EDF : court-circuit sur le service public, intervention d’urgence !

Le 13 janvier dernier, le gouvernement a demandé à EDF d’absorber une partie de la hausse des prix de l’électricité, en augmentant le volume d’électricité vendu à prix fixe et réduit à ses concurrents, quitte à se fournir sur le marché à des prix bien supérieurs. ©Shutterstock

Pour sortir d’urgence l’électricité et le gaz des folies spéculatives du marché qui menacent les consommateurs, les entreprises et le service public, les fédérations syndicales appellent les agents de l’énergie à la mobilisation le 26 janvier prochain. Résumé d’un dossier… explosif.

L’annonce faite par le gouvernement le 13 janvier dernier a fait l’effet d’une bombe : exiger d’EDF la livraison de 20 térawattheures (TWh) supplémentaires aux commercialisateurs privés d’électricité – ses principaux concurrents – qui s’ajoutent donc aux 100 TWh déjà à leur disposition dans le cadre de l’Arenh (accès à l’énergie nucléaire historique). Coût estimé du total des opérations : 8 milliards d’euros ! Le rideau est-il sur le point de se lever sur la saison 2 d’Hercule ?

En tenant compte de son niveau actuel, cette rallonge approche la barre symbolique des 50 % de production annuelle que le service public fournira à perte à ses concurrents, note Jacques Percebois, fondateur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie (Creden) de l’université de Montpellier, dans une tribune parue le 18 janvier dernier : « Car, à 46,2 euros par mégawattheure, explique l’économiste, on est loin encore du juste prix du mégawattheure produit par les centrales historiques, au-dessus de 50 euros par mégawattheure selon un récent document de la Cour des comptes. »



Les fédérations syndicales de la branche ont immédiatement réagi à cette annonce, qui a provoqué « stupeur, colère et indignation » et ce, semble-t-il, à tous les étages du groupe public : « Le gouvernement, affirment les syndicats, ne peut pas jouer avec le travail de plus de 100 000 salariés juste pour gagner du temps ou pour organiser de manière pernicieuse le retour du projet de démantèlement d’EDF en affaiblissant encore davantage et volontairement le groupe jusqu’à le mettre à terre. »

Pour l’intersyndicale, « les conséquences en cascade pour le groupe EDF [de la décision gouvernementale] s’annoncent d’ores et déjà terribles ». Les fédérations appellent donc tous les agents à la grève le 26 janvier prochain. Et dénoncent, dans une lettre ouverte au ministre de l’Économie, « la fragilisation et la spoliation d’EDF », qu’elles estiment être « la sanction d’un échec de [la] politique et des décisions [des gouvernements] depuis plus de vingt ans ».

Lire la lettre ouverte intersyndicale au ministre de l’Économie

« La mesure ira dans la poche des fournisseurs »

Les administrateurs représentant les salariés au conseil d’administration d’EDF ont également dénoncé cette mesure, qui, constatent-ils amèrement, « réduit à néant les effets des divers plans internes de réduction des dépenses, qui pèsent depuis une décennie sur les effectifs, les rémunérations et l’ensemble des salariés ».

Cette manne offerte sur un plateau d’argent aux marchands d’électrons privés sera-t-elle répercutée sur la facture de leurs clients ? Pas si sûr. La Commission de régulation de l’électricité (CRE) se sent obligée, d’ailleurs, d’affirmer qu’elle contrôlera de près son utilisation. Mais, pour les administrateurs salariés du groupe public, cette nouvelle « livraison » n’apporte aucune garantie pour les clients.

La mesure ira dans la poche des fournisseurs, assurent les administrateurs salariés d’EDF, pas dans celle des consommateurs. Le soi-disant système de contrôle dont la sanction ultime reviendra à nommer le fournisseur défaillant est risible.

Ce qui l’est moins, par contre, ce sont les conséquences pointées par les administrateurs sur la santé du groupe public, qui doit « faire face à d’importants investissements liés à la transition énergétique et à la décarbonation de l’économie française ».

Lire le communiqué des administrateurs salariés d’EDF

Un droit d’alerte déposé par le CSE

De son côté, le Comité social et économique central (CSEC) d’EDF, qui vient de lancer une grande campagne d’information des citoyens et des élus sur la nécessaire sortie du marché de l’électricité et du gaz (energie-publique.fr), compte déposer un droit d’alerte auprès des directions du groupe, que nous détaille son secrétaire, Philippe Page-Le Mérour :

Le droit d’alerte que nous voulons déposer auprès des directions d’EDF porte sur l’ensemble des questions liées à l’état du service public, les effectifs, les salaires, les capacités financières et celles de ses emprunts, et la recherche. La nationalisation et le retour à une tarification pérenne basée sur les coûts d’exploitation et de production, qui a su garantir l’essor du service public en garantissant à tous, particuliers et entreprises, l’électricité la plus performante, la moins chère et la plus décarbonée d’Europe, devient incontournable.

Les réponses argumentée et chiffrées à ce droit d’alerte devraient être disponibles dans le courant du mois de février.


Campagne d’information publique du Comité social et économique d’EDF SA, publiée le 20 janvier 2022. Source : CSE EDF SA/Facebook.

Les deux associations d’actionnaires salariés de l’entreprise montent également au créneau et assurent, dans un communiqué publié le 20 janvier, examiner tous les moyens d’action permettant de contester la décision inique de l’État, imposant à EDF de vendre à perte 20 TWh à ses concurrents.

Une lettre avait également été adressée au ministre de l’Économie, demandant le retrait de la mesure annoncée par le gouvernement ou à défaut la compensation intégrale de son impact sur EDF. Moins d’une semaine plus tard, Bruno Le Maire a assuré devant les sénateurs son soutien à EDF, tout en maintenant l’opportunité de la décision du gouvernement « pour protéger les Français » contre l’augmentation des prix.

Un casino à haut-risques industriels et sociaux

De semaine en semaine, depuis l’automne, le gouvernement tente d’endiguer le tsunami sur les prix du marché de l’électricité, auquel, comme dans des chaussures de plomb, le calcul des tarifs réglementés de vente d’électricité en France est emprisonné depuis près de quinze ans.

Les prévisions de hausse des tarifs, évaluées au début de la crise entre 12 et 14 %, sont finalement passées à 35 % en janvier. Les risques de cette exposition aux aléas par définition dérégulés du marché de l’énergie menaceraient directement, aux dires mêmes des pouvoirs publics, l’avenir de 150 entreprises électro-intensives et 45 000 emplois.

Du côté des particuliers, pour une facture annuelle de 1 000 euros, le tarif augmente cette année de près de 350 euros. Et ce, alors que 60 % des Français déclarent déjà avoir restreint le chauffage de leur logement l’hiver dernier pour éviter une facture trop élevée, et que 12 millions de personnes en France sont dans une situation de précarité énergétique, selon l’Observatoire national de la précarité énergétique. D’après l’Insee, les tarifs réglementés de l’électricité ont progressé de 50 % environ entre 2007 et 2020.

Afin de bloquer la hausse des tarifs réglementés de vente (TRV) aux 4 % prévus début février, le gouvernement a d’abord choisi de ramener la TICFE (taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité), ex-CSPE (contribution au service public de l’électricité), de 22,50 euros à 1 euro par mégawattheure, et de « lisser » les hausses tarifaires jusqu’en 2023. Mais sans toucher toutefois à la TVA (20 % sur la consommation).

Les conséquences de cette mesure gouvernementale sur l’entreprise augurent des jours sombres pour EDF. Dans les colonnes du magazine interne du groupe, « Vivre EDF », le directeur exécutif en charge de la direction financière, Xavier Girre, déclare le 20 janvier :

Du point de vue financier, les conséquences portent d’une part sur la valorisation boursière du groupe et d’autre part sur sa capacité d’endettement, donc le financement de ses investissements nécessaires dans le contexte de transition énergétique que nous vivons. S’agissant de la valeur de l’entreprise, la valorisation boursière d’EDF a été réduite de près de 20 % en 48 heures et plusieurs analystes ont révisé leurs recommandations et leurs objectifs de cours.

Le gouvernement a précisé que la Commission européenne aurait donné son aval à un léger ajustement de 4 euros de plus par mégawatt livré. Compte tenu à la fois des prévisions de production, du planning de maintenance des tranches nucléaires (auquel il convient d’ajouter l’arrêt du CNPE de Fessenheim), le service public pourrait se voir contraint, pour se conformer à l’injonction du gouvernement, d’aller « faire ses courses » au bénéfice de ses concurrents sur le « Dingo Market » européen, où le mégawattheure s’échange déjà, à l’heure où nous écrivons ces lignes… à plus de 200 euros !

Dans le détail, explique Jacques Percebois dans sa tribune, « il faut donc additionner le coût de ce rachat et le manque à gagner de l’électricité écoulée au prix de l’Arenh, ce qui doit représenter environ 3 à 4 milliards d’euros. Auxquels s’ajoutent l’effet du plafonnement de la hausse du TRV à 4 % et celui de la hausse des volumes d’Arenh sur les prix pratiqués par EDF aux consommateurs domestiques et professionnels en offre de marché, soit 4 à 5 milliards d’euros. Au total, cela représente un manque à gagner d’environ 8 milliards d’euros… »

 

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