Bernard Duterme : “Le tourisme international traduit un rapport social de domination”

Le site de Maya Bay Beach, en Thaïlande, où a été tourné en 2000 le film « la Plage », de Danny Boyle. L’afflux massif de touristes a entraîné sa  fermeture au public en 2018. ©Shutterstock

Pour le sociologue et directeur du Centre tricontinental, auteur de “la Domination touristique”, le tourisme international tend à creuser les écarts entre le Nord et le Sud, les visiteurs et les visités, l’homme et l’environnement.

Pourquoi définir le tourisme comme une “domination” ?

Le tourisme international, appréhendé comme un marché où se croisent des offres et des demandes, met en présence des tour-opérateurs, des visiteurs et des visités. En présence asymétrique. Les premiers se concurrencent ou se conglomèrent, les deuxièmes s’imitent ou se distinguent, les derniers se précipitent ou se retirent. Le tout, dans un environnement que les uns et les autres soumettent aux logiques le plus souvent prédatrices de la mise en tourisme, de la “touristification” des territoires.

En cela, la dynamique traduit bien un rapport social de domination. Il s’agit de mettre au jour les schémas inégalitaires et les polarisations qui le constituent, les disparités d’accès et les usages du travail qui le sous-tendent.

Le tourisme n’a-t-il pas aidé certaines régions à sortir de la pauvreté ou enclenché des processus de démocratisation ?

Le tourisme international représente la première source de devises pour un tiers des 50 pays les plus pauvres et environ 10 % du PIB de tous les pays en développement. Pour autant, l’expansion de l’industrie du dépaysement tend objectivement, dans ses formes dominantes, à creuser les écarts. Par l’injuste répartition des coûts et des bénéfices qu’elle produit en grande quantité.

Dans un marché libéralisé et dérégulé à souhait, plus pauvre (et ensoleillée) est la contrée de destination, plus lui échappe les revenus générés par les séjours des vacanciers qu’elle accueille, et plus lui incombe la gestion des “externalités négatives”, c’est-à-dire des nuisances infligées sans compensation. Quant à l’effet de contagion démocratique du tourisme en pays autoritaires, il ne convainc plus grand monde là où tour-opérateurs et régimes autocratiques ont pactisé ou pactisent toujours, dans l’indifférence du touriste béat.

“Un individu sur quinze est en position économique, politique, culturelle de visiter les quatorze restants, assignés à résidence.”

Le tourisme social peut-il cohabiter avec un tourisme mondial plus égalitaire ?

Par définition, le tourisme social suppose un tourisme plus égalitaire, en cela qu’il vise précisément à étendre à tous l’accès au droit à la mobilité récréative. Or, à l’échelle planétaire, un individu sur quinze seulement (environ 7 % de l’humanité) est en position économique, politique, culturelle de visiter les quatorze restants, assignés à résidence.

Le bilan est d’autant plus injuste que l’on sait aujourd’hui qu’une démocratisation réelle du tourisme international déborderait les capacités d’absorption écologique du globe. Son empreinte environnementale (gaz à effet de serre inclus) est telle qu’elle met au grand jour son impossible généralisation.

Les touristes “solidaires”, “éthiques”, “responsables” ouvrent-ils la voie à un rapport plus équilibré ?

Dans le meilleur des cas, oui. À condition de rompre avec la logique dominante de l’expansion touristique et de garantir une répartition véritablement équitable des coûts et des bénéfices. À condition aussi d’échapper à la récupération commerciale de cette offre dite “alternative”, autorégulée et autolabellisée “éthique”. À condition enfin de ne pas nourrir l’illusion qu’une microsolution peut résoudre un macro-problème, que des choix de consommation personnels peuvent “sauver le monde” ou “moraliser” le capitalisme touristique.


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Les mécanismes de compensations environnementales ont-ils une efficacité ?

Outre qu’ils sont pratiqués pour une part infime des flux touristiques, ils renvoient à ce qu’on a appelé, face au défi climatique, les “fausses solutions”, telles que le marché du carbone ou l’achat du droit de polluer. Compenser une dégradation assumée par le financement d’un projet incertain à l’autre bout du monde peut donner “bonne conscience”, mais reste bien en deçà des choix politiques à opérer d’urgence en matière de réduction des pollutions et de limitation des flux.

Les récentes faillites peuvent-elles provoquer une prise de conscience ?

J’en doute. Certes la sensibilité des opinions publiques – et même de l’Organisation mondiale du tourisme, l’OMT – aux impacts sociaux et environnementaux de l’industrie touristique est en hausse, mais elle reste peu opérante. La faillite d’un business model fait place à l’émergence d’un autre, plus dérégulé encore, qui tend à accroître l’”airbnbisation” des centres-villes, les emballements inflationnistes, la pression sur les biens communs, les accaparements privatifs, la “gentrification”… au détriment des populations locales.

Comment sortir de cette “domination touristique” ?

Par l’”organisation mondiale du tourisme” ! Chance, l’OMT existe déjà. Reste à l’investir d’un pouvoir de régulation. Les leviers du changement se situent en effet dans les marges de manoeuvre des États, le contrôle des investissements et la fixation des termes de l’échange. Ainsi que dans l’implication des populations concernées et la définition de politiques coordonnées. Objectif : démocratiser le droit à la mobilité et rendre son exercice viable ! On peut rêver.


Pour aller plus loin

“La Domination touristique”, coordonné par Bernard Duterme
Éd. Syllepse, 2018, 168 p., 13 euros (version numérique 7,99 euros)

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