Visions sociales : des films, des femmes, des hommes et des luttes

Les militantes argentines pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse, à l’honneur du film “Que sea ley”, de Juan Solanas. ©Sandrine Jousseaume/CCAS

Droit à l’IVG, salariés en lutte… Du 18 au 25 mai, à quelques encablures de la Croisette, sur les hauteurs de La Napoule, le domaine d’Agecroft vibrait au rythme des projections et des rencontres sociales du festival de cinéma de la CCAS. De cette édition 2019, on retiendra la dignité d’hommes et de femmes debout, portée à l’écran par des cinéastes engagés.

Depuis dix-sept ans, le festival Visions sociales propose aux bénéficiaires des Activités Sociales la possibilité de vivre gratuitement une semaine de découvertes cinématographiques et culturelles en prise avec les réalités du monde contemporain. Durant huit jours, le programme est intense : quatre films présentés au quotidien, suivis de débats, le plus souvent en présence de la réalisatrice ou du réalisateur, des rencontres littéraires, une exposition, une librairie militante et la mise en valeur du travail d’associations.

Le tout au château des mineurs, un petit paradis surplombant la baie de La Napoule, où chacun peut goûter le calme et la convivialité propre aux échanges et aux discussions passionnées…

©Sandrine Jousseaume/CCAS

D’ailleurs, les habitué·es ne s’y trompent pas. Ainsi Bernadette, qui vient chaque année “les yeux fermés”, tant elle est sûre de trouver ici une programmation de qualité. Lors de cette édition 2019, cette agente EDF retraitée aura même pu jouer les vedettes en se prêtant au jeu de l’interview filmée, et apparaître dans l’une des pastilles vidéo projetées chaque soir avant le film de 21 heures dans le cadre des ateliers Parle. “Cette expérience m’a donné envie d’écrire un scénario et de réaliser un court métrage”, confiera la pétulante septuagénaire.

Il faut dire qu’à Visions sociales les barrières s’effacent quelque peu entre les réalisateurs, le public et même les acteurs puisque à l’issue des projections ou même à l’occasion des repas pris en commun avec les vacanciers, tous échangent autour des films et de leurs thématiques qui souvent remuent les cœurs et les consciences.

Droit à l’IVG : foulards verts sur tapis rouge

Ainsi le réalisateur argentin Juan Solanas a passé toute la semaine au château de La Napoule avec sa famille. Son film “Que sea ley” (“Que ce soit la loi”), qui raconte le combat des femmes pour le droit à l’avortement dans son pays, a suscité beaucoup d’émotion dès sa projection à Cannes : les militantes féministes interrogées dans le documentaire avaient fait le déplacement et ont monté les marches en brandissant des foulards verts. Ce symbole de leur lutte a ensuite été adopté sur le tapis rouge par nombre de vedettes comme Charlotte Gainsbourg, Pedro Almodóvar ou Penélope Cruz…

Quelques jours plus tard, le public a pu mesurer, en leur présence, le courage et l’énergie de ces femmes venues de toutes les régions d’Argentine qui ont servi de guide à Juan Solanas pendant les six mois de tournage et qui ont témoigné, parfois en prenant le risque d’être reconnues et poursuivies, de leur combat de femmes ayant avorté clandestinement. Des témoignages entrecoupés d’images des débats au Congrès et d’entretiens avec des responsables politiques, des médecins, des prêtres…


Écouter Juan Solanas, réalisateur de “Que sea ley”,
(Liberté sur paroles, Aligre FM)


Le réalisateur montre ainsi, de manière implacable, la complicité du corps médical, notamment lorsque la famille de Liliana Herrera relate l’histoire de cette jeune femme de 22 ans, morte d’une septicémie suite à un avortement clandestin, quatre jours avant le vote négatif du Sénat argentin, les médecins l’ayant laissée agoniser toute la nuit pour la punir d’avoir avorté. Ou celle d’Ana Maria Acevedo, morte à 19 ans d’un cancer de la mâchoire, après que l’hôpital lui a refusé une chimiothérapie pour préserver ne pas nuire à sa grossesse, en 2007.

Le film rappelle de manière crue la réalité de l’avortement clandestin : la police qui interroge les femmes se vidant de leur sang sur leur lit d’hôpital pour leur faire avouer qui les a aidées, la douleur aiguë d’une infection, l’odeur pestilentielle d’une septicémie annonçant la mort…

“La violence du corps médical est ce qui m’a le plus choqué. Pour moi, c’est de la torture, de la non-assistance à personne en danger, et un assassinat pur et simple, explique Juan Solanas, à l’issue de la projection. Si j’avais raconté ces scènes dans un film de fiction, on aurait dit que j’exagérais.”

©Sandrine Jousseaume/ CCAS

La réalité, c’est qu’en Amérique latine, sur 320 millions de femmes, seulement 8 % peuvent interrompre librement leur grossesse en raison des restrictions d’accès à l’IVG. Depuis trente-cinq ans, 3 030 femmes sont mortes en Argentine des suites d’un avortement clandestin, selon les chiffres officiels.

Juan Solanas voudrait que son documentaire éveille les consciences en Argentine, bien sûr – où aucune date de sortie n’a encore été fixée – mais aussi dans le reste de l’Amérique latine. Car cinq mois avant les élections présidentielle et législatives du 27 octobre, et alors qu’elle avait monopolisé le débat public en 2018, la légalisation de l’IVG n’est pas encore un sujet de la campagne électorale.

“J’aimerais que mon film serve à remettre l’avortement au cœur des débats, parce que tout le monde regarde ailleurs en ce moment et que, pendant ce temps, des femmes continuent de mourir”, explique le réalisateur.

La première du film survient dans la foulée d’un recul du droit à l’avortement aux États-Unis où le Sénat de l’Alabama a adopté un projet de loi interdisant virtuellement tous les avortements dans l’État, y compris pour les femmes victimes d’un viol ou d’un inceste. Le Missouri veut poursuivre les médecins (de 5 à 15 ans de prison) s’ils pratiquent des interventions après la 8e semaine de grossesse ; la Géorgie, dès que les battements de cœur du fœtus sont détectables… Sans oublier que le vote aux élections européennes a vu triompher des partis peu favorables aux droits des femmes et à l’avortement.

Cet enjeu majeur que constitue la lutte contre les violences faites aux femmes, les organisateurs de Visions sociales l’ont bien compris puisque la marraine de l’édition 2019, Claire Burger, membre du collectif 50-50 est sensibilisée à cette cause, et qu’il en a été question à de nombreuses reprises durant le festival : dès la soirée d’ouverture, les recettes du buffet étant reversées à l’association Solidarité femmes (qui accompagne les femmes victimes de violences conjugales et leurs enfants, partenaire des Activités Sociales), et lors d’une très belle et éclairante intervention de sa présidente avant l’une des projections. Une intervention résumée par Eddy Combret, trésorier de la CCAS : “Faire progresser les droits des femmes, c’est comme gravir une montagne, si l’on ne lutte pas pour avancer, on recule.”

Les GM&S, précurseurs des gilets jaunes

©Sandrine Jousseaume/ CCAS

Autre temps fort de cette édition 2019 : la projection du film de Lech Kowalski “On va tout péter” sur la lutte exemplaire des salariés de l’usine creusoise GM&S. Les ouvriers que l’on voit dans le film avaient loué un bus pour venir en nombre à Cannes depuis la Creuse, afin d’expliquer au public leur combat pour une vie digne sur le territoire où ils ont construit leur vie.

Printemps 2017. Poumon économique de cette région déjà sinistrée, l’équipementier automobile de la Souterraine, sous-traitant de Renault et de PSA veut obtenir des gros constructeurs français qu’ils augmentent leurs commandes et garantissent un chiffre d’affaires suffisant à l’usine GM&S pour qu’elle puisse continuer à tourner. Au lieu de cela, les grands constructeurs français préfèrent faire fabriquer leurs pièces à bas coût en Pologne. D’où la décision des GM&S d’interpeller l’État, actionnaire de Renault. Sans succès.


Écouter Lech Kowalski, réalisateur de “On va tout péter” :
dans l’émission Liberté sur paroles (Aligre FM


Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, le film de Lech Kowalski a permis de “porter la parole des travailleurs jetables sur la Croisette des notables”, selon les termes du réalisateur, qui a filmé au plus près des corps et des cœurs ceux qui se battent pour continuer à travailler, et retrace leur lutte pour sauver “leur” entreprise. La caméra de Kowalski nous fait pénétrer au sein d’une véritable famille qui, fait assez rare pour être souligné, aura su rester solidaire en dépit d’un plan de licenciement massif ayant précédé la reprise partielle de l’activité.

“Ici on n’est pas des extraterrestres comme à Cannes”

Présents à Visions sociales avec leurs gilets gris bardés de bandes jaune fluo, les ouvriers licenciés et certains repris ont expliqué en détail leur combat, les conséquences de la fermeture partielle de l’usine mais aussi leurs espoirs et la lutte qui continue, notamment avec le dépôt d’un projet de loi concernant la responsabilité des donneurs d’ordre vis-à-vis de leurs sous-traitants.

On comprend alors que, précurseurs des gilets jaunes, ces hommes et ces quelques femmes ne se sont pas battus seulement pour eux, mais aussi pour changer les rapports de forces, pour que vivent les territoires et cesse la désindustrialisation dont le gouvernement se fait complice. C’est ce qu’a bien saisi le public de Vision sociales, venu en masse lors de la projection, et qui a montré toute sa curiosité et son empathie pour ce combat.

“Ça fait du bien, ici on nous comprend, on peut vraiment entrer dans les détails, les questions sont pertinentes, on n’est pas des extraterrestres comme à Cannes”, lâche l’un des ouvriers.

©Sandrine Jousseaume/ CCAS

Effectivement, les hommes et les femmes de la salle ont pour la plupart cette culture ouvrière qui leur permet une compréhension fine des mots “luttes”, “solidarité” et “dignité”. Car, comme le disait Bertolt Brecht : “Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.”

C’est exactement le message du film présenté le surlendemain, “les Coriaces sans les voraces”, de Claude Hirsch, qui conte l’aventure des ex-Fralib de Gémenos, près de Marseille, depuis la longue lutte contre la fermeture de leur usine jusqu’au redémarrage de la production en coopérative avec Scop-Ti : une victoire au bout de 1 336 jours, qu’ils sont venus nous rappeler autour d’un thé !

Diffusion du film sur Arte le lundi 24 juin à 22 h 55 et jusqu’au 22 août sur arte.tv


Écouter, réécouter : la passion du 7e art avec Agora FM

Les réalisateurs et réalisatrices invités de Visions sociales, au creux de vos oreilles. Émission réalisée en direct de la Croisette à Cannes, avec Vicky Berardi et Hervé Millet de la radio Agora FM.

 

0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

20 − deux =

Mentions Légales    I    Vie privée    I    Informations sur les cookies   I    Qui sommes-nous ?    I    Plan du site    I    CCAS ©2018

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?