Biographie de Marcel Paul : “Redonner une dimension humaine à un personnage historique idéalisé”

“Marcel Paul, un ouvrier au Conseil des Ministres”, de Nicolas Chevassus-au-Louis et Alexandre Courban, éditions de l’Atelier, 2020. ©DR

Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste, et Alexandre Courban, historien, se sont emparés du “mythe Marcel Paul”, pour écrire une nouvelle biographie à quatre mains. “Marcel Paul, un ouvrier au Conseil des ministres” apporte de nouveaux éclairages et analyses sur la vie du fondateur des œuvres sociales des industries électriques et gazières et artisan du statut des agents de la branche. 

Comment est née l’envie d’écrire une biographie de Marcel Paul ?

Nicolas Chevassus – Marcel Paul est un personnage incontournable de la modernisation scientifique et technique de la France mise en place à la Libération. La première fois que j’ai croisé son nom, c’est en travaillant sur l’histoire des antibiotiques.

La pénicilline, le premier des antibiotiques, est mise en production industrielle au Royaume-Uni et aux USA pendant la Seconde Guerre mondiale. A la Libération, on découvre ce produit miracle en France. Et sous l’impulsion de Marcel Paul, alors ministre de la Production industrielle, un institut public ayant le monopole de la production de la pénicilline est créé en 1946, géré de manière tripartite par des scientifiques, des représentants de l’État, et des représentants des salariés.

L’institut n’aura malheureusement qu’une existence éphémère, mais il posait très bien l’idée que les antibiotiques, comme l’énergie, sont des biens publics, et doivent donc être produits par la puissance publique.

Alexandre Courban – Avec ce livre, nous avons essayé de redonner une dimension humaine à personnage historique trop souvent encore idéalisé, figé comme ce buste qui m’accueillit la première fois que je me suis rendu dans le local d’une CMCAS.

En quoi le parcours de Marcel Paul, l’ouvrier devenu ministre, est-il exceptionnel ?

Nicolas Chevassus – “Ouvrier devenu ministre” est certes important, surtout dans l’Assemblée nationale actuelle où, pour la première fois depuis des décennies, aucun député n’est ouvrier. Mais le plus exceptionnel est sans doute que Marcel Paul était un enfant trouvé, et qu’il est à notre connaissance le seul à être devenu ministre de toute l’histoire des cinq Républiques françaises.

Les travaux de l’historien Ivan Jablonka ont bien montré à quel point le sort des enfants trouvés, même sous la Troisième République qui eut à cœur de développer l’administration de l’Assistance publique, était terrible, et sans aucun espoir d’ascension sociale. C’est en ce sens que le parcours de Marcel Paul, abandonné à l’âge de deux jours, est exceptionnel.

Alexandre Courban – Grâce à son organisation – et donc tout un collectif militant qui aurait dû mériter davantage notre attention – Marcel Paul deviendra entre autres ministre de la Production Industrielle, lui qui auparavant avait été ouvrier électricien à la Compagnie Parisienne de Distribution de l’Electricité (CPDE), à l’origine de la nationalisation du gaz et de l’électricité, puis ensuite président du Conseil Central des Œuvres Sociales (CCOS), s’employant alors de faire partir des milliers d’enfants en colonies de vacances au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, lui qui n’avait certainement jamais connu de tel moment alors qu’il était enfant.


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Comment avez-vous travaillé ?

Nicolas Chevassus – De deux manières. D’abord en consultant toutes les sources d’archives écrites disponibles sur Marcel Paul : ses papiers personnels bien sûr, conservés à l’Institut d’histoire sociale mines et énergie et aux archives départementales de Seine-Saint-Denis, mais aussi les documents conservés à la préfecture de police de Paris, aux Archives nationales, dans plusieurs archives départementales, ou encore à la Fédération nationale des Déportés Internés Résistants et Patriotes. Ensuite en discutant avec des gens qui ont connu ou rencontré Marcel Paul. Il s’agissait donc de croiser sources écrites et témoignages.

Alexandre Courban – Pour ma part, cette biographie est la deuxième que j’écris après celle consacrée à Gabriel Péri, sans compter les notices biographiques rédigées dans le cadre de ma collaboration ponctuelle au Dictionnaire du mouvement social. Je me suis donc employé à mettre à profit toute l’expérience de ce premier travail.

Nous avons travaillé sur ce livre à partir des biographies existantes : d’une part, celle de René Gaudy publiée dans le “Maîtron des IEG”, d’autre part, “Marcel Paul, vie d’un pitau” de Pierre Durand, parue en 1983.

Ces travaux nous ont permis de dérouler le fil chronologique de son existence et de consulter, à notre tour, la plupart des archives citées par eux, en nous interrogeant sur tel ou tel aspect de sa vie. Par exemple, nous avons eu accès à l’intégralité de son dossier de l’assistance publique, contrairement à René Gaudy ou Pierre Durand, ce qui nous a permis d’apporter des éléments nouveaux.

Justement, qu’apprend-on de nouveau ?

Alexandre Courban – Notre travail nous a permis de préciser certains points de son existence. Par exemple, Pierre Durand imaginait que Marcel Paul avait été abandonné par sa mère, considérée alors comme “mère célibataire”. Ce qui à l’époque conduisait chaque année des milliers de femmes à abandonner leur enfant, faute d’être mariée ou d’avoir accès à une contraception inexistante.

En réalité, la mère de Marcel Paul a été empêchée de se marier avec le père de Marcel Paul. Ce dernier était sous les drapeaux quand sa compagne a accouché. C’est alors qu’elle a, dans un moment de flottement, confié son fils à l’assistance publique, sans comprendre qu’elle l’abandonnait. Par la suite, cette femme s’est employée pendant presque vingt ans à obtenir l’autorisation de reprendre son fils ! Ce que l’assistance publique lui a longtemps refusé, parce qu’elle n’avait pas les moyens financiers de dédommager l’institution…

Vous signalez également des imprécisions ou des contradictions dans la restitution de son action politique…

Nicolas Chevassus – Oui, par exemple sur son départ de la fédération CGT de l’énergie en 1963, ou sur les raisons de son absence dans le gouvernement Ramadier qui se constitue début 1947, et qui compte plusieurs ministres communistes. L’ouverture des archives du Parti communiste français nous a amené à suggérer que Marcel Paul a pu être lâché par la direction communiste, irritée par son caractère très indépendant. Mais cela suscite un débat entre historiens.

Que retenez-vous du personnage ?

Alexandre Courban – Cette question est particulièrement compliquée. Il apparaît, dans les rares lettres écrites quand il était adolescent, comme un enfant sensible, ayant la volonté d’échapper à son condition, quitte à s’engager dans l’armée pour apprendre un métier et devenir quelqu’un.

Nicolas Chevassus – Le sens du rassemblement. Dans toutes les étapes de sa carrière, dans ses différentes vies, du syndicaliste des années 1930 au résistant puis au déporté dans l’enfer de Buchenwald, du ministre au dirigeant de la FNDIRP, l’action de Marcel Paul est toujours marquée par la volonté d’unir et non de cliver, de regrouper et non de diviser.

Marcel Paul adhère à la CGT (plus précisément à la CGTU car la centrale syndicale est alors clivée en deux tendances) en 1923 et au PCF en 1925. Il sera toujours membre de ces deux organisations à sa mort en 1982. Entre temps, il a été impliqué dans la direction d’innombrables associations, comités, groupes, etc. Marcel Paul a même adhéré à la fin de sa vie à une association de protection des animaux, se disant dans son courrier d’adhésion très attaché à cette cause. Sa vie et son militantisme de chaque instant sont indissociables.


Pour aller plus loin

“Marcel Paul, un ouvrier au Conseil des ministres”, de Nicolas Chevassus-au-Louis et Alexandre Courban
L’Atelier, 224 p., 18 euros.

Commander le livre :
Chez un libraire ou auprès de l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergie : ishme@fnme-cgt.fr


 

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