“En France, le gâchis d’électricité est vraiment effrayant”

Ingénieur et essayiste, Philippe Bihouix défend les “low tech”, c’est-à-dire les techniques simples, accessibles et facilement réparables, faisant appel à des moyens courants et localement disponibles. ©Hermance Triay

À la “fuite en avant technologique”, l’ingénieur et essayiste Philippe Bihouix oppose la “sobriété intelligente”. L’auteur de “l’Âge des low tech” propose des pistes pour tourner la page du gaspillage énergétique. Au passage, il égratigne le concept d’économie circulaire et défend la péréquation tarifaire.

Bio express

Philippe Bihouix est ingénieur centralien et essayiste. Après avoir été consultant dans différents secteurs industriels (énergie, chimie, bâtiment, télécommunications, aéronautique…), il travaille actuellement dans le fret ferroviaire.

Vous critiquez sévèrement la notion d’économie circulaire, qui fait actuellement l’objet d’un projet de loi. Pourquoi ?

Ce que je reproche à cette notion, c’est de nous faire croire, comme avec le concept de “développement durable”, que nous allons pouvoir maintenir notre niveau de confort matériel en baissant le prélèvement des ressources non renouvelables, notamment les métaux. En réalité, cette économie circulaire est très difficile à atteindre.

Par exemple, on ne fait pas d’économie circulaire avec des produits non récupérables comme la lessive, la peinture ou les engrais. Certains produits étant très mélangés (alliages ou produits électroniques contenant parfois plusieurs dizaines de métaux différents), on ne peut pas les recycler correctement : les ressources sont perdues ou, si elles sont recyclées, elles ne sont pas réutilisées pour leurs fonctionnalités d’origine.

Surtout, plus on fait du “high tech” [technologies de pointe, ndlr], plus on fabrique des matériaux composites et des nanomatériaux, plus on perd en capacité à recycler correctement. Actuellement, moins de 1 % des métaux emblématiques des hautes technologies (lithium, tantale, germanium, gallium, terres rares…) est recyclé.


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En quoi une société “low tech” serait-elle meilleure qu’une société “high tech” du point de vue de l’utilisation des ressources naturelles ?

Aujourd’hui, on nous promet, avec l’innovation technologique, de résoudre tous les problèmes que nous avons générés. On commence même à évoquer une économie réparatrice dans laquelle, par exemple, la géo-ingénierie pourrait atténuer le changement climatique. Face à la fuite en avant technologique, l’idée n’est pas de revenir à la traction animale ou à l’âge de la bougie, mais de regarder à quels endroits nous avons vraiment besoin de technologies complexes et à quels endroits nous pourrions nous en passer. La concentration humaine dans les villes fait que nous avons besoin des hautes technologies et des technologies numériques pour des services comme l’eau, l’assainissement ou l’énergie.

Une société low tech n’est donc pas une société qui aurait débranché l’intégralité des ordinateurs et des smartphones. C’est plutôt une société qui cherche à économiser les ressources. Je vois au moins trois manières d’y parvenir.

D’abord, en entrant dans une logique de sobriété intelligente : il faut tailler dans le gras, au bon endroit, là où ça nous fait le moins mal. Exemple : en attendant de passer au vélo (terriblement plus efficace d’un point de vue énergétique), on pourrait construire des voitures beaucoup plus légères, moins puissantes, donc moins consommatrices de ressources et d’énergie et moins émettrices de CO2. Dans le bâtiment, on pourrait intensifier les usages : le week-end, le soir ou pendant les vacances scolaires, pourquoi ne pas accueillir dans nos écoles des associations, des clubs, des concerts ?

Ensuite, il y a l’éco-conception qui permet de rendre les objets réparables, réutilisables, modulaires, plus faciles à démanteler en fin de vie. Enfin, il y a l’arbitrage entre le travail humain et celui de la machine. À chaque fois qu’on remplace un guichetier ou un métier d’accueil par une borne électronique, on remplace du travail humain par de la consommation de ressources (métaux rares et énergie).

Entrer dans la société low tech, c’est mener une démarche de sobriété intelligente, de conception optimisée et d’usage raisonnable et raisonné des technologies et des machines, pour remplacer le travail humain uniquement là où il est le plus pénible ou là où c’est le plus utile.

Dans le domaine des énergies, n’est-il pas illusoire de vouloir passer d’une gestion centralisée (grands barrages, parcs éoliens ou photovoltaïques industriels…) à de petites unités de production à l’échelle d’une famille ou d’un village ?

Dans “l’Âge des low tech”, je recommande en effet d’aller vers un certain nombre d’énergies plus douces : microhydraulique, “éoliennes de village”, solaire thermique… Pour autant, je ne pense pas du tout qu’il faille débrancher les grands barrages sous prétexte qu’ils sont plus complexes et plus centralisés. Dans les smart cities et les smart grids [villes et réseaux intelligents, ndlr] qu’on nous promet pour demain, il y a des effets pervers : à chaque fois qu’on améliore l’efficacité, la demande augmente mécaniquement. On a l’impression de régler les problèmes, mais en réalité on en génère d’autres.

Maintenant, comment fournir les kilowattheures dont chacun a besoin pour vivre une vie de qualité ? Personnellement, j’estime qu’avant de se lancer, par exemple, dans de grands programmes éoliens offshore, il faut d’abord et avant tout réfléchir à la question de la sobriété. Aujourd’hui, la consommation électrique en France augmente plus rapidement que la population. Comment est-ce possible alors que nous sommes censés devenir de plus en plus efficaces ? Eh bien, parce qu’on crée de nouveaux usages, parce que des data centers [centres de données, ndlr] ouvrent à Gravelines ou à Aubervilliers. Il y a un gâchis phénoménal d’électricité dans le chauffage, l’éclairage, la production industrielle de plastique, de verre, d’aluminium… qu’on va ensuite incinérer ou balancer dans des décharges quelques semaines plus tard. Ce gâchis est vraiment effrayant !

Avec les basses technologies, ne risque-t-on pas de mettre fin en France à l’égalité d’accès à l’énergie garantie par la péréquation tarifaire ?

Je suis tout à fait favorable aux tarifs harmonisés. Simplement, l’évolution tarifaire de cette dernière décennie va à l’encontre de l’usage intelligent et de la sobriété. Aujourd’hui, plus je consomme de kilowattheures, moins mon kilowattheure me revient cher. Je suis farouchement opposé à cela : ce n’est pas normal de payer son kilowattheure au même prix quand on grelotte chez soi et quand on vit dans 300 mètres carrés avec les fenêtres ouvertes. Il faudrait rendre progressifs les tarifs d’accès et d’usage de l’électricité.

Je suis donc pour la péréquation tarifaire, mais en introduisant aussi une forte incitation à la sobriété, en baissant le prix de l’abonnement et en faisant payer chaque kilowattheure de plus en plus cher, selon la quantité consommée.

Ensuite, est-ce que des unités plus décentralisées conduiraient forcément à des politiques tarifaires et commerciales hétérogènes ? Pas forcément ! Concernant le modèle français, je ne suis pas persuadé que l’ouverture à la concurrence ait été un bon calcul. Je préfèrerais qu’EDF soit le fer de lance d’une réelle transition énergétique.

Enfin, que nous ayons des systèmes techniques installés plus proches, plus décentralisés, plus intelligents, plus bigarrés, avec plus d’aides sur le photovoltaïque ou le solaire thermique local, pourquoi pas. Mais avant de construire des centrales photovoltaïques en plein champ, il faut tenir compte du problème de l’artificialisation des sols : un département français disparaît tous les sept ans sous le béton, les parkings, les ronds-points, les lotissements… À cette vitesse-là, en six siècles, on aura artificialisé la totalité du territoire français.

Pour aller plus loin

“Le bonheur était pour demain. Les rêveries d’un ingénieur solitaire”, de Philippe Bihouix, Seuil, 2019, 384 p., 19 euros.


“L’Âge des low tech. Vers une civilisation technologiquement soutenable”, de Philippe Bihouix, Seuil, 2014, 336 p., 19,50 euros.



1 Commentaire
  1. Meneux André 4 semaines Il y a

    Je suis tout à fait d’accord avec cet article ! ancien agent d’EDF je suis tout à fait opposé à ce programme HERCULE qui va détruire ce que nos anciens avaient crée pour le bien de la nation. je suis pour la suppression de la loi NOME qui est un vrai scandale. Si des tiers veulent vendre de l’électricité, pourquoi pas , mais en ce cas, qu’il la produisent ! par tous les moyens possibles, et; non pas en revendant l’énergie achetée à bas coup aux centrales nucléaires en voulant nous parler” d’énergie verte”

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