Attractivité des métiers : le grand défi du nucléaire

Peinture en trompe-l'oeil au Musée de l'atome de Chinon, établi au sein du premier réacteur civil nucléaire français.

Peinture en trompe-l’oeil au Musée de l’atome de Chinon, établi au sein du premier réacteur civil nucléaire français. ©Xavier Popy/EDF

Après avoir programmé la réduction du nucléaire dans le mix électrique, l’État veut remettre l’atome au cœur de sa stratégie. Pour cela, il faudrait recruter plus de 10 000 personnes par an d’ici à 2033 dans une filière qui souffre d’un manque d’attractivité. Zoom sur Gravelines, dans le Nord, où deux EPR doivent être construits à l’horizon 2040.

Article co-écrit par Samy Archimède et Ludovic Finez

Branle-bas de combat dans les centrales, le nucléaire est de retour ! Depuis l’annonce faite le 10 février 2022 par le Président de la République de construire entre 6 et 14 nouveaux réacteurs d’ici à 2050, toute la filière est en ébullition. Le 23 juin dernier, la loi « relative à l’accélération des procédures liées à la construction de nouvelles installations nucléaires » a jeté aux oubliettes un texte aux objectifs diamétralement opposés voté quatre ans plus tôt : la loi énergie-climat qui prévoyait de ramener la part de l’atome dans le mix électrique français à 50 % (contre 70,6 % à l’époque) d’ici à 2035.

Cette volte-face politique va avoir des conséquences majeures en termes de gestion des ressources humaines. Car pour remettre le nucléaire au cœur de la stratégie énergétique de la France et prolonger de dix ans l’exploitation des centrales d’un parc vieillissant, il va falloir recruter massivement : au moins 10 000 personnes par an (statutaires, non statutaires et prestataires) au cours de la prochaine décennie, dans des métiers à haute technicité.

Il faudra notamment des automaticiens, des chaudronniers, des conducteurs de travaux, des électriciens, des ingénieurs procédés, des forgerons, des soudeurs, des techniciens maintenance et radioprotection, des tuyauteurs, des monteurs… Autant de professions qui font partie des vingt métiers réputés « en tension », c’est-à-dire pour lesquels le secteur peine à former et à recruter de nouveaux salariés.

À Gravelines, fatigue des agents et manque d’effectif

À Gravelines (Nord), dans le plus grand centre nucléaire de production d’électricité (CNPE) du pays, les perspectives se sont complètement inversées en quelques années. Alors que certains de ses six réacteurs, mis en service entre 1980 et 1985, étaient amenés à fermer, leur durée de vie est désormais portée à 50 ans, tandis que deux EPR doivent y être construits.

La centrale compte environ 1 900 salariés directs et un millier de prestataires permanents. Éric Boyer, son directeur des ressources humaines, chiffre à 200 les recrutements en CDI prévus entre 2023 et 2026 et à quatre milliards d’euros les investissements entre 2024 et 2028.

Assemblée générale à la centrale nucléaire de Gravelines (Nord), mars 2023.

Le passage au régime général des nouveaux embauchés, mais aussi et surtout la  rémunération des agents et les conditions de travail constituent des freins au recrutement. Image d’illustration : assemblée générale à Gravelines contre la réforme des retraites, mars 2023. ©Charles Crié/CCAS

Frédéric Savéant, élu FO au CSE de Gravelines, a senti le retournement. Formateur en secourisme, il voit passer toutes les nouvelles recrues. Le nombre de sessions qu’il assure est passé d’une à six par an. Ces recrutements, espère-t-il, donneront un peu d’air, après « les très fortes tensions de ces dernières années », notamment dans les métiers de l’exploitation. Il témoigne d’un manque d’effectifs, source de « fatigue » et d’ « erreurs » dans les équipes.

Les heures supplémentaires et les rappels sur les jours de congés sont certes synonymes de « rémunération supplémentaire », mais « la vie familiale en prend un coup », acquiesce Nicolas Cuvillier, du syndicat CGT de la centrale. Grégory Peere vient de passer 28 ans en salle de commandes des réacteurs. « La vie en 3×8 n’est pas simple, souligne-t-il. Mon sommeil est déglingué. Aujourd’hui, les plus jeunes ne se voient plus [en salle de commandes] pour toute une carrière », ajoute-t-il.

À EDF, « un jeune avec un CAP peut finir cadre »

Le directeur des ressources humaines liste les besoins de la centrale en automatismes industriels, électricité ou génie civil. « Si nous ne préparons pas les compétences, nous aurons des difficultés [à recruter] », estime-t-il.

D’où un travail en commun avec l’Université des métiers du nucléaire (UMN) créée il y a seulement deux ans et demi par les employeurs de la filière et les pouvoirs publics. L’antenne régionale de l’association a signé des partenariats avec Pôle emploi et des lycées du Nord et du Pas-de-Calais pour mettre en place des recrutements en alternance, des sessions de formation continue, des initiatives de découverte de la filière, des bourses étudiantes…

Plusieurs dizaines d’apprentis arrivent chaque année à la centrale, dont la moitié sont embauchés à la fin de leur contrat, selon Éric Boyer. « Avec plus de 80 métiers, nous offrons des opportunités de parcours professionnels et de carrière », assure le DRH. « EDF est une grosse entreprise qui permet d’évoluer, reconnaît Nicolas Cuvillier. Un jeune avec un CAP peut finir cadre. »

« La première chose que regardent les nouveaux embauchés sont le salaire et les conditions de travail. »
Frédéric Savéant, élu FO au CSE de Gravelines

Reste que recruter au milieu des bassins industriels de Dunkerque et de Calais n’est pas toujours simple. Le terminal méthanier DK6, le site sidérurgique ArcelorMittal ou encore les projets de « mégafactories » (méga-usines) de batteries automobiles aiguisent la concurrence. Éric Boyer assure cependant que tous les recrutements lancés ont été pourvus. « On a du mal à attirer les jeunes ingénieurs, relativise pour sa part Nicolas Cuvillier. Notre entreprise commence à vieillir et nos automates font moins rêver. Il y a toute une politique d’entreprise à revoir ». Il voit également dans « l’échec industriel de Flamanville » une mauvaise image à surmonter.

Le basculement vers le régime général de retraite des nouveaux embauchés de la branche, depuis le 1er septembre, peut également jouer un rôle, estime Frédéric Savéant, même s’il admet que « la première chose que regardent les nouveaux embauchés sont le salaire et les conditions de travail ».

Le nucléaire, une filière « connotée négativement »

Quel regard les salariés, jeunes et moins jeunes, portent-ils aujourd’hui sur leur secteur ? Une enquête réalisée en 2022 pour le ministère du Travail auprès de plus de 2 000 salariés et alternants montre que « l’image de la filière est [globalement] connotée négativement ».

Parmi les repoussoirs : « des process jugés trop nombreux, une autonomie insuffisante, et une trop forte hiérarchisation ». Les jeunes pointent « la complexité et la méconnaissance du parcours de formation, la dimension procédurière du métier » mais aussi la mobilité exigée dans certains métiers. Les femmes, très minoritaires dans les centrales nucléaires (elles sont 14 % à Gravelines), critiquent le manque de flexibilité des horaires et un accès à la formation initiale et à l’emploi qui leur est plus difficile.

« Ce que nous revendiquons, c’est la réouverture de vraies écoles de métiers, à grande échelle. »
Thomas Plancot, coordinateur CGT au sein de la Division production nucléaire et thermique (DPNT) d’EDF.

Retrouvailles pour les 50 ans de la 26e promotion de l'école des métiers EDF de Soissons-Cuffies (1972-1973), les 11 et 12 mai 2023 à Super-Besse.

Au-délà d’une simple formation professionnelle, les écoles de métiers proposaient un enseignement alliant savoirs techniques, apprentissage civique et éducation aux valeurs humanistes. Photo : retrouvailles de la 26e promotion de l’école de métiers EDF de Soissons-Cuffies (1972-1973). ©Sébastien Le Clézio/CCAS

Pour « renforcer l’attractivité » du secteur, l’Université des métiers du nucléaire compte sur une meilleure visibilité de son site Internet, sur une montée en puissance de la Semaine des métiers du nucléaire et sur la mise en place d’un réseau d’ambassadeurs.

Très insuffisant, estime Thomas Plancot, coordinateur CGT au sein de la Division production nucléaire et thermique (DPNT) d’EDF. « Ce que nous revendiquons, c’est la réouverture de vraies écoles de métiers, à grande échelle, complémentaires à l’éducation nationale pour qu’on puisse former directement les agents sur nos métiers spécifiques. »

Ces écoles, qui ont formé des générations d’électriciens, ont été progressivement fermées et manquent aujourd’hui cruellement à l’entreprise. Quatre grandes entreprises du nucléaire, dont EDF, ont bien ouvert l’an dernier, à La Hague (Manche), une école de formation au soudage de haut niveau mais elle n’a formé pour le moment qu’environ 150 personnes.



École de soudage Hefaïs, co-créée par EDF, novembre 2023. ©Charles Crié/CCAS

Stagiaire pratiquant une soudure TIG, à la Haute école de formation au soudage (Hefaïs), ici en novembre 2023. ©Charles Crié/CCAS

« Pour pouvoir prolonger de 10 ans les tranches des centrales, on a des besoins immédiats en maintenance. C’est là qu’il nous faut des embauches massives », poursuit Thomas Plancot. « Aujourd’hui, on est sous-gréés pour faire face au programme industriel annoncé. Quand va-t-on voir en boucle à la télé des pubs annonçant qu’EDF recrute dans ses centrales ? », s’impatiente-t-il.

L’argumentaire de la direction du groupe est pourtant prêt à être diffusé : « le nucléaire est une filière d’avenir, une industrie de pointe qui fait partie de la solution pour lutter contre le dérèglement climatique et participer à la réindustrialisation de la France. »

De fait, l’opinion publique est peut-être en train d’évoluer sur cette industrie si l’on en croit le baromètre annuel de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) publié le 18 septembre dernier : un Français sur deux est désormais favorable à la construction de nouvelles centrales nucléaires, soit 6 points de plus que l’an dernier.

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