Alex W. Inker (“Un travail comme un autre”) : “À travers mon personnage, on se rapproche de la dureté de la vie réelle”

Alex W. Inker est un auteur de bande dessinée. Il sera en tournée (culturelle) dans les centres de vacances de la CCAS l’ été 2021. ©Antoine Vanbelle

Dans son roman graphique “Un travail comme un autre”, Alex W. Inker retrace l’histoire époustouflante et dramatique d’un électricien dans l’Amérique de Steinbeck. L’occasion pour nous d’échanger sur son style, sa manière de travailler, le monde de la bande dessinée et ses futurs projets. Autant de thèmes que vous pourrez aborder avec l’auteur lors des rencontres culturelles de la CCAS organisées cet été dans vos villages vacances.

L’histoire

Alabama, 1920, Roscoe T. Martin est fasciné par cette force plus vaste que tout qui se propage avec le nouveau siècle, l’électricité. Il s’y consacre, en fait son métier. Un travail auquel il doit pourtant renoncer lorsque Marie, sa femme, hérite de l’exploitation familiale. Année après année, la terre les trahit. Pour éviter la faillite, Roscoe a soudain l’idée de détourner une ligne électrique de l’Alabama Power. L’escroquerie fonctionne à merveille, jusqu’au jour où son branchement sauvage coûte la vie à un employé de la compagnie…

“Un travail comme un autre”, d’après le roman de Virginia Reeves, éditions Sarbacane, 2020, 184 pages, 28 euros.

Ce livre a été sélectionné par la CCAS pour sa dotation Lecture 2021 : découvrez-le dans les villages vacances cet été !

Le destin de Roscoe, le personnage principal du roman “Un travail comme un autre”, est tragique. Il est fracassé par une succession d’événements. En quoi est-ce galvanisant de raconter en dessin l’histoire d’une sorte d’anti-héros ?

Alex W. Inker – A travers ce personnage, on se rapproche de la dureté de la vie réelle. Retranscrire cette dureté en dessin était un véritable défi. C’est un personnage complexe, loin de la caricature qu’on se fait d’un héros de bande dessinée. Son histoire est intéressante, parce qu’elle est profondément humaine. Pour sauver sa ferme et sa famille, il doit faire des choix difficiles. Les décisions qu’il prend ne sont pas toujours les bonnes mais on arrive à le comprendre, on a de l’empathie. Pour ajouter un enjeu historique, j’ai resitué son histoire dans la période de la Grande Dépression.

Votre roman graphique est majoritairement dessiné en bichromie, orange et bleu. Pour quelles raisons ?

A. W. Inker – Déjà, parce que je suis plus à l’aise avec la bichromie. L’idée était surtout d’ancrer la colorisation dans l’époque du récit. Dès lors, je suis allé fouiller dans les archives de bande dessinée des années 30, et j’ai pu observer une forte utilisation de l’orange très vif et du bleu horizon, qui fonctionnent parfaitement ensemble. J’ai repris cette recette en la rendant plus moderne, notamment avec une touche de fluo sur l’orange. Je ne voulais pas faire du mimétisme, j’ai souhaité créer mes propres années 30, si j’ose dire.

A propos d’époque… à travers vos bandes dessinées, vous avez traité le Paris du début des années 20, la Grande Dépression, la révolution culturelle chinoise. D’où vous vient cet attrait pour l’histoire du XXe siècle ?

A. W. Inker – Cela vient du fait que je parviens plus facilement à faire réfléchir sur l’époque contemporaine à travers l’histoire, qu’à partir de l’actualité récente. Tout simplement parce que nous avons un meilleur recul sur les événements passés que récents. J’essaie, modestement, d’utiliser les événements historiques en les faisant entrer en résonance avec les thématiques qui préoccupent nos sociétés actuelles.

Vous adaptez ici un roman écrit par l’Américaine Virginia Reeves. Comment vous est venue l’envie d’adapter cet ouvrage ?

A. W. Inker – J’ai entendu parler de ce roman par le biais d’une chronique littéraire à la radio. J’ai aussitôt eu l’envie de me le procurer. Au fil de sa lecture, je me suis rendu compte que le récit pouvait faire l’objet d’une version dessinée.

C’est essentiellement l’histoire d’amour entre Roscoe et Marie qui m’a inspiré : je la trouvais vraie, bien amenée, elle retranscrivait le sentiment amoureux dans sa complexité. Aussi, le cadre de l’époque offrait un vrai potentiel en dessin : avec les champs de maïs, de coton, les modes vestimentaires, etc.

C’est votre deuxième adaptation de roman. La première était tirée du roman “Servir le peuple”, de Yan Lianke. Qu’est-ce qui vous plaît dans la pratique de l’adaptation ?

A. W. Inker – Clairement, c’est la réappropriation. Ce qui m’intéresse ce n’est pas de reprendre le roman tel quel, il est indépendant en lui-même et se suffit. Le défi intellectuel et artistique, qui me galvanise personnellement, c’est de garder le fil conducteur de l’histoire, tout en greffant une forte patte personnelle : en retirant des personnages, en ajoutant des enjeux, en modifiant l’époque, etc.

Selon vous, dans quel état se trouve le monde de la bande dessinée aujourd’hui ?

A. W. Inker – Le monde de la bande dessinée est entré dans une dimension nouvelle. Il est arrivé à un tel niveau de diversité qu’au final, pratiquement tous les sujets y sont traités, avec des angles, des tons, des écritures et des styles différents. C’est ce qui explique en partie l’élargissement du lectorat de la bande dessinée : tout le monde peut s’y retrouver.

Honnêtement, je trouve que la bande dessinée est en bonne santé, aussi bien d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Mais d’un autre côté, je ne peux ignorer que les auteurs sont de moins en moins bien payés. Je vois autour de moi beaucoup d’auteurs qui galèrent, qui sont obligés de prendre un boulot alimentaire et qu’une part significative des artistes-auteurs vivent en-dessous du seuil de pauvreté : c’est dramatique !

En quoi les rencontres culturelles, comme celles organisées par la CCAS, sont bénéfiques pour les artistes-auteurs ?

A. W. Inker – Pour un auteur, c’est un véritable plaisir que de présenter et d’échanger sur son travail. Le prisme du lecteur est toujours enrichissant : son regard critique est plus direct et permet de soulever des points essentiels pour nous remettre en question. Sinon, les rencontres culturelles sont l’occasion d’élargir le public de la bande dessinée, en convertissant un maximum de gens à cet univers qui peut être riche de bonnes découvertes !

 


À lire

“Fourmies la Rouge”, éditions Sarbacane, 2021, 112 pages, 19,50 euros.
L’histoire vraie d’un 1er mai sanglant, quelques années seulement après la légalisation des syndicats en France, lorsque que la répression d’une manifestation pour la journée de huit heures déboucha sur neuf morts, dont deux enfants, et la poursuite en justice de manifestants.

“Servir le peuple”, d’après le roman de Yan Lianke, éditions Sarbacane, 2018, 216 pages, 28 euros.
Fraîchement marié, un jeune paysan naïf mais travailleur devient l’ordonnance d’un colonel de l’Armée populaire chinoise, mais aussi l’amant de son épouse… renversant tous les principes l’ayant guidé jusque-là.

“Panama Al Brown. L’Énigme de la force”, avec Jacques Goldstein (scénario), éditions Sarbacane, 2017, 168 pages, 24 euros.
L’histoire vraie d’une figure oubliée du Paris des années 1930, celle du boxeur panaméen Panama Al Brown, de son vrai nom Alfonso Teofilo Brown, noir et homosexuel, amant notamment de Jean Cocteau, et premier champion du monde (poids mouche) d’origine hispanique.

“Apache”, éditions Sarbacane, 2016, 128 pages, 22,50 euros.
Prix SNCF Polar 2017
Une plongée dans le Paris des années 20 aux côtés d’une bande de voyous au vocabulaire fleuri d’embrouilles en argot parigot.


Retrouvez Alex W.Inker dans vos villages vacances : le 12 juillet à Conty Merlimont (Pas-de-Calais), le 13 juillet à Amiens (Somme), le 14 juillet à La Ville-du-Bois (Essonne), le 15 juillet à Paris Ethic-Étapes.


 

Tags:
0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Votre commentaire est soumis à modération. En savoir plus

Qui sommes-nous ?    I    Nous contacter   I    C.G.U.    I    CCAS ©2021

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?