réforme fiscale digne de ce nom. On a tout de même le sentiment qu’un certain dogme s’est brisé. Le discours sur la dette a radicalement changé. À mon avis, le déficit limité à 3 %, c’est terminé, nous n’en entendrons plus parler. Mon optimisme m’incite à m’inscrire dans cette perspective.


“Les ‘héros’ veulent des augmentations de salaire”  : lire la tribune de Robert Guédiguian dans “Libération”


La crise sanitaire a mis en lumière les travailleurs et travailleuses qui sont habituellement peu considéré·es, et que l’on remercie désormais par des applaudissements quotidiens. Cela vous redonne-t-il foi en l’humanité ?

Oui, tout à fait. Par le passé, on a souvent entendu dire que les personnels hospitaliers étaient privilégiés parce qu’ils partaient à la retraite plus tôt. J’espère que ceux qui les applaudissent aujourd’hui ont maintenant conscience que cette retraite anticipée est méritée, en raison de la pénibilité absolue de ces métiers…

Je souhaite également une restructuration profonde de l’hôpital, qui réponde aux besoins des soignants. Les salaires des infirmiers, comme ceux des caissières sont dérisoires. Et d’un coup, la société s’aperçoit lors d’une crise qu’ils sont les premiers à monter au front ! J’espère que cet élan de solidarité se transformera en conscience politique, pour revendiquer de meilleures conditions de travail pour ces salarié·es.

Les libertés individuelles pâtissent aussi de la crise sanitaire, drones pour surveiller les plages, application de traçage Stop Covid… À chaque crise, le gouvernement semble répondre par l’état d’urgence, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs en Europe. Qu’est-ce que ce constat dit de l’état de notre démocratie ?

De fait, bien avant l’apparition de l’application Stop Covid, nous étions déjà beaucoup plus tracés aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Nous ne pourrons pas aller contre ces avancées technologiques. Ce qu’il faut, c’est inventer des contre-feux, des organismes de contrôle composés de “sages” n’ayant aucun intérêt particulier dans ces technologies.

En tant que néophyte, je dirais qu’un dispositif de traçage qui permettrait de mesurer et de maîtriser l’évolution d’une épidémie avec plus d’efficacité qu’auparavant est une bonne chose. Sur le papier, en tout cas. La question est de savoir ce qu’il advient de ces données par la suite… Si elles sont détruites immédiatement après la crise et qu’elles ne sont pas transmises à d’autres réseaux, comme la DGSI [Direction générale de la sécurité intérieure, liée au ministère de l’Intérieur, ndlr], je ne vois pas où est le problème. Et si elles doivent l’être, il ne faut pas que ce genre de décision soit prise sans l’intervention d’un juge, garant de nos libertés.

Quant à l’utilisation de l’état d’urgence, je pense qu’elle sert surtout la communication gouvernementale. Lorsque François Hollande et Manuel Valls ont proclamé l’état d’urgence suite aux attentats de 2015, on s’est aperçu que certaines mesures annoncées existaient déjà dans le droit français ! L’idée d’état d’urgence vise à montrer que le pouvoir est dans l’action, plus qu’elle n’est un gage d’efficacité réelle. Cette conception du pouvoir est peut-être liée à la tradition gaullienne de l’homme providentiel.

Quel type de scénario pourrait vous inspirer la crise que nous vivons ?

Pour l’instant, on ne peut parler de cette crise qu’en termes théoriques et abstraits. La transformer en scénario de film, c’est tout autre chose ! On pourrait peut-être imaginer une fable dans laquelle un événement provoqué par les dieux induirait un renversement total des valeurs. On pourrait introduire cette histoire de virus dans un scénario comme celui de “Parasite” de Bong Joon-ho [premier film sud-coréen à obtenir la Palme d’or, en 2020, ndlr], dans lequel les pauvres se réfugieraient chez les riches. Tiens, c’est une idée, ça, je vais m’y mettre dès cet après-midi ! (rires)

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