« Le tourisme social doit devenir un objectif d’intérêt national »

Géographe spécialiste du tourisme, professeur émérite de l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, Rémy Knafou plaide pour un tourisme raisonné et accessible. ©R. Knafou

Comment réguler les excès du tourisme de masse ? Peut-on concilier à l’échelle de la planète préservation de l’environnement et droit au départ en vacances ? Entretien avec Rémy Knafou, agrégé de géographie et auteur d’un essai stimulant : « Réinventer le tourisme. Pour sauver nos vacances sans détruire le monde ».

Après avoir connu en 2020 la pire année de son histoire, le tourisme international peine à redémarrer. Est-ce la fin du tourisme de masse ?

Rémy Knafou : Non. Le tourisme de masse est un fait social planétaire acquis. Il est la conséquence de l’augmentation de la population mondiale et de la démocratisation du tourisme, même si celle-ci est encore très incomplète.

En réalité, tout le tourisme actuel est un tourisme de masse. Qu’il soit massif ou élitiste, c’est le même système qui est à l’œuvre sur la planète. Quelles que soient les distances parcourues, le tourisme génère des embouteillages sur les routes, dans les gares et dans les lieux touristiques. Aujourd’hui, aucun lieu sur terre n’est à l’abri des flux touristiques. Avec les navires de croisière, les touristes s’aventurent désormais dans des lieux inhabités, voire inhospitaliers. Ce n’est donc pas la fin du tourisme de masse mais peut-être le début de la fin d’un système dont on n’a pas suffisamment pensé les limites.

Vous n’êtes pas tendre avec les défenseurs du tourisme durable qui poursuivent, selon vous, la destruction de l’environnement…

Ce n’est pas le tourisme durable en soi que je critique, mais plutôt l’utilisation qui en est faite, notamment par des promoteurs du secteur marchand qui, sans vergogne, utilisent l’étiquette « durable » pour mieux pousser leurs avantages dans des zones reculées.

Historiquement, le tourisme a été initié par quelques personnes isolées qui ont découvert un lieu et ont incité d’autres personnes à y aller à leur tour. Aujourd’hui, certaines compagnies maritimes amènent des touristes jusqu’en Antarctique… Il y a quelques mois, un Airbus s’y est même posé pour la première fois. Si l’on ne met pas un frein à cela, les conséquences pourraient être dramatiques. Car le tourisme « hors des sentiers battus » évolue souvent en flux beaucoup plus massifs.

Vous dénoncez « l’appareil commercial qui exploite les désirs de voyage et qui marchandise outre mesure les relations sociales » : qu’entendez-vous par là ?

Aller découvrir d’autres lieux, d’autres cultures me paraît plutôt positif. Ce qui pose problème, ce n’est pas le fait de vouloir aller vers les autres, c’est ce système commercial qui s’est construit autour du désir légitime de découverte et qui emploie tous les moyens pour créer de nouveaux besoins.

Dans ce système marchand mondialisé, il n’y a pas de pilote. Je ne le rejette pas entièrement car il peut aussi apporter de bonnes choses aux populations locales. Je constate simplement qu’il engendre trop d’excès et qu’il n’est pas suffisamment régulé.

Vous défendez par ailleurs le droit au départ en vacances. Ne faudrait-il pas soutenir davantage le tourisme social ainsi que le tourisme alternatif ?

Je fais une différence entre ces deux types de tourisme. Ce que je reproche aux formes de tourisme alternatif, c’est qu’elles n’apportent pas de réponse à la hauteur des problèmes planétaires (impact environnemental et accès au tourisme), même si elles sont sympathiques, voire utiles socialement à l’échelle locale.

Le tourisme est né au sein de la catégorie la plus aisée de la société européenne. L’enjeu, aujourd’hui, c’est de permettre l’accès au tourisme des catégories sociales qui en sont encore privées. Même en France, une partie importante de la population ne part toujours pas en vacances. C’est pourquoi le tourisme social doit devenir, me semble-t-il, un objectif d’intérêt national.



L’État pourrait favoriser l’étalement des vacances sur toute l’année pour augmenter les départs en basse saison.

Comment soutenir ce tourisme social ?

Les formes d’aide au départ qui existent déjà pourraient être amplifiées. Il y a en France toute une série d’offres d’hébergement et de séjour à faible coût que les pouvoirs publics pourraient encore encourager. L’une des solutions consiste à mieux exploiter les structures existantes, plutôt que de construire de nouveaux villages vacances. C’est valable pour le tourisme social : l’État pourrait par exemple favoriser l’étalement des vacances sur toute l’année pour augmenter les départs en basse saison. Nous avons de vraies marges de progression pour mieux utiliser les capacités d’accueil existantes et augmenter le taux de départ en vacances.

Dans mon travail de recherche, j’essaie de lier les préoccupations sociales, qui me paraissent tout à fait légitimes, aux préoccupations environnementales, qui sont tout aussi importantes. À l’échelle nationale, elles ne me semblent pas irréconciliables. Mais, à l’échelle internationale, c’est plus délicat car, lorsque des personnes de catégories pauvres en Chine, en Inde ou au Brésil accèdent aux classes moyennes, leur premier désir est de partir en vacances.

La révolution à venir doit nous amener à respecter les équilibres écologiques et sociaux dans les régions d’accueil.

Afin de réduire l’impact écologique et humain du « surtourisme », vous en appelez à une « quatrième révolution touristique ». En quoi consisterait-elle ?

Après l’invention du tourisme en Europe à la fin du XVIIIe siècle, puis l’amorce de sa démocratisation un siècle plus tard et sa croissance exponentielle après la Seconde Guerre mondiale, une quatrième révolution me semble impérative. Le tourisme ne peut plus continuer à se développer sans limites. La révolution à venir doit nous amener à respecter les équilibres écologiques et sociaux dans les régions d’accueil. Je pense que les générations à venir intégreront davantage les contraintes environnementales et inventeront de nouvelles pratiques.

Vous citez Amsterdam et les Baléares en exemple. Comment ces célèbres destinations se sont-elles attaquées au « trop-plein » de touristes ?

À Amsterdam, devant les excès liés à la fréquentation du « Quartier rouge » (prostitution, consommation de drogue et d’alcool), la nouvelle municipalité d’Amsterdam a décidé de limiter le nombre des appartements touristiques commercialisés via des plateformes comme Airbnb et de recruter des salariés présents jour et nuit pour limiter les nuisances causées par les touristes.

Les Baléares, quant à elles, ont développé un tourisme rural haut de gamme à l’intérieur de l’archipel, afin de desserrer la pression sur leurs côtes. Elles ont aussi mis en place une réglementation consistant à exiger que la transformation d’un logement en logement touristique passe par l’approbation d’une assemblée générale de copropriété.


À lire

« Réinventer le tourisme. Pour sauver nos vacances sans détruire le monde », de Rémy Knafou, Éditions du Faubourg, 2021, 130 p., 12,90 euros.

À commander en version papier sur la Librairie des Activités Sociales.


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