Lhomé : « J’écris sur le déracinement, la violence paternelle, la prise de conscience politique »

Lhomé, rappeur en tournée culturelles à la CCAS en 2022

Le rappeur Lhomé est en concert dans les colos et les villages vacances au mois de juillet. ©Louis-Thierry Eva/Akili Pictures

Julien Laba, alias Lhomé, 47 ans, détonne dans le paysage du rap. Slameur inclassable, ce musicien aux textes souvent poignants, qui anime des ateliers d’écriture pour les jeunes, nous donne une jolie leçon de vie, entre combat et recherche de sérénité. Lhomé sera en concert du 18 au 26 juillet dans les colos et les villages vacances du Sud-Ouest.


Ses textes humanistes pourraient le faire passer pour le dalaï-lama du rap. Ne vous y trompez pas ! Lhomé est un combattant. Né d’un père togolais et d’une mère libanaise, Julien Laba s’est établi en Nouvelle-Aquitaine, près de Châtellerault. Ce rappeur « sans étiquette » est un travailleur acharné, qui ne vit que pour créer et transmettre aux autres son amour des mots, notamment lors des ateliers d’écriture qu’il anime dans les établissements scolaires de sa région : plus de 8 000 élèves ont déjà découvert l’exigence de sa plume. Trois albums et un EP plus tard, le voici en tournée dans les colos et les villages vacances CCAS.

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D’où vient votre nom de scène, Lhomé ?

Lhomé – Lomé, c’est le nom de la capitale du Togo, où je suis né. Je lui ai ajouté un H pour évoquer l’histoire, l’humilité et l’humanité, trois notions importantes à mon avis lorsqu’on choisit la vocation artistique. Elles m’ont permis d’encaisser les aléas de la vie d’artiste et de construire mon chemin. Elles évitent également la focalisation sur l’ego et la recherche de succès. L’histoire fait à la fois référence à la grande Histoire, dans laquelle je puise de nombreuses références, et au caractère narratif de mon écriture : je raconte des histoires dans mes chansons.

Vous avez quitté le Togo à l’âge de 7 ans. Comment avez-vous vécu ce déracinement ?

Je ne me souviens pas en avoir souffert, parce que j’étais entouré, notamment par ma fratrie. Et à cet âge, je n’avais pas conscience de tout ce qu’on peut perdre en quittant son pays natal. De plus, d’autres combats sont très vite apparus : j’ai dû affronter la violence de mon père et lutter pour m’intégrer, notamment à l’école, ce qui ne m’a pas vraiment laissé le loisir de m’appesantir sur mon déracinement. Les regrets sont venus plus tard : j’ai, par exemple, perdu la pratique de mes deux langues paternelle et maternelle, à la suite du divorce de mes parents.

Je suis plus attaché à des valeurs humanistes qu’à un pays –natal ou non– ou à une culture.

À propos de vos origines et de votre terre d’adoption, la France, vous dites : »Je viens de partout et de nulle part ; je n’ai aucun drapeau, sauf celui de la réflexion. » Que voulez-vous signifier ?

En fait, je ne sais pas à quel port me rattacher : si j’ai adopté la culture française, je suis tout de même un déraciné. Et je ne suis pas totalement en accord avec ce qui fait la France, comme son histoire coloniale. Je suis plus attaché à des valeurs humanistes qu’à un pays – natal ou non – ou à une culture. Mon métissage culturel induit cette forme de détachement. Si j’avais une terre, ce serait celle de l’écriture. Dans ce qu’elle a de plus universel.

Comment est née votre vocation artistique ?

L’amour pour l’écriture est apparu très tôt : le besoin d’écrire des textes personnels s’est fait sentir dès la classe de CE2. Je ne peux pas expliquer pourquoi, c’était en moi et plus fort que moi. Mes tout premiers textes étaient des poèmes sur la nature, l’amour, le ciel, les émotions. Ce que je retiens de cette époque, après quelques décennies, c’est le goût prononcé pour les mots, qui sont des exutoires quand ça ne va pas et de beaux voyages quand tout va bien.

À l’adolescence, les grands du quartier m’ont fait découvrir le rap, que j’ai beaucoup écouté, en particulier Akhenaton. Mais c’est en entrant à l’université que j’ai véritablement associé mes textes à la musique. J’ai commencé ma carrière musicale tardivement, à 25 ans, et sorti mon premier album, « L’Ombre d’un amour », en 2012.

Les événements de la place Tian’anmen à Pékin en 1989 (abordés dans les titres « Apnée » et « Seul ») ont représenté une étape importante dans votre parcours artistique. Pourquoi ?

C’est le premier fait d’actualité internationale qui m’a marqué, et donc le premier pas vers une conscience universelle : j’étais adolescent, et, à la suite de Tian’anmen, l’un de mes professeurs de français nous a parlé d’Amnesty International, où il était bénévole. Cela m’a totalement ouvert les yeux sur le monde. J’ai tout de suite adhéré à l’association, je me suis intéressé aux questions internationales, j’ai lu les rapports. Et plus tard cela a nourri ma musique. La chanson « Apnée » explique les différentes raisons pour lesquelles j’écris : le déracinement, la violence paternelle, et enfin cette prise de conscience politique.

Vous vous définissez comme un « homme-colombe ». Que voulez-vous dire ?

Être un homme-colombe est un état d’esprit : c’est vouloir obtenir la paix à tout prix. C’est uniquement dans ce cadre que l’on peut impulser des changements durables. Les révolutions violentes conduisent souvent à réinstaurer des systèmes aussi défaillants que les précédents. Regardez la Révolution française : aujourd’hui, nous n’avons plus de roi, mais le système reste pyramidal, avec une oligarchie, et une bourgeoisie qui peut être très violente, socialement ou physiquement. C’est une violence d’État qui s’est exercée contre les Gilets jaunes, alors qu’ils souhaitaient simplement dénoncer une situation.

Il y a plusieurs formes de combat légitime : en ce qui me concerne, je défends mes convictions à travers ma musique et mes mots.

Je suis donc un homme de paix, mais attention : l’homme-colombe n’est ni un illuminé, ni un baba cool. Je suis totalement ancré dans le réel, et n’exclus pas d’aller au combat pour maintenir la paix : il y a trop d’ennemis de la paix, de forces politiques, sociales, religieuses pour lesquelles elle n’est pas rentable. Mais il y a plusieurs formes de combat légitime : en ce qui me concerne, je défends mes convictions à travers ma musique et mes mots. À mon niveau, la musique est un combat, une forme de résistance, un engagement plein et entier, corps et âme, pour la paix. D’autres combats peuvent nécessiter de prendre les armes, mais uniquement pour répondre à une agression et continuer à exister. C’est la seule forme de violence légitime pour moi.

Vous évoquez également l’importance de la paix intérieure, notamment dans votre titre « Plage intérieure ». Écrire, c’est pour vous une forme de méditation ?

Tout à fait. L’écriture est une sorte de cheminement intérieur, une ataraxie. J’en parle également dans « Apnée » : le titre de cette chanson évoque la façon dont j’ai vécu le confinement, mais aussi l’une des phases de cette écriture méditative, qui me permet de descendre au plus profond de moi, cet endroit où je me sens bien, loin de ce monde qui crie, qui clame la violence, les clichés, la misogynie, le rejet de l’autre… Ce n’est en aucune façon un étouffement : cette descente en soi est un choix.

Parlez-nous de votre processus d’écriture…

Lorsque je suis en phase d’écriture, je mets un réveil. Comme un sportif qui a un programme d’entraînement. J’écris entre 4 h 30 et 7 heures du matin, toujours en musique. Il me faut à peu près une vingtaine d’heures pour une seule chanson. Je m’attache vraiment à peser mes mots, à la précision, je ne veux pas être dans la facilité, dans la séduction. Je souhaite que mon écriture reste à la fois simple et singulière, qu’on ne puisse pas dire qu’elle ressemble à celle de tel ou tel artiste.

Vous avez travaillé avec Féfé, Akhenaton, Oxmo Puccino… Font ils partie de ceux qui vous ont inspiré ? Quelles sont vos autres influences ?

Ce sont des rencontres artistiques que j’ai beaucoup appréciées, en particulier Akhenaton, mais ils n’ont pas été des sources d’inspiration. Ce qui a influencé mon écriture, ce sont plutôt des musiques de films. Comme mes textes, elles racontent des histoires. Je n’écris quasiment jamais sans musique en fond sonore. J’aime particulièrement des compositeurs comme le Brésilien Antonio Pinto ou les Français Alexandre Desplat et Armand Amar.

Vos textes très doux donnent de vous une image très différente de celle du rappeur de quartier bling-bling ou en colère. Peut-on dire que vous êtes un rappeur « déconstruit » ?

On peut dire ça. Je me considère un peu comme un « Guernica » [tableau de Picasso illustrant la guerre d’Espagne, ndlr]. Cette œuvre est un peu la déconstruction de tout : on y discerne des éclats de formes, de visages… qui ne constituent pas une image claire. Je ne suis pas dans les codes habituels du rap. Ni dans mon accoutrement, ni dans ma façon de parler. Je parle de ma fragilité, de mon abandon par ma mère, des clichés sur les hommes (forts) et les femmes (vicieuses).

D’ailleurs les jeunes avec lesquels je travaille dans mes ateliers d’écriture trouvent que ma musique n’est pas du rap. Ma fille m’a raconté un jour en rentrant de l’école qu’on lui avait demandé quel genre de rap son père faisait. Elle a répondu : « Mon père ? Il fait un rap à part. » Or le business de la musique est basé sur les étiquettes. C’est sans doute pour cela que les programmateurs ne sont pas sensibles à ce que je fais.

La question est la suivante : comment toucher la conscience des gens au point de provoquer une prise de position ?

Vos textes parlent de racisme, d’humanisme, de l’extrémisme religieux… Mais vous refusez le qualificatif de « rappeur engagé ». Le terme vous dérange ?

Pour moi, l’engagement doit être physique : m’engager, ce serait prendre mon sac à dos et aller manifester pour ou contre quelque chose. Ce serait aller au-delà de ma zone de confort qu’est la musique. Quelqu’un qui s’engage acceptera de quitter son statut pour la cause qu’il défend ; il prendra les mêmes risques que la masse des anonymes qui luttent pour cette cause. Ce n’est pas un engagement de salon, de notoriété. S’appeler Bono [chanteur du groupe U2, ndlr], avoir une vie très confortable et être parrain de l’Unicef, ce n’est pas être engagé. Les Femen, elles, le sont corps et âme [en affichant leur message sur leur corps nu, ndlr]).

La question est la suivante : comment toucher la conscience des gens au point de provoquer une prise de position ? Dans l’une de mes prochaines chansons, j’ai écrit les vers suivants : « Quand il n’y a plus de couronnes, il n’y a plus de rois. Il n’y a plus que des hommes, de travers ou droits. » Gandhi, Mandela, Che Guevara n’ont pas attendu d’être en position de pouvoir pour se lancer dans de grandes œuvres caritatives !

Vous allez jouer dans les villages vacances CCAS cet été. Ce n’est pas un public de concert, qui a choisi de venir vous voir. Comment appréhendez-vous cette expérience ?

Tout d’abord, il ne faut pas croire que tous les jeunes qui suivent mes ateliers d’écriture sont un public acquis. Ils sont très souvent dans le rapport de force. Je dois leur prouver que je suis un rappeur. Ensuite, les trois quarts des gens qui assistent à mes concerts n’écoutent habituellement pas de rap. Ils viennent sans me connaître, sur les conseils d’un ami ou pour accompagner quelqu’un. Il s’agit de leur offrir un moment de poésie, d’énergie, de partage, et de belles émotions.


Pour aller plus loin

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La Rochelle, Les Mathes, Mimizan… retrouvez les concerts de Lhomé dans les colos et les villages vacances CCAS cet été sur

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