« Appelez-moi Madame » : quand la danse vient troubler le genre

Dans un spectacle au croisement de la danse, du théâtre et de la sociologie, la chorégraphe Leïla Gaudin (compagnie No Man’s Land) fait d’un enterrement de vie de jeune fille le creuset d’une redéfinition des identités de genre. ©Calypso Baquey

Et si être un homme ou une femme était une véritable… performance ? Dans sa dernière création, la chorégraphe Leïla Gaudin mêle humour, danse, théâtre et chant pour explorer le genre : ses contours, ses limites, et les interstices entre féminin et masculin. Entretien avec l’autrice de ce spectacle tous publics, proposé aux bénéficiaires de Seine-Saint-Denis, dans le cadre du partenariat avec le festival Faits d’hiver.

« La danse contemporaine, c’est chiant ! » Voilà bien une phrase que Leïla Gaudin, chorégraphe du spectacle « Appelez-moi Madame » et directrice de la compagnie No Man’s Land, aimerait bien ne plus entendre. Son mantra ? Faire de la danse contemporaine une discipline grand public. Et aborder sur scène des sujets de société en faisant parler les corps avec humour.

Sa dernière création sera présentée le 12 février prochain au Théâtre Berthelot de Montreuil (Seine-Saint-Denis), dans le cadre du festival Faits d’hiver, partenaire de la CCAS et de la CMCAS Seine-Saint-Denis.

Pour plus d’infos lire > Faits d’hiver : les avantages Activités Sociales

Quelles sont les origines du spectacle « Appelez-moi Madame » ?

Leïla Gaudin : Le spectacle figure un enterrement de vie de jeune fille auquel le public participe, où l’on assiste à la métamorphose d’un quatuor – trois femmes et un homme – autour des questions de performances de genre. Et il est justement né à la suite d’un enterrement de vie de jeune fille auquel j’ai effectivement été invitée !

J’avais tendance à considérer ce type d’événement comme une institution un peu trop conventionnelle. Mais j’y ai découvert à quel point la force de l’amitié entre femmes pouvait créer des moments véritablement transformateurs, qui nous nourrissent et nous permettent de modifier notre perception du monde, de ses codes et de nous-mêmes. Par ailleurs, ce moment festif est un espace de liberté, absent de notre quotidien, où l’on découvre des parts obscures de soi-même et où l’on réalise des choses dont nous ne nous croyions pas capables. Cette notion de liberté et de potentialités nouvelles m’a amenée à explorer la notion de genre, et surtout de « performance de genre » : qu’est-ce qu’être un homme ou une femme ? Comment cela se manifeste-t-il dans nos attitudes ? etc.

Ce spectacle traite donc de la représentation des genres, mais je travaille sur la représentation du féminin depuis quelque temps déjà : j’y ai notamment consacré mon spectacle « Away from Keyboard » en 2020, dans lequel une femme émancipée autant que connectée se préparant à un rendez-vous amoureux voyait Beyoncé débarquer dans sa salle de bains !

Spectacle « Appelez-moi Madame ! », compagnie No Man’s Land. ©Calypso Baquey

Comment aborder le genre dans un spectacle de danse ?

Sur les conseils de la sociologue Nelly Quemener, qui m’a aidée à écrire le spectacle, je me suis appuyée sur les travaux de Judith Butler, philosophe américaine célèbre pour son essai « Gender Trouble » paru en 1990 aux États-Unis (« Trouble dans le genre », La Découverte, 2006). Son hypothèse est que le genre est un ensemble de pratiques : vestimentaires, langagières, capillaires, corporelles, alimentaires, etc. Un « genre » est donc une chose qui est en constante mutation. Par exemple, le matin, au réveil, selon la façon dont je vais m’habiller, me coiffer, me maquiller ou pas, je vais être en train d’inventer mon genre, qui me définira pour la journée.

Par ailleurs, Judith Butler évoque également l’effet de « reproduction-réaction », c’est-à-dire le fait de se conformer à un modèle ou au contraire de s’en différencier, par réaction. Par exemple, on peut chercher à imiter Marylin Monroe. Mais quels que soient nos efforts pour lui ressembler, on va très certainement échouer. On ne parviendra jamais à ÊTRE Marilyn Monroe. Ce « ratage » est forcément source de création. Et donc de réinvention du genre.

Dans le spectacle, cette réflexion se traduit par une recherche chorégraphique, notamment sur les pratiques physiques : on n’a pas la même façon de se mouvoir, de porter le regard, selon que l’on est une femme ou un homme. Un homme aura tendance à occuper pleinement l’espace, voire à l’envahir : c’est ce que l’on appelle le « manspreading » ; alors qu’une femme aura plus de mal à trouver sa place dans un espace donné. Nous avons cherché avec les interprètes à comprendre ce qu’était un corps d’homme, avec des articulations plus rigides, ou un corps de femme ; et ensuite, chacun a exploré avec son propre corps ce qu’il y avait entre les deux, en glissant de l’un à l’autre.

Lorsque les petits garçons ont des attitudes trop féminines, ils peuvent se faire carrément « casser la gueule » par leurs pairs. C’est dire à quel point la virilité est une injonction féroce.

Spectacle « Appelez-moi Madame ! », compagnie No Man’s Land. ©Calypso Baquey

Il n’y a qu’un seul personnage masculin dans votre spectacle. Que représente-t-il ?

J’aborde à travers lui un aspect de la question du genre dont on parle encore peu pour l’instant : comme les autres protagonistes, il explore son identité de genre, mais il porte le fardeau de la masculinité. Dans une cour d’école ou de collège, si un garçon avoue écouter une musique genrée féminine, cela peut mettre en danger son identité de genre. Mais il y a plus grave : lorsque les petits garçons ont des attitudes trop féminines, ils peuvent se faire carrément « casser la gueule » par leurs pairs. C’est dire à quel point la virilité est une injonction féroce.

Vous expliquez avoir emprunté des gestes, reproduit des attitudes dites masculines ou féminines sur scène pour les explorer : comment avez-vous procédé pour éviter la caricature et les clichés, et mener une véritable réflexion sur la notion de genre ?

Le cliché est un point de départ qui m’intéresse énormément, car, sous sa superficialité apparente, il contient beaucoup d’informations. Parce qu’un cliché ne sort jamais de nulle part : il nous renseigne sur des préconceptions que nous avons tous et toutes, bien ancrées en nous.

Pour créer mon spectacle jeune public « C’est peut-être toi » sur le thème du sentiment amoureux, j’avais demandé à des enfants de maternelle ce qu’était l’amour pour eux ; leurs réponses pouvaient être poétiques et surprenantes, mais contenaient également une collection de clichés ! Parce qu’en fait les clichés font partie de ce que nous apprenons en premier. C’est ce qui est immédiatement perceptible pour un enfant. Donc, qu’on le veuille ou non, le cliché est l’un des fondements de notre pensée. Et grandir, c’est apprendre à nuancer.

Dans notre travail, nous sommes donc parti·es de ces idées reçues sur le féminin et le masculin, pour ensuite les analyser en finesse et les déconstruire : une fois ce travail effectué, les danseurs peuvent proposer des variations avec leur corps sur ces thèmes, cela devient un véritable jeu.

Spectacle « Appelez-moi Madame ! », compagnie No Man’s Land. ©Calypso Baquey

Depuis longtemps, votre compagnie marie production artistique et réflexion sur des sujets de société (le travail, la grande pauvreté…). La CCAS mène elle aussi des actions culturelles qui associent art et éducation populaire. Quel est pour vous le lien entre ces deux notions ?

Dans l’histoire du ministère de la Culture en France, il est intéressant de constater qu’au départ art et éducation populaire allaient de pair et partageaient les mêmes missions. La division entre les deux est venue plus tard. Aujourd’hui, dans certains contextes, on va jusqu’à les opposer et introduire une hiérarchie entre ces deux domaines. L’art est souvent considéré comme quelque chose de plus noble que l’éducation populaire, ce qui est évidemment faux.

En ce qui me concerne, j’ai compris très tôt que mon travail artistique devait parler du monde qui nous entoure. Au cours de mes études, l’atelier de danse et de théâtre que j’ai mis en place avec les habitants d’un petit village niché au fin fond des Andes boliviennes a été de ce point de vue une expérience fondatrice. Je suis parvenue à faire travailler ensemble des Indiens quechuas et aymaras, deux peuples qui entretiennent d’ordinaire des relations assez conflictuelles.

Mon entourage me disait que j’étais féministe à 6 ans ! Ils pensaient que cette « lubie d’enfant idéaliste » allait me passer, mais ça ne m’est pas passé !

Depuis l’enfance, j’ai un grand sens de la justice et de l’égalité : mon entourage me disait que j’étais féministe à 6 ans ! Ils pensaient que cette « lubie d’enfant idéaliste » allait me passer, mais ça ne m’est pas passé ! Et cette expérience en Bolivie m’a fait prendre conscience que je n’avais pas envie de mettre en scène du Tchekhov ou du Claudel, mais de produire des spectacles bien ancrés dans la société d’aujourd’hui, le réel. Ce qui s’est traduit par la suite de plusieurs manières, l’une d’entre elles étant que je travaille avec des sociologues depuis plusieurs années maintenant.

Associer art et éducation populaire permet donc de faire entrer le désordre de la vie dans l’art, de générer de la surprise, un bouillonnement créatif qui est plus difficilement accessible dans des formes d’art plus « intellectuelles ». Ce qui m’intéresse, c’est l’endroit où c’est un peu le « bordel ». Où l’on est un peu en tension parce que les gens ont fait irruption dans notre travail.

La danse contemporaine n’est pas un medium très populaire : comment faites-vous pour intéresser un large public ?

« La danse contemporaine, c’est chiant ! » est une phrase que j’ai malheureusement beaucoup entendue. L’accessibilité de la danse contemporaine est l’une des principales préoccupations de la compagnie No Man’s Land, y compris dans l’écriture des spectacles. J’essaie toujours de donner des points d’accroche identifiables pour le public. Familiers, donc rassurants pour ceux qui ne sont pas initiés à la danse contemporaine.

Spectacle « Appelez-moi Madame ! », compagnie No Man’s Land. ©Calypso Baquey

Le mélange des genres est aussi un moyen d’intéresser le public ?

Je mélange en effet la danse et le théâtre, discipline plus connue des spectateurs : on y retrouve certains codes, présents au cinéma ou dans les séries et que les gens connaissent. Et j’y mets aussi beaucoup d’humour, ça aide !

Je me sers également de la dimension sensible et charnelle de l’art pour apporter du rêve au public. Donc clairement, mon travail n’est pas une démarche de recherche cérébrale et très pointue en danse contemporaine. Mais je le revendique. Ce qui m’intéresse, c’est justement de conquérir ces nouveaux publics.

Votre site internet présente par ailleurs vos créations comme des « spectacles-débats » : créer un débat est votre objectif ?

Oui, et nous prolongeons cette perspective avec des ateliers et d’autres actions de médiation culturelle, qui permettent d’ouvrir des champs de réflexion collectifs, sans vouloir orienter la pensée des participants dans une direction précise. En ce moment, je fais une série d’ateliers avec des lycéens, qui se montrent très sensibles au risque d’endoctrinement, de formatage.

J’essaie donc de faire très attention à éviter toute démarche descendante. Je propose des cadres de réflexion et d’échange, qui permettent les désaccords. Et qui musclent ainsi la pensée pour permettre aux participants d’être tout simplement des citoyens plus outillés.


Faits d’hiver : les avantages Activités Sociales

Trois spectacles « Spécial bénéficiaires »

« Appelez-moi Madame », de Leïla Gaudin, « My (petit) Pogo », de Fabrice Ramalingom, et « Abaca », de Béatrice Massin : la CMCAS Seine-Saint-Denis convie les agents et leur famille à ces trois spectacles du festival Faits d’hiver pour un tarif préférentiel de 5 euros.

Chacun d’eux sera suivi d’une rencontre avec les artistes.

Des tarifs réduits

La CCAS permet à tous les agents de bénéficier de tarifs réduits pour l’ensemble des spectacles du festival.

Un atelier de danse

Organisé par la CCAS, la CMCAS 93 et l’Association pour le développement de la danse à Paris, un atelier de danse d’une demi-journée vous transportera au temps de Louis XIV, pour y découvrir les danses de sa Cour. Pas besoin de savoir danser, tout le monde est bienvenu ! Le 2 avril de 14 h à 17 h à Micadanses (20, rue Geoffroy-L’Asnier, 75004 Paris).



 

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