Vu à Estagel : les racines coloniales de la francophonie mises à nu

Armand Patrick Gbaka-Brédé (nom de plume : Gauz) est cet été l’invité des Act’éthiques, ces rencontres-débat organisées par la CCAS pendant les vacances. ©Didier Delaine/ CCAS

L’écrivain franco-ivoirien Armand Gauz, encensé par la critique, a passé une soirée avec les vacanciers de la maison familiale d’Estagel, près de Perpignan, dans le cadre d’une série de rencontres décapantes sur la francophonie.

“Parler francophonie, c’est parler de colonisation.” Armand Gauz n’est pas du genre à tourner autour du pot. Et quand on lui offre deux heures pour creuser un sujet, il s’en donne à cœur joie. Ce jeudi 11 juillet, à la maison familiale d’Estagel, l’écrivain franco-ivoirien poursuit sa tournée des centres de vacances CCAS débutée trois jours plus tôt à Menton. Et remplit généreusement sa carte blanche dans le cadre des rencontres-débats sur le thème de la francophonie.

“L’acte de naissance du français est colonial”, affirme-t-il devant une douzaine de personnes installées sous les mûriers platanes, dans le “jardin de lecture pour tous” aménagé par l’équipe d’animation. “Le latin, ancêtre du français, a été imposé de force par les Romains”.

“Les Africains ont appris le français en même temps que vous”

Issu d’une double culture ivoirienne et française, Armand Gauz, plusieurs fois récompensé par la critique littéraire, n’est pas venu nous conter une jolie fable sur le rayonnement du français dans le monde. Dissimulant dans sa besace quelques vérités dérangeantes, il nous embarque dans un voyage à travers notre propre histoire.

C’est à la fin du XIXe siècle, explique l’écrivain, que naît le terme “francophonie”. Et c’est à ce moment-là aussi que la France, humiliée par l’armée prussienne en 1870, part à la conquête de l’Afrique. “Les Africains ont appris le français en même temps que vous”, lâche-t-il soudain.

Dans “Camarade Papa”, fresque coloniale et second roman de Gauz, l’écrivain se glisse dans la peau d’un colon blanc. ©Didier Delaine/ CCAS

Provocateur, Armand Gauz ? Lorsque Jules Ferry, en 1880, impose le français comme seule langue d’enseignement à l’école, on parle encore breton, basque, occitan et provençal dans les campagnes. “À cette époque, ce sont les Français les plus pauvres – Bretons, Creusois, Corses… – qui sont devenus les fers de lance de la colonisation. D’où, par exemple, cet accent à couper au couteau qu’ont aujourd’hui les Ivoiriens quand ils parlent français : ce sont les Corses qui l’ont importé en Côte d’Ivoire !”

Après avoir habité de nombreuses années dans l’Hexagone, Armand Gauz passe désormais l’essentiel de son temps à Abidjan. Exemples à l’appui, il montre à quel point la langue, la culture et l’histoire sont intimement liées ; et à quel point la colonisation française a façonné l’esprit des Africains, auxquels elle a imposé, à travers l’enseignement du français, ses mots, ses mœurs, ses valeurs, son régime alimentaire…

“À Abidjan, on n’imagine pas un petit déjeuner sans pain, sans lait, sans beurre ! Pourtant, tout pousse en Côte d’Ivoire, sauf le blé ! Et dans ma langue maternelle, le mot “vache” n’existe même pas…”

Le français et la tour de Babel

“C’est étonnant le nombre de langues qui sont parlées en Afrique, réagit Jean. Mais dans un pays, quel qu’il soit, il faut quand même une langue commune pour communiquer.” Agent EDF en inactivité, il a écouté l’écrivain franco-ivoirien avec beaucoup d’intérêt. “Il est très volubile et passionné, un peu comme moi il y a quarante ans”, observe-t-il, amusé, regrettant tout de même que l’écrivain n’ait pas davantage laissé la parole aux personnes venues débattre avec lui.

Deux participants au débat : à g., Jean, 80 ans, agent EDF en inactivité ; à dr., Jocelyne, exilée ivoirienne et comédienne amateure.

Jocelyne, exilée ivoirienne, n’a rien raté du discours de son compatriote, riant à ses plaisanteries, écarquillant les yeux en découvrant, par exemple, que la langue française avait des origines romaines et non gauloises. Comme une demi-douzaine d’autres exilés africains, elle est hébergée dans la maison familiale d’Estagel afin de préparer une pièce de théâtre intitulée “Cartographie (im)possible”. Ce spectacle, qui parle de colonisation, de métissage des langues et de migration, mêle plusieurs idiomes (français, catalan, italien, javanais, peul…). Il sera joué le 3 août à 17 heures dans la salle municipale Arago, à Estagel.


Deux questions à Armand Gauz


À quoi ressemblera la francophonie en 2050 ?

85% des francophones seront subsahariens, selon les projections démographiques. Ça change tout parce que ça concentre la francophonie sur un territoire très restreint. L’Afrique subsaharienne, c’est celle du franc CFA [Communauté financière africaine, ndlr]. C’est le dernier endroit où l’argent s’appelle franc. Le centre de la francophonie sera sûrement Abidjan. Ou plus exactement, il y aura un centre éclaté en forme de triangle, entre Abidjan (Côte d’Ivoire), Douala et Yaoundé (Cameroun).

Et Kinshasa, capitale mondiale de la francophonie avec ses 18 millions d’habitants ?

À Kinshasa, la capitale du Zaïre [République démocratique du Congo, ndlr], les gens parlent d’abord lingala. En 2050, ils parleront toujours lingala mais ils ne parleront plus français. Le Zaïre, c’est 2 millions de kilomètres carrés [plus de quatre fois la France, ndlr]. À Kinshasa, on parle français mais c’est une exception dans le Congo. Ce pays est tourné vers l’Afrique du Sud, vers Lubumbashi [au sud de la RDC, ndlr]. C’est là-bas que se trouve le fric. Lubumbashi et le Kivu, à l’est du pays, ne regardent pas la France, ni la Belgique ! Ils ont les yeux sur Johannesburg, le Rwanda, le Kenya.


A lire

“Debout-Payé”, de Gauz
Le Livre de poche, 2015, 216 p., 6,90 euros.

Meilleur premier roman français de l’année 2014 au classement annuel du magazine “Lire”.


“Camarade Papa”, de Gauz
Le Nouvel Attila, 2018, 256 p., 19 euros.

Grand prix littéraire d’Afrique noire 2018.

 

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