Cédric Herrou : “C’est à nous de nous battre pour les réfugiés”

©Laurent Carre

Dans la vallée de la Roya, à la frontière italienne, l’agriculteur Cédric Herrou a accueilli des centaines de migrants. De ce combat hors norme pour les droits des réfugiés, Michel Toesca, son ami, a tiré un documentaire puissant qui sort aujourd’hui sur les écrans. Rencontre.

Vous avez sillonné la France pendant trois mois à la rencontre du public de votre film. Qu’est-ce que ces échanges vous ont apporté ?

Cédric Herrou. Cela donne une autre vision de la France : on se rend compte qu’il y a énormément d’associations qui viennent en aide aux migrants. C’est un sujet qui intéresse les gens même dans les petits patelins. Je m’attendais à des salles de 40 personnes, pas plus. Mais en fait, les salles étaient pleines ! Il n’y a pas que de militants, il y a aussi des gens qui ressentent une gêne à propos des migrants, qui n’ont pas un avis tranché, qui veulent comprendre. Comme moi en 2015, quand j’ai vu tous ces migrants arriver devant chez moi. Tu réagis soit en continuant à vivre ta vie – ce que j’ai fait dans un premier temps -, soit en prenant la problématique à bras le corps.

Michel Toesca. Ce qui est intéressant c’est les gens qui viennent voir le film par simple curiosité. Beaucoup nous demandent : “qu’est-ce que je peux faire ? Comment je peux aider ?” Tout à coup, ils se rendent compte de la situation. On essaye de mettre en relation les associations avec le public. C’est une dynamique intéressante.

Votre film n’est pas un film militant, dites-vous, c’est un film politique. Quelle est la différence ?

Michel Toesca. Je n’ai jamais été militant. Il y a une chose qui me dérange dans le militantisme, c’est le mot d’ordre. Cela dit, il y a des militants absolument merveilleux, qui font un travail tout à fait remarquable. Je pense que la démarche de Cédric est une démarche beaucoup plus politique et citoyenne que militante. Mon film est citoyen et politique. Je ne milite pour rien. Je vois une situation qui me semble totalement absurde et j’essaye de comprendre ce qui se passe.

Votre film nous interroge sur notre responsabilité vis à vis des réfugiés.

Cédric Herrou. Souvent, on nous dit : “il faut donner la parole aux réfugiés”. Moi, je dis que ce n’est pas à eux de se battre pour être accueillis. C’est à nous de le faire, de manifester, de prendre la parole pour eux. Beaucoup de réfugiés viennent de pays pas très démocratiques. Critiquer leur pays est encore plus compliqué quand il ne sont pas chez eux. J’attends le jour où ils se sentiront chez eux ici et pourront témoigner. C’est facile d’accuser les migrants de tous les maux alors qu’ils ne peuvent pas parler.

Tournage du film “Libre”. ©Jour2Fête

Le philosophe américain Henry David Thoreau disait: “Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, c’est en prison que l’homme juste est à sa place.” Etes-vous prêt à aller en prison pour défendre vos principes ?

Cédric Herrou. Je n’ai pas envie de jouer aux martyrs. La prison ce serait une rupture. Mais je ne veux pas non plus corrompre ma liberté en cédant à la menace. Donc si je dois aller en prison, j’irai. Mais pour rien au monde j’arrêterai de penser ce que je pense ou d’agir comme j’agis. Bien au contraire. A chaque fois qu’on m’a mis en garde à vue, au lieu que ça me calme, ça m’a remotivé !

En juillet dernier, avec vos avocats, vous avez réussi à faire reconnaître dans la Constitution le principe de fraternité. Qu’est-ce que cette victoire signifie pour vous ?

Cédric Herrou. Que ça va faire chier tous les étudiants en droit ! (rires) C’est bien, mais j’ai du mal à comprendre ce que ça veut vraiment dire. Serge Slama, un juriste et ami, se battait depuis des années pour ça. Il m’a dit “tu ne te rends pas compte de ce que ça représente !”

Dans le film, vous reprochez aux gens de ne vouloir garder que les bons côtés de la mondialisation, comme les téléphones portables, et de ne pas vouloir accueillir les migrants qui, dans leur pays d’origine, sont exploités par les fabricants de ces portables…

Cédric Herrou. Les gens ne prennent que ce qui les arrange. Ils ne veulent pas voir les conséquences de leurs actes. On le voit sur les questions écologiques. On parle de crise du pouvoir d’achat, mais on n’a jamais autant consommé qu’aujourd’hui!

Pourquoi ne veut-on pas avoir à faire aux migrants ?

Cédric Herrou. Par bêtise, par manque de culture politique et de conscience. Les gens se défoulent sur des pauvres types qui arrivent d’un autre continent avec des sacs plus petits que votre petit sac à dos. Mépriser autant ces gens tout en consommant comme on le fait, c’est odieux ! Avec Aboubacar (un des personnages du film, ndlr), on a monté les marches du festival de Cannes. Et on a pu voir l’étalement obscène des richesses : au Carlton, on boit du Champagne à 1000 euros la bouteille en écoutant de la musique de merde. Ce qui est troublant c’est que la mauvaise répartition des richesses puisse servir à ce genre de choses.

Parmi toutes les histoires de vie que les exilés ont dû vous raconter, y en a-t-il une qui vous a particulièrement marqué ?

Michel Toesca. Toutes leurs histoires sont marquantes. Mais les gens ne s’arrêtent que trois ou quatre jours au maximum chez Cédric. Vous n’imaginez pas ce que c’est que ça représente comme travail pour lui quand il a tous ces gens à la maison. Il faut appeler la gendarmerie, la préfecture, les médecins, les infirmières… Tout cela demande beaucoup de temps, beaucoup d’énergie.

Cédric Herrou. Je ne cherche pas à connaître leur histoire. Et c’est ça que les gens apprécient en venant chez moi. Il y a des gens qui ont connu la torture et dont les blessures ne sont pas encore cicatrisées: là, on est obligé d’en parler. Il y a des histoires très dures évidemment, comme celle de ce jeune homme, un catholique qui était tombé amoureux de sa voisine musulmane. Leurs parents refusaient cette relation mais le couple se voyait quand même et la femme est tombée enceinte. Pour ne pas qu’elle se fasse tuer par sa famille ou celle de son amant, ils ont été obligés de s’enfuir. Et en traversant la Méditerranée, la femme s’est noyée avec le bébé dans le ventre. L’homme est arrivé chez moi deux semaines plus tard. Le problème ici, cise en charge psychologique de la part de l’Etat.


Pour aller plus loin

“Libre”, documentaire de Michel Toesca
Au cinéma depuis le 26 septembre

Site internet / Page Facebook de l’association Roya citoyenne

0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

seize − 15 =

Mentions Légales    I    Vie privée    I    Informations sur les cookies   I    Qui sommes-nous ?    I    Plan du site    I    CCAS ©2018

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?