Emmanuelle Laborit : “Dans le domaine culturel, travailler avec un comédien sourd n’est pas du tout acquis”

Emmanuelle Laborit, comédienne sourde, présentera un spectacle de chansigne au festival Contre Courant en juillet 2018. ©Julien Millet/CCAS

Seule comédienne sourde à avoir été récompensée par un molière, Emmanuelle Laborit oeuvre pour développer la connaissance de la langue des signes. Co-directrice depuis quatorze ans de l’International Visual Theatre (IVT) avec Jennifer Lesage-David, elle présente “Dévaste-moi”, le 17 juillet à Avignon, dans le cadre du festival de théâtre de la CCAS Contre Courant.

Interview réalisée avec l’aide d’une interprète en langue des signes.

Pouvez-vous nous présenter “Dévaste-moi” ?

“Dévaste-moi” est un spectacle musical,  un chansigne [interprétation artistique en langue des signes. Les chansigneur·euses utilisent leurs mains pour restituer le sens du texte, et leur corps pour le rythme, ndlr]. Le concert évoque le corps de la femme, son rapport à la musique. J’invite le public à vivre le parcours qu’une femme suit dans sa vie.

Vous avez reçu un molière pour “les Enfants du silence” en 1993. Vous avez été la première comédienne sourde à l’avoir obtenu. 1993, c’est déjà tard, non ?

Bien sûr que c’est tard. Et je pensais qu’il y en aurait d’autres après moi. Cela n’a pas été le cas. Dans le domaine culturel, travailler avec un comédien sourd n’est pas du tout acquis. Certains réalisateurs pensent que c’est compliqué, que les comédiens ne sont pas professionnels. Le comédien sourd ne joue pas forcément le rôle d’un sourd. Il joue son rôle, c’est tout.

Vous avez découvert la langue des signes à l’International Visual Theatre lorsque vous étiez petite. Est-ce la même chose pour d’autres enfants aujourd’hui ?

J’avais 7 ans lorsque j’ai découvert l’International Visual Theatre. Ça a aussi été un déclic pour mes parents. Ils ne pouvaient pas communiquer avec moi. On y accueille parents et enfants à bras ouverts. Des ateliers théâtre sont organisés pour les enfants. Il est important que les nouvelles générations puissent bénéficier de cette chance.

Avez-vous mis du temps à apprendre la langue des signes ?

Non, ça a été très rapide. Cela m’a permis de me débloquer. Ça a été plus difficile pour mes parents. Ils étaient adultes et ont grandi avec le français langue orale. La langue des signes est une langue en trois dimensions. Les enfants entendants l’apprennent vite en général. La différence ne leur fait pas peur. Il faut justement profiter de ces moments où l’apprentissage est assez naturel.

Existe-t-il des endroits comme l’IVT ailleurs en France ?

Non, c’est un lieu unique. Il y a des petites compagnies qui se forment un peu partout. Nous les aidons et les soutenons dans leur production et leur programme. Le bilinguisme est une culture fragile, mais émergente.

Incarnez-vous un combat pour la diffusion de la langue des signes et le féminisme ?

On me dit souvent que je suis militante. Ce que je fais est pourtant normal. Je pense surtout aux enfants et à leurs droits. La loi de 2005 pour l’égalité des chances, donne la possibilité d’enseigner en langue des signes [lire l’encadré]. Pourtant, tout est axé sur l’oralisme. Il y a un énorme travail à faire pour une véritable égalité. On considère encore que la surdité est une maladie grave qu’il faut soigner. Tant que nous penserons cela, les choses n’évolueront pas. Les médias ne laissent, par exemple, pas beaucoup de place à la langue des signes. Il faut changer les choses, dépasser les idées reçues pour créer un monde plus moderne. C’est une question d’éducation sociale et familiale.

Enseignement de la LSF : encore un effort

La loi n°2005-102 du 11 février 2005, pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, comporte plusieurs dispositions concernant la langue des signes française (LSF), notamment la reconnaissance officielle de la LSF, le droit pour les enfants sourd·es de recevoir un enseignement de la LSF et le droit de choisir une scolarité bilingue langue des signes/langue française. Pourtant inscrit dans la loi depuis 1991 (amendement “Fabius” de la loi n° 91-73 du 18 janvier 1991), ce droit à l’enseignement et à la formation peine à s’appliquer. En 2012, un rapport des inspections générales de l’Éducation nationale souligne que seuls 5% des jeunes sourd·es ont accès à un dispositif d’enseignement en LSF, idem pour leur accès aux études supérieures.
Source : Fédération nationale des sourds de France.

Pourquoi avez-vous choisi le théâtre comme mode d’expression ?

J’apprécie aussi le cinéma. Mais ce que j’aime dans le théâtre, c’est que c’est un spectacle vivant. Ce n’est pas mécanique. Il ne peut pas y avoir de trucage au montage. Le lien avec le public est réel, immédiat. On peut discuter. Le théâtre fait sortir de chez soi. Il permet de rencontrer des personnes, de débattre.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Nous allons commencer une grande tournée avec “Dévaste-moi”. Nous essayons également de développer des partenariats et le mécénat. Avec Jennifer Lesage-David, co-directrice de l’IVT, nous voulons continuer de faire exister ce lieu de ressources sur la culture de la langue des signes. Un lieu où sourds et entendants puissent se rencontrer.

Vos questions

Lors d’un chansigne, pensez-vous que les sourds ou les malentendants développent des  émotions autres que celles de spectateurs entendants ?

Damien Caprais, 32 ans, agent GRTgaz, ambassadeur culturel de la CMCAS Loire-Atlantique-Vendée à Contre Courant

Le chansigne s’adresse à tout le monde. Pas seulement à un public sourd ou malentendant. Cette forme d’art introduit une autre manière d’appréhender la chanson. Les entendants sont dans l’écoute, ils ont des références musicales. Le chansigne offre une proposition originale et visuelle qui permet de relier les choses. C’est un très beau mariage. Certains sourds adorent la musique, d’autres ne s’y sont jamais intéressés. C’est très variable. Le chansigne permet en tout cas à certains de découvrir le message qui constitue une chanson. Certains pensent qu’une chanson est par définition légère, sans profondeur. Pourtant, il y a des messages très forts. Notre spectacle est un moyen pour eux d’avoir accès au monde musical. Et c’est un moment de plaisir avant tout.


A Contre Courant en Avignon

Éclectique et électrique Contre Courant ! Ce festival pluridisciplinaire de la CCAS reprend ses quartiers à la Barthelasse, du 14 au 20 juillet 2018, en marge du festival d’Avignon. Il propose une quinzaine de spectacles, des rencontres avec des auteur·es…

Accès gratuit pour les bénéficiaires des Activités Sociales de l’énergie sur présentation de la Carte Activ’ ou de l’attestation. Personnes extérieures de plus de 18 ans : 10 €
(Réservation obligatoire pour les spectacles de 22 h). Renseignements et réservation : à partir du 11 juillet (de 12h à 16h) au 06 80 37 01 77

Site internetwww.ccas-contre-courant.org / Page Facebook : @Festival Contre Courant

0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.

Mentions Légales    I    Vie privée    I    Informations sur les cookies   I    Qui sommes-nous ?    I    Plan du site    I    CCAS ©2018

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?