Terres rares : l’envers du vert

Parmi les énergies renouvelables, les éoliennes offshore font partie des grosses consommatrices de terres rares. ©Shutterstock

Les technologies numériques et “vertes” en dépendent. D’extraction coûteuse, tant humainement que pour l’environnement, peu recyclée, cette matière première est sans doute l’un des enjeux énergétiques du 21e siècle. Un enjeu bien compris par la Chine, qui tient le monopole du secteur.

Qui connaît le néodyme, le lanthane, le praséodyme ou encore le dysprosium ? Ces éléments chimiques méconnus appartiennent à la catégorie des terres rares, groupe de métaux aux étonnantes propriétés électroniques et magnétiques, qui les ont placées au cœur des technologies de l’actuelle révolution industrielle, mêlant numérique et transition énergétique. Pâles d’éoliennes et batteries de voitures électriques, LED et disques durs, tous contiennent de ces terres rares, dont la production est aujourd’hui assurée à près de 90 % par la Chine. L’Empire du milieu tient-il là une carte stratégique ? Pourrait-il devenir, comme le Moyen Orient au temps des chocs pétroliers des années 1970, l’acteur maître du jeu mondial de l’accès aux matières premières ?

Une matière première omniprésente

La dépendance des industries de pointe à l’égard des terres rares est indéniable. Sans elles, il n’est pas exagéré de dire que la plupart des objets numériques de notre quotidien ne pourrait plus être produits, sans parler de leurs utilisations dans l’industrie aéronautique ou automobile. Les aimants permanents, omniprésents dans les technologies modernes, absorbent 20 % de la consommation mondiale de terres rares et surtout 50 % de sa valeur ajoutée. La construction d’une éolienne off-shore peut par exemple nécessiter jusqu’à une tonne de terres rares pour son générateur, qui convertit le mouvement des pales en courant. Les batteries des véhicules hybrides ou électriques en contiennent, selon les technologies, entre 1,2 et 3,5 kg : des quantités moindres, mais à multiplier par leur bien plus grande diffusion.

L’argument vaut aussi pour les disques durs d’ordinateur, qui ne contiennent certes que 4,5g de néodyme et de dysprosium, mais représente des quantités considérables si on les multiplie par les quelques 400 millions d’ordinateurs portables vendus chaque année dans le monde. Rien d’étonnant, donc, à ce que la consommation de terres rares progresse de 4 % par an. “Loin des slogans faciles prétendant que nos économies seraient en voie de dématérialisation, la lutte pour la mainmise sur ces métaux souligne la dépendance croissante de nos économies, et notamment de la nouvelle économie numérique, vis-à-vis des approvisionnements en matière première” souligne le géographe Ludovic Jeanne, de l’école de management de Normandie.

Un monopole chinois

Or la Chine fournit aujourd’hui 88 % des terres rares consommées dans le monde, qui sont extraites dans des conditions très critiquées tant pour les conditions de travail des mineurs, qui sont parfois des enfants, que pour leur impact sur l’environnement. Rares, ces terres ne le sont en vérité guère, moins en tout cas dans la croûte terrestre que l’or ou l’argent. Mais on ne connaît pas de gisement où elles pourraient être extraites sous forme métalliques du sol comme le sont le fer ou le cuivre. Elles sont toujours incluses dans la structure atomique de minéraux, ce qui implique des techniques de séparation onéreuses et souvent polluantes.

Un cargo d’exportation de terres rares au départ d’un port chinois. ©Shutterstock

La Chine est parfaitement consciente de la carte maîtresse que lui vaut sa géologie dans la géopolitique des matières premières. Le pays, explique Ludovic Jeanne, “a commencé à exploiter ces métaux vers la fin des années 1950 en Mongolie intérieure. Mais on date la mise en place de sa stratégie de monopole au début des années 1980. C’est à cette époque que le chimiste Xu Guangxian, décédé en 2015, propose au pouvoir chinois un plan pour accélérer le développement technologique du pays passant notamment par une mobilisation scientifique autour des terres rares”.

Trente ans plus tard, cette stratégie au long cours porte ses fruits. En 2011, la Chine a imposé durant quelques mois des restrictions à l’exportation du dysprosium et de quelques autres terres rares, qui ont entraîné une flambée des cours. Les analystes des matières premières y ont vu un test de ce nouveau pouvoir stratégique, qui n’a pas depuis été reconduit. Les cours des terres rares restent bas, quoi qu’en forte augmentation (le prix du néodyme et du praséodyme a bondi de 80 % en un an), la Chine abondant le monde tant de la matière première que des produits en contenant.

Des stratégies alternatives sous-développées

La stratégie chinoise de maintenir les prix des terres rares à des niveaux faibles vise aussi à décourager les autres pays de développer leurs propres approvisionnements. Extraire les terres rares des minéraux qui en incluent est en effet onéreux. Sur le papier, plusieurs pays pourraient se lancer dans la production de terres rares. Si la Chine a aujourd’hui 47 % des réserves connues, la Russie en compte 17%, l’Europe (en partie grâce au réchauffement climatique qui rend accessible à la prospection minière les terres gelées du Groenland) plus de 10%, le Canada 6 %, le Vietnam 5%. Mais l’exploitation de ces gisements ne sera rentable que si le cours des terres rares remonte.

Usine de recyclage de déchets électroniques à d’Izmir, en Turquie. ©OVKNHR/ Shutterstock.com

Reste enfin la possibilité du recyclage, aujourd’hui encore embryonnaire : moins de 1% des terres rares incorporées dans les équipements technologiques modernes sont aujourd’hui recyclés. Les technologies existent, mais ne sont pas utilisées. Comme le note le Bureau des Recherches Géologiques et Minières, “l’innovation est nécessaire pour recycler les terres rares des ordinateurs. Il faut en effet séparer les composants, isoler les aimants permanents présents dans les disques durs et retirer les terres rares avec des procédés proches de l’industrie minière extractive, les déchets électroniques étant broyés comme des roches”. Développer le recyclage implique donc un sérieux effort de recherche, qui n’a à ce jour pas encore été vraiment entrepris.

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