21 septembre 2001, 10h17 : l’usine AZF de Toulouse explose…

Les vestiges de l’usine AZF à Toulouse en mars 2020 près de vingt ans après l’explosion du 21 septembre 2001. ©Shutterstock

Si, vingt ans après, les électriciens et les gaziers se souviennent avec émotion de l’explosion de l’usine AZF, qui provoqua la mort de leur collègue Christophe Esponde, blessa des dizaines d’agents et détruisit le centre de distribution Pyrénées Gascogne, ils gardent aussi en mémoire l’immense élan de solidarité qui s’ensuivit. Une réaction spontanée, orchestrée par la CMCAS Toulouse dès les premiers instants. Martine Feuillerat, Séverine Dougnac-Feuillerat, Jean-Jacques Martin, Jean-Pierre Monducci et Jean-Marie Vitrac en témoignent aujourd’hui à cœur ouvert.

C’est elle qui informe les urgences de l’hôpital Purpan, à Toulouse, de la catastrophe qui vient de se produire. “Le téléphone ne marche plus, les médecins ont bien entendu l’explosion, mais ils ne savent pas ce qu’il s’est vraiment passé. Quand je leur décris ce que j’ai vu, ils comprennent aussitôt ce qui les attend, et réquisitionnent tous les personnels disponibles, même ceux qui sont en congés.”

Martine Feuillerat, aujourd’hui agent Enedis à la Direction régionale Midi-Pyrénées Sud, revient de loin. Détachée syndicale, elle participe, ce vendredi 21 septembre 2001, à une réunion au centre EDF-GDF Pyrénées Gascogne, tout près de l’usine AZF, quand 400 tonnes de nitrate d’ammonium servant à fabriquer de l’engrais, soit l’équivalent de 30 tonnes de TNT, explosent. Ressentie dans un rayon de 8 km, la déflagration cause la mort de 31 personnes, en blesse 2 400 et des milliers de maisons et de bâtiments publics sont soufflés ou éventrés. En 2017, après seize ans d’enquêtes et de procès, la société Grande Paroisse, filiale de Total et propriétaire de l’usine, sera reconnue coupable de négligences et condamnée à dédommager près de 22 000 victimes.

Je ne peux pas bouger, je suis en contact avec des fils électriques, je reçois des décharges, jusqu’à ce que le directeur coupe enfin l’électricité

Dans les secondes qui suivent l’explosion, c’est la désolation dans les locaux du centre Pyrénées Gascogne : chacun s’extirpe comme il peut des décombres. “Je ne peux pas bouger, je suis en contact avec des fils électriques, je reçois des décharges, jusqu’à ce que le directeur du centre coupe enfin l’électricité”, se souvient Martine Feuillerat. Une fois dégagée, Martine est en sang, de la tête aux pieds. Près d’elle, deux camarades, Claude Seguela et Jean-Jacques Martin, se relaient pour pratiquer des massages cardiaques sur Christophe Esponde, électricien EDF et syndicaliste, victime d’un blast pulmonaire. En vain. Longtemps, Jean-Jacques Martin portera en lui le doute d’avoir mal fait, de ne pas avoir réussi à sauver son camarade. “Les médecins qui nous ont reçus plus tard à la CMCAS m’ont apaisé. On ne pouvait rien pour lui, son poumon avait été trop abîmé. Il était malheureusement trop tard.”


Dans son numéro d’octobre 2001, “CCASinfos” témoignait de la mobilisation exceptionnelle de la CMCAS Toulouse après la catastrophe.


70 blessés dans le centre de distribution

Entre-temps, Martine Feuillerat est emmenée à l’hôpital dans l’un des rares véhicules d’EDF encore utilisables. “Je suis parmi les premières victimes. Cinq médecins me recousent : 99 points de suture, pratiquement sans anesthésie. Je me dis que la seule chose que je peux faire pour eux, c’est de ne pas crier. Ils s’occupent de moi alors qu’ils doivent s’inquiéter pour leurs proches…” Marquée physiquement, ébranlée psychologiquement, Martine reprend le travail au bout de trois mois. Aujourd’hui encore, les bruits sourds ou les alarmes la font sursauter. Et quand on lui demande si elle est apaisée après vingt ans, elle répond, dans un soupir : “Je ne sais pas si je le suis…”.

On ne comprend rien à ce qu’il se passe. Je regarde dehors, je vois des plaques d’égout soulevées, je pense à une fuite de gaz.

Jean-Jacques Martin, contremaître d’exploitation à Saint-Gaudens au moment du drame, est à côté de Martine pendant la réunion syndicale, quand son téléphone sonne. Il sort dans le couloir pour répondre, quand tout explose. Projeté à plus de 15 mètres, il revient dans la salle, blessé au coude, et découvre une vision d’apocalypse. “On ne comprend rien à ce qu’il se passe. Je regarde dehors, je vois des plaques d’égout soulevées, je pense à une fuite de gaz. ” Jean-Jacques aide ses camarades à se relever et conduit les plus touchés à l’hôpital. Le parc automobile détruit, il tente d’arrêter des voitures. “Je soutenais une victime et malgré son état, personne ne s’arrêtait. Ce sont des jeunes des cités qui nous ont emmenés à l’hôpital. Les pompiers étaient en train d’arriver, ils étaient désemparés et ne savaient pas comment s’y prendre. Face à eux, sur la route, remontaient des ouvriers d’AZF blessés, hagards et en haillon.”
Au centre EDF, outre la mort de Christophe Esponde, on dénombre 70 blessés, dont 8 gravement atteints. Quand tout le monde est évacué, Jean-Jacques Martin part à pied avec d’autres camarades jusqu’à un poste de soin avancé, installé en urgence dans le Centre de formation des apprentis. Les médecins soignent son coude, il a aussi souffert au niveau des oreilles. “J’ai encore des acouphènes aujourd’hui.” Psychologiquement, il faudra environ six mois à Jean-Jacques pour commencer à se remettre.

Au 66, rue du Béarnais, la solidarité s’organise

Pendant ce temps, à la CMCAS, la solidarité s’organise. On apprend, enfin, que c’est l’usine AZF qui a explosé, la nouvelle mettant un terme aux angoisses et aux rumeurs les plus folles. L’attentat au World Trade Center à New York, dix jours plus tôt, est dans toutes les têtes. Radio France diffuse un message demandant aux Toulousains de se confiner. Christian Féréol, président de la CMCAS Toulouse (1995-2004), passe outre et se rend au centre Pyrénées Gascogne pour constater l’ampleur des dégâts. “Beaucoup de Toulousains quittent la ville et la circulation est alors complètement bloquée”, se souvient-il. Il part alors en scooter avec le chef comptable. “Quand ils reviennent à la CMCAS, ils demandent de vider le Master, de démonter les sièges du minibus pour pouvoir ramener ici un maximum de personnes”, raconte Séverine Dougnac-Feuillerat, aujourd’hui responsable études et développement à la CMCAS Toulouse. Ici, c’est le 66 rue du Béarnais, siège de la CMCAS, “l’épine dorsale”, le point de ralliement des bénéficiaires. “J’ai trouvé hallucinant le nombre de personnes qui ont débarqué à la CMCAS, comme ça, spontanément, pour proposer leur aide. Certaines venaient même d’autres départements. Quand elles ont vu les images à la télé, elles savaient qu’il y aurait besoin d’agir”, ajoute-t-elle, une pointe d’émotion dans la voix. Dès 15 h, un pont est établi entre le centre EDF et la CMCAS pour acheminer tous les agents qui ne sont pas gravement blessés. “On leur a donné des tee-shirts pour qu’ils se changent et on les a ramenés chez eux”, explique Christian Féréol.

J’ai été tellement touchée que l’on me cherche et qu’on vienne me rendre visite à l’hôpital. Je suis si fière d’appartenir à cette grande famille.

Depuis le matin, à la CMCAS, chacun s’affaire à dresser la liste des bénéficiaires présents sur le site Pyrénées Gascogne, notamment à partir des listings des SLV (SLVie aujourd’hui). “On cherchait des nouvelles des agents et dès qu’on en avait, on prévenait leur famille. À deux heures du matin, on savait où se trouvaient tous les agents de la CMCAS”, se souvient-il. Cet élan de solidarité a profondément marqué Martine Feuillerat : “J’ai été tellement touchée que l’on me cherche et qu’on vienne me rendre visite à l’hôpital. Je suis si fière d’appartenir à cette grande famille.”

On a aidé tout le monde

Le lendemain, samedi 22 septembre, Toulouse se réveille sous la pluie. Il faut faire vite. De nombreux agents, ainsi que des retraités des IEG, vivent aux abords de l’usine, dans des quartiers populaires où les maisons ont été soufflées ; il n’y a plus de vitre, parfois les toits se sont soulevés. “Des militaires en patrouille dans la zone pour éviter les pillages, m’avouent : “c’est comme à Sarajevo, sauf que les gens ne dorment pas dans la rue”, rapporte Jean-Pierre Monducci, représentant du personnel en CNAT et CHSCT *. Il se souvient d’un vieux monsieur marocain, dont l’appartement avait été complètement détruit, mais qui ne voulait pas partir de chez lui et qui avait monté une tente dans son salon. “Une centaine d’agents étaient mobilisés, avaient récupéré du matériel et des camions nacelles pour aller bâcher les toits et les fenêtres. Au départ, on pensait aller vers nos agents, mais face à l’ampleur des dégâts et des besoins, on n’a pas fait de tri, on a aidé tout le monde”, témoigne Jean-Marie Vitrac, secrétaire général de la CMCAS en 2001.

Dès la semaine suivante, un soutien psychologique est proposé aux agents. Une professionnelle est engagée pour écouter les bénéficiaires par téléphone ou les recevoir à la CMCAS. Une salle est dédiée aux assurances pour aider les agents assurés via la CCAS. “Deux retraités sont venus tous les jours pendant un an, ils avaient un bureau à la CMCAS et recevaient les bénéficiaires pour les aider dans des démarches ou juste discuter avec eux. La CCAS a aidé les agents à se porter partie civile et les a accompagnés pendant le procès”, précise Séverine Dougnac-Feuillerat.

La solidarité des agents des IEG dépasse largement le cadre des bénéficiaires des Activités Sociales. Des repas préparés dans le restaurant d’entreprise sont ainsi apportés à l’union locale CGT, qui partage les locaux du Secours catholique, l’association caritative se chargeant de la distribution aux plus démunis. Dans la cour du centre Pyrénées Gascogne, la CMCAS monte une tente bleue, où des repas sont servis. Un point de convivialité très fréquenté. Les agents y passent, même ceux qui habitent loin, simplement pour être réunis. Dernier moment fort, qu’évoque Jean-Jacques Martin avec émotion : le séjour à Gruissan offert par la CMCAS aux agents victimes d’AZF. “On ne s’était pas revu depuis l’enterrement de Christophe, on pleurait de se retrouver tous ensemble”.

* CNAT (Commission nationale des accidents du travail et maladies professionnelles) et CNHSCT (Comité national d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail).


Toulouse, histoires d’un jour“, de Bruno Vincens, Ed. de la Renaissance, 2002, 120 p.

Correspondant de L’Humanité depuis la fin des années 80, Bruno Vincens a rédigé ce livre mémoire sur ceux et celles qui ont vécu la catastrophe de l’usine AZF. Il croise le témoignage de Guy Perrottet, agent EDF, et celui de Michelle Auzer qui travaillait à AZF. Ce livre choral regroupe notamment les dizaines de témoignages et de remerciements d’agents qui ont été aidés par la CMCAS Toulouse aux lendemains de l’explosion de l’usine AZF et de la destruction du centre de distribution EDF/GDF Pyrénées Gascogne.

 

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