“Humains”, d’Edmond Baudoin : à la rencontre des anonymes de la Roya

Edmond Baudouin signe avec Troubs une nouvelle BD de reportage sur la solidarité dans la vallée de la Roya. Source : edmondbaudoin.com

Dans “Humains. La Roya est un fleuve”, l’auteur et illustrateur Edmond Baudoin livre une galerie de portraits des migrant.es et bénévoles de la vallée de la Roya, à la frontière italienne. Son crédo : faire exister des personnes considérées comme “inintéressantes” dans notre monde.

Après Ciudad Juarez et la Colombie, Edmond Baudoin et son acolyte Troubs sont partis à la rencontre des migrant.es et des bénévoles de la vallée de la Roya, lieu de passage depuis l’Italie. L’auteur et illustrateur en a tiré un nouvel album intitulé “Humains. La Roya est un fleuve”, en librairie le 20 avril. L’originalité graphique du travail d’Edmond Baudoin, principalement en noir et blanc, se situe entre la peinture et la bande dessinée. Ses thèmes de prédilection sont le portrait, la rencontre, l’autobiographie et le voyage. Il a reçu de nombreux prix, dont plusieurs du Festival de la bande dessinée d’Angoulême.


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Qu’est-ce qui a motivé votre travail sur “Humains. La Roya est un fleuve” ?

Je suis né sur les bords de la Méditerranée, je suis niçois et concerné par cette mer, cette frontière. Depuis un certain temps, nous réalisons à quatre mains avec Troubs des livres contenant des portraits de personnes déplacées. Nous sommes allés jusqu’au Mexique ou en Colombie [pour “Viva la vida” et “le Goût de la terre”, ndlr]. Là, c’est en France, à côté de chez nous, à la frontière italienne. C’était normal que nous allions là aussi.

Venus d’Afghanistan, Glham et Zarifa espèrent pouvoir rejoindre leur famille déjà installée en France. Avec leurs quatre enfants, ils dorment dehors, près du fleuve la Roya (photo : 2017). ©Joseph Marando/CCAS

À l’heure où la photographie envahit l’espace public, qu’apporte le dessin ?

Peut-être qu’il n’apporte rien de plus, ou rien de différent. Dans la plupart des endroits où nous allons, comme aux frontières mexicaines, si l’on fait des photos, on meurt. On vous tue vraiment pour une photo, que ce soit du côté des narcotrafiquants ou du côté de la police. En Colombie pareillement. Aucun des villageois rencontrés n’aurait accepté qu’on les prenne en photo.

Ici, à la frontière franco-italienne, c’est différent. Deux des migrants que nous avons rencontrés ont refusé qu’on tire leur portrait pour des questions religieuses. Ils ne veulent pas de représentation imagée. Le dessin est toléré, mais la photo est impossible. Pour des gens qui migrent, comprenez qu’il y a également la peur de la police et des autorités. Tout est donc question de possibilités.

Lorsque vous vous lancez dans un projet, de quelle manière travaillez-vous ?

Quand on se lance, on ne sait pas : on ne savait pas à l’avance si l’on pourrait faire ne serait-ce qu’un seul portrait. On y va, et on avise en fonction du niveau de difficulté. Beaucoup de gens souhaitent qu’on échange un portrait contre la réponse à une question. Finalement, cela devient facile, puisque cela plaît plutôt aux gens d’avoir un portrait d’eux, hormis, comme je l’ai souligné, pour certains croyants, surtout pour les femmes portant un voile ou quelques hommes.

Extrait de “Humains. La Roya est un fleuve”. Source : medias.comixtrip.fr

Comment vos voyages nourrissent-ils votre travail ?

Je rencontre de jeunes gens qui rêvent de bande dessinée. Je me balade avec eux, cela m’enrichit. Mais aller dans des pays fabuleux, aux paysages extraordinaires, sans pouvoir s’y déplacer par manque de sécurité, cela fait énormément réfléchir sur ce que sont les hommes, ce qu’est la vie. Sur la fragilité des pays et de leurs institutions ; sur la guerre, sur la paix. Sur l’immensité de l’humanité et sa pauvreté. À l’inverse, c’est une chance. Voyager en Colombie pour aller sur la plage ne m’intéresse pas. J’aime rencontrer des gens, échanger avec eux, les comprendre.

Comment êtes-vous devenu dessinateur ?

Je suis tombé dedans à l’âge de 3 ans. Je n’ai plus jamais lâché le crayon ! J’étais doué, on m’a poussé à continuer. Quand j’avais 9 ans, l’instituteur s’est enthousiasmé à la vue de mes dessins, et m’a demandé d’animer un cours de dessin ! Comment voulez-vous lâcher après ? (rires) C’est une activité qui valorise, on existe à travers le dessin. Ça me plaît de réussir à dessiner. C’est une forme de bonheur mutuel, dans l’échange, et on existe dans la société de cette manière-là.

Il y a également eu un questionnement politique en grandissant. Faire exister aux yeux du public des personnes qui sont considérées comme “inintéressantes” dans notre monde. Faire exister les copains de mon village, mon grand-père qui était quasiment clochard, faire exister des gens qui, sans cela, n’existent pas. Ceux qui ne sont pas sous le feu des projecteurs. Personne n’est à mes yeux “plus” que quelqu’un d’autre. C’est politique. Tous les êtres sont égaux.

Portrait d’Edmond Baudoin réalisé par Laetitia Carton en 2014. ©Kaléo Film/edmondlefilm.tumblr.com

Quelles sont vos plus grandes influences en matière d’art visuel et de bande dessinée ?

Particulièrement Goya et Giacometti pour le dessin ! Mais également José Munoz pour ce qui est de la BD.

Vous avez, à un moment de votre carrière, tenté l’expérience du manga. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça a changé par la suite dans votre travail ?

Je ne connaissais pas le manga, je n’en avais jamais lu ! Un éditeur japonais, Kodansha, m’a contacté, et j’étais motivé à l’idée de rencontrer un monde inconnu. J’ai découvert une grande liberté, notamment dans le fait d’avoir beaucoup de pages pour faire vivre l’œuvre : quelqu’un qui court ou qui allume une cigarette, dans un manga on peut le dessiner sur trois pages, alors que ce ne sera pas possible avec un éditeur français. Il m’est arrivé de faire jusqu’à six pages par jour pour Kodansha [collaboration dont est issue “Le Voyage”, en 1995, ndlr].

Le manga est extrêmement rapide et fluide : on pourrait le comparer à de la photographie. Le journal pour lequel je travaillais [la revue japonaise Morning, ndlr] tirait à plus d’un million d’exemplaires par semaine. En France, personne ne pouvait les égaler. Économiquement parlant, cela offre une grande différence pour un artiste.

Un moment particulièrement marquant qui vous viendrait à l’esprit ?

En Colombie, j’ai posé cette même question à certains réfugiés : “quel moment vous a le plus marqué ?” Deux femmes, dont j’avais tiré le portrait, m’ont répondu : “C’est maintenant.” Imaginez la pauvreté de ces femmes pour qu’elles me répondent que leur plus beau souvenir est le regard posé sur elles le temps d’un portrait… On reste muet devant l’immensité de la détresse de ces gens.

Est-ce que vous vous définissez comme un artiste engagé ?

Oui. Vivre, c’est s’engager, se battre pour un idéal, pour l’humanité. Or nous en sommes loin aujourd’hui… et ça ne me plaît pas. L’engagement c’est donc de se battre avec les armes dont on dispose : dans mon cas, le dessin, la lecture, l’écriture.


Pour aller plus loin

 “Humains. La Roya est un fleuve”, d’Edmond Baudoin et Troubs
Préface de J.M.G. Le Clézio, éd. L’Association, 2018, 112 p., 22 euros.

Durant l’été 2017, Baudoin et Troubs sont allés à la rencontre du collectif Roya citoyenne, qui vient en aide aux migrants tentant de passer la frontière. “Humains” rappelle que derrière les “flux migratoires”, existent en fait de précieuses vies humaines.

Edmond Baudoin à la rencontre des lecteurs et lectrices :

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