Chloé Wary : “Dessiner sur le foot m’a donné la légitimité de jouer”

Chloé Wary, autrice de BD, féminisme et foot féminin ©DR

Au nom de quoi l’équipe féminine du club de foot de Rosigny-sur-Seine devrait-elle être sacrifiée au profit de son homologue masculin ? Avec “Saison des Roses”, Chloé Wary explore le sexisme ordinaire dans l’univers du foot amateur. Face à l’injustice, Les Roses de Rosigny mettent un point d’honneur à ne pas se laisser spolier une place bien légitime. Cette deuxième BD de la jeune dessinatrice a été saluée par de nombreux prix* dont le prix du public France Télévisions du Festival d’Angoulême 2020. Footballeuses de tous les pays, envahissez les terrains !

Que veulent Les Roses, les footballeuses du club amateur de Rosigny-sur-Seine ?

Tout simplement garder leur place en championnat. Ça c’est l’intrigue. Mais derrière, il y a l’aspect féministe. Les Roses sont en quête d’égalité et de légitimité. Pour la première fois, ces jeunes filles de dix-huit ans se rebellent contre une injustice et échafaudent une stratégie pour rallier à leur cause des gens en dehors du terrain. Selon moi, il y a quelque chose de politique : cette révolte s’ancre dans un contexte sociétal et sportif très machiste. D’autant que la dirigeante du club est elle-même très sexiste.

Vous aimez et pratiquez le foot. Pourquoi avoir choisi d’ancrer votre histoire dans ce milieu ?

J’aime passionnément le foot depuis l’enfance. Je regardais les matchs à la télé avec mon père, supporter du Paris Saint-Germain. A l’école primaire, moi et quelques copines jouions au foot avec les garçons. Au collège, ce n’était plus possible : une vraie séparation s’opère entre filles et garçons. Je me suis focalisée sur le dessin, mon autre passion. Le foot est revenu comme une évidence au moment où a germé l’idée de cet album. C’était l’univers idéal pour développer un personnage qui bouscule l’ordre établi, refuse le modèle féminin qu’on lui impose, ainsi que les injonctions auxquelles une fille doit se plier. Dans ce milieu dominé par les garçons, les footballeuses sont invisibles : on n’en parle pas ou peu. Je voulais montrer la détermination qu’il faut à une footballeuse pour s’imposer. Dessiner sur le foot m’a en quelque sorte donné la légitimité de jouer. Ce fut très long de me prouver que j’avais le droit d’aller sur le terrain ! Du coup, je me suis inscrite pour la première fois dans un club, le FC Wissous (Essonne).

Vos deux premiers albums sont consacrés à l’émancipation des femmes. Vous considérez-vous féministe ?

Carrément ! J’ai envie de raconter des parcours différents d’émancipation. J’ai commencé par l’histoire de Nour dans “Conduite interdite” : cette jeune Saoudienne prend conscience qu’elle peut prétendre aux mêmes droits que les hommes. En se battant pour le droit de conduire, elle milite pour sa liberté tout simplement. Retracer le parcours d’une Saoudienne, très éloignée de ma culture, était comme un galop d’essai dans l’engagement féministe. “Saison des Roses”, situé dans un environnement plus familier, m’a permis de prendre du recul sur mon parcours, sur la façon dont je me suis construite. J’ai analysé les obstacles qui m’ont bloquée, les injonctions contre lesquelles j’ai dû me battre. J’ai pu les dépasser en dessinant des histoires.

Dans “Saison des Roses”, vous donnez à voir un autre regard sur la féminité…

C’était important pour moi de montrer que la féminité ne se cantonne pas qu’à ce qu’on nous en apprend, à ce qu’on nous en impose constamment. Elle ne passe pas forcément, ni nécessairement par le maquillage, par une robe et des talons… Barbara, mon héroïne, exprime une féminité puissante, exacerbée ; bien loin de l’image de la féminité discrète, sage, sensible et lisse qu’on nous inculque.

Pour votre héroïne, le foot n’est pas qu’un sport. De quoi est-il le symbole ?

Effectivement, le foot est pour elle un engagement qui va au-delà du sport : le symbole d’une révolte. C’est aussi son moyen d’expression, son exutoire. Pour moi, Barbara est une conquérante. Ce prénom signifie : “un étranger qui vient sur le lieu d’autrui”. Barbara vient prendre sa place sur le terrain des garçons, mais avec l’envie de le partager et vivre avec eux des choses merveilleuses. Je voulais une héroïne à laquelle, les petites filles qui aiment le foot et voudraient y jouer, puissent s’identifier. Je rêve de mixité dans les compétitions sportives ; je rêve du moment où les filles et les garçons pourront jouer ensemble.

Que pensez-vous de la polémique autour du rappeur Youssapha, auteur de l’hymne pour Les Bleus à l’Euro 2021, alors qu’il avait dans une chanson précédente (2006) appelé au viol d’une femme politique qui ne partage pas ses idées ? Y-a-t-il deux poids deux mesures dans le combat féministe ?

Je n’ai pas écouté cette chanson. J’aime beaucoup ce rappeur parce qu’il véhicule des idées hyper engagées sur la liberté, et beaucoup contre le racisme. Bon, le féminisme, c’est pas son truc. Mais évidemment, je suis contre le viol et contre tout appel à la haine.


*Prix jeunesse Nouvelle-Aquitaine 2019 ; Prix du public France télévisions au Festival d’Angoulême 2020 et Artémisia de l’émancipation 2020, Prix des lycéens et apprentis Ile-de-France / Essonne 2021 et Prix littéraire des lycéens et apprentis région Sud-PACA 2021, Grand Prix Golden Globos à BD Colomiers 2019, Sélection Prix Révélation ADAGP / Quai des Bulles 2019, Sélection Prix lycéen de la BD de Colomiers 2019, Sélection Prix Bulle de Sport 2020, Sélection Prix Bulles de Cristal, Sélection Une case en plus, Sélection Bédélys Monde.


“Saison des Roses”, Chloé Wary, Éditions Flblb, 2019, 240 p., 23€


C’était l’environnement idéal pour développer un personnage hors cadre qui bouscule l’ordre établi, refuse le modèle féminin qu’on lui impose, et s’oppose aux injonctions auxquelles une jeune fille doit se plier.

C’était important pour moi de montrer que la féminité ne se cantonne pas qu’à ce qu’on nous en apprend, à ce qu’on nous en impose constamment.

Je rêve du moment où les filles et les garçons pourront jouer ensemble.


Retrouvez Chloé Warry dans vos villages vacances : le 11 août à Borgo (Haute-Corse), le 12 août à Porto Vecchio La Pioppa (Corse-du-Sud), le 13 août à Petreto Bicchisano (Corse-du-Sud), le 14 août à Porticcio La Veta (Corse-du-Sud).


 

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